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LE NATURALISME DANS LES SCIENCES MORALES

l'histoire

L'histoire a été fortement empreinte, depuis le milieu du siècle, de cet esprit naturaliste que nous retrouverons, du reste, dans toutes les manifestations de la pensée. Le romantisme effréné dont Michelet l'avait animée, ne pouvait faire de prosélytes sans aller h l'encontre de toutes les aspirations nouvelles. Aussi, après 1860, devient-elle objective : elle revêt alors un double caractère, à la fois scientifique et expérimental, qui lui assure une prépondérance marquée entre tous les genres où le naturalisme s'est le plus profondément infiltré. D'un côté, en effet, elle puise sa force dans l'érudition toute pure, rejetant les amplifications, comme les conceptions trop générales ; les documents, la critique des sources suffisent à l'historien qui se cantonne,

le plus souvent, dans un domaine assez restreint, se bornant à rechercher l'enchaînement des faits, pour en définir le caractère. D'autre part, la méthode expérimentale, en maintenant dans l'histoire le ooùt de la réalité et le sens de la vie, ont empêché que l'érudition ne l'entraînât à l'abstraction et n'en fit une science de mécanique morale sans valeur et sans vie. Aussi, grâce au naturalisme, l'idée a surnagé, en histoire, au dessus de l'amas des faits accumulés par des sciences auxiliaires telles que la paléographie, la diplomatique et l'archéologie, qui, sans lui. l'eussent infailliblement étouffée.

L'historien va donc, désormais, s'avancer dans l'immense domaine qui s'ouvre devant lui, avec une sécurité d'autant plus grande que la doctrine expérimentale lui a montré comment il peut se dégager de toute philosophie, de tout parti pris a priori, en même temps que de toute opinion subjective. C'est l'expérience fondée sur l'observation qui sera maintenant l'instrument le plus efficace dans la pénétration et l'interprétation des événements du passé.

Taine avait fait paraître V Histoire de la littérature anglaise en décembre 1863; au mois d'octobre 1864, Fustel de Coulanges publiait la Cité Antique, cet autre chef-d'œuvre qui devait avoir une égale influence sur les esprits de notre temps. La pensée fondamentale de ce livre,

comme celle crailleurs de tous les ouvrages de Fustel, est qu'une force morale est autrement puissante qu'une force matérielle pour fonder la vie sociale. Michelet avait déjà signalé comme la cause première des transformations historiques, ce « travail incessant que fait sur soi toute société. » C'est de ce principe que semble partir Fustel de Coulanges ; mais l'action de Tocquev-ille qui, lui aussi, avait précédemment marqué le rôle du sentiment reliofieux dans la vie d'une

société, semble s'être manifestée bien plus vivement dans la Cité Antique.

Fustel, dans cet ouvrage, soutient la thèse suivante : le culte des morts qu'on trouve à l'origine des croyances humaines, a été, dans l'antiquité, le principe même de la famille; or, la famille a formé la cité, et c'est sur le modèle delà religion de la famille que s'est développée la religion municipale qui, une fois détruite par le christianisme, a fait place à une société nouvelle. Nous n'avons pas ii discuter ici les exagér.ations de ce livre qui a fait pénétrer dans la science tant de vues nouvelles et d'aperçus originaux.

Mais, comme valeur scientifique, l'histoire des Institutions politiques de l'ancienne France, écrite après 1870, lui est encore supérieure peut-être. Fustel y suit, du i^r au x" siècle, l'évolution, la lutte ou l'accord des deux principes de gouvernement qui unissent les sociétés, d'un

côté par la subordination de l'homme à l'Etat, de l'autre par la subordination de l'homme ii l'homme; le premier a réglé les relations de soumission des Gaulois aux Romains ; le second qui, des rapports privés est passé dans les rapports publics, a abouti à la formation du régime féodal.

Fubtel de Coulanges ne se laisse dominer par aucune conception antérieure à l'examen des faits qu'il observe et qu'il met en action. Il cherche surtout à en dégager des sentiments et des principes, qui n'appartiennent ni à un seul temps, ni à un seul pays, mais qui sont le propre de la nature humaine. C'est la société entière qu'il cherche à ressusciter, dans son existence intime comme dans les manifestations de sa vie publique. Qu'il écrive la Cité Antique ou les Institutions politiques de l'ancienne France, ce sont toujours les sentiments éternels de l'humanité qu'il s'efforce de retrouver sous les coutumes et les mœurs. Par là, il fait pénétrer la Sociologie dans l'histoire, mais en s'appuyantsurune critique rigoureuse des textes.

Cette mise en œuvre des 'textes est vraiment merveilleuse chez Fustel de Coulanges, et la méthode expérimentale qu'il leur applique y donne tous les résultats dont elle est susceptible. Il ne néglige aucuii détail, aucun document si minime qu'il soit, et de là, il s'élève sans

fatiguer l'attention, jusqu'à l'idée maîtresse, jusqu'à la loi générale. Ses livres constituent un véritable travail d'anatomie, car il excelle à disséquer une institution, à la décomposer en ses moindres éléments, à en suivre avec patience les transformations les moins apparentes. Aussi, il est remarquable de voir combien, à la lueur de cette méthode si savante et si précise, les questions de conquête, de luttes entre les races, d'action des hommes providentiels, qui, dans les travaux de nos historiens, tenaient tant de place, il y a soixante ans, disparaissent et s'effacent, pour faire place aune interprétation plus morale et plus saine, sur la formation des sociétés : c'est la revanche de l'idée sur la force, du règne de l'esprit sur les conquêtes violentes, qu'affirme la conception historique de Fustel de Coulanges.

A côté de l'exactitude des documents et de la valeur des théories en elles-mêmes, il faut encore et surtout signaler un autre mérite non moins incontestable, et qui tient chez Fustel à l'art de l'écrivain au moins autant qu'au talent de l'historien : c'est cette forme si achevée, qui groupe habilement les faits, les met en lumière et captive forcément l'attention du lecteur, malgré la gravité d'un sujet qui exclut tout élément dramatique, pour ne tenir compte que des institutions.

Fustel de Coulantes n'a ni la sécheresse d'un Tocqueville, ni la froideur d'un Guizot : sa personne disparaît entièrement derrière son œuvre dans laquelle le passé transparaît, au travers d'un style simple, limpide et précis. Il ne s'occupe que de croyances et d'institutions^ c'est-à-dire d'éléments abstraits et immatériels. Ses livres, cependant, débordent d'une vie puissante et concrète, car son style ne renferme pas d'abstractions; de plus, derrière ces mœurs, ces coutumes, on devine les agitations de l'homme qui les pratique et qui est la condition même de leur existence. Ce sont les textes qui parlent, reproduisant la parole ou le geste des générations d'hommes à jamais disparus, et il se trouve que cette parole, que ce geste sont vivants comme la réalité elle-même. C'est en cela qu'il procède de Técole réaliste : les scrupules de sa science profonde l'amènent ainsi, sans qu'il s'en doute, à devenir un artiste prodigieux de vérité et de couleur. Toutes proportions gardées, il rappelle Flaubert, dont l'œuvre capitale Madame Bowaty date de 1857 : même méthode, même force d'expression ; il n'est pas, enfin, jusqu'il l'impassibilité dont Flaubert fait l'une des qualités dominantes des romanciers, qu'on ne retrouve dans cette sérénité que Fustel de Coulantes exigeait chez les historiens uniquement soucieux de vérité.

Ernest Renan, comme Fustel de Coulanges et comme Taine, fut un de ces penseurs à la fois profonds et délicats, qui firent de la science pour la science, de même que Flaubert et d'autres, au même moment, se consacraient à l'art pour l'art, au milieu de la dépression morale et politique amenée par le second empire.

Formé à la philologie, par un enseignement minutieux et précis, il allia h sa forte culture scientifique un tempérament mystique dû à l'éducation théologique dont son âme fut imprégnée aux premières années de sa vie. L'union de ces deux tendances, à laquelle il doit toute son originalité, inclina naturellement son esprit vers l'étude historique des réalités morales et détermina sa vocation. On sent déjà, au début de sa carrière, que tous ses efforts tendront h concilier l'esprit critique et l'esprit religieux.

Ce sont, en effet, les questions religieuses qui, de préférence, attireront son attention, et pour les étudier il leur appliquera une méthode investigatrice de plus en plus pénétrante, si bien qu'il finira par se rencontrer, sur ce point, avec Taine et Fustel de Coulanges. C'est par la méthode surtout, essentiellement scientifique, qu'il se rattache à l'école naturaliste expérimentale.

11 écrit, dès 1847, une Histoire des langues sémitiques : par un procédé assez nouveau, pour comparer les idiomes des peuples de l'Orient

sémite, il fait intervenir leur histoire sociale et morale. En 1848, il publie YOriginedu langage, associant encore la philosophie et l'histoire à la philologie. Il semble qu'il se cantonne, on le voit, dans un domaine assez particulier, l'Orient : en attendant qu'il en prenne définitivement possession, il en l'ait tout au moins le tour, jusqu'au moment où il s'arrêtera au peuple juif, pour ne le plus quitter.

C'est avec VHistoire des orimnes du Christianisme, écrite de 1863 à 1881, et avec VHistoire i du peuple d'Israël, de 1888 a 1894 (1), que Re- \ nan aborde définitivement les grandes études qui remplironttouteson existence. CommeTaine, il estime qu'on doit tenir compte des milieux divers dans lesquels s'agitent les hommes et où se jouent les événements du drame historique. Aussi, avant d'aborder la Vie de Jésus qui ouvre le premier de ces deux immenses ouvrages, estil allé étudier le milieu géographique dans lequel a vécu le fondateur du christianisme. Il a parcouru la Palestine, examinant les moindres sites, les détails pittoresques, ouvrant ses yeux tout î grands à la lumière des paysages galiléens dont il reproduira la physionomie en traits ineffaçables.

Et maintenant, à côté du milieu géographique^ il placera le milieu social, politique et intellectuel dans lequel le christianisme s'est déve-

(1) Le dernier volume a paru après sa mort.

loppé : c'est l'entourage de Jésus, c'est le tableau de la situation morale du peuple juif; c'est enfin la peinture de ce long passé de prophéties qui préparaient l'œuvre de l'Homme -Dieu. Tour à tour psychologue, juriste, médecin, il étudiera la vie et la mort de Jésus avec une multitude de documents dont il fera sortir des merveilles.

L'amas de renseignements qu'il a su accumuler n'est en efTet jamais un obstacle pour lui : il se débrouille sans peine au milieu d'eux, précisément parce qu'il est historien de tempérament, et que son instinct les lui a fait toujours sûrement choisir. Ce même instinct le dirige dans la mise en œuvre de tant de documents variés, en sorte qu'il dispose chacun d'eux à la place précise qu'il doit occuper et dans la lumière qui lui convient.

Ainsi que Taine, Renan aime à tracer des portraits, et comme tous les écrivains naturalistes, il excelle à les transformer en symboles, mais en symboles vivants, matériels si l'on peut dire, et par conséquent d'un caractère historique très achevé. Pour lui, par exemple, saint Paul est l'homme d'action de même que Marc-Aurèle est le symbole du monde antique et que Blandine personnifie la vertu toute puissante de l'humilité chrétienne. Mais, eli aucun cas, ce symbole ne devient difFus et obscur: à travers la vieille société païenne agonisante, dans Marc- Aurèle transparaît

incessamment la noble figure du prince affirmant sa constance philosophique en face du mal ; à traversl'extatique physionomie de la société chrétienne naissante, dans le sang des martyres, nous apercevons toujours avec Blandine la simple et pauvre esclave, dont la foi naïve et vaillante court au-devant de la mort et des supplices. — En d'autres termes, le symbole ne nous fait jamais oublier Thomme, parce que Renan ne perd jamais de vue ses textes, les traits extérieurs de ses héros, les détails visibles et matériels qui les précisent, parce qu'il est le plus concret et par cela même le plus humain de nos historiens, j

On a voulu voir en Renan une sorte de dilettante de la pensée, parce que dans ses œuvres moins sérieuses comme les Drames philosophiques^ les Souvenirs d'enfance et de jeunesse, les Feuilles détachées, il s'échappe en expansions enthousiastes, en jugements séduisants et sympathiques même aux croyances qu'il ne partageait pas avec d'autres. C'est le méconnaître que d'en faire ainsi une sorte d'amuseur sceptique : par la tolérance si large dont il fait preuve, par le respect qu'il professe pour l'opinion des autres, Renan a sauve l'esprit religieux qui se mourait en France depuis Voltaire. Après s'être retiré de l'Eglise par un scrupule philosophique, tout à son honneur, sans passion comme sans colère, il n'a -cessé de proclamer à travers son

œuvre que le sentiment religieux était une des formes de l'idéal les plus nécessaires à l'humanité et qu'il fallait se garder de l'en arracher. Aussi, lui doit-on cet apaisement qui se fait autour des questions religieuses, en cette fin du xix" siècle; Renan nous a rendu l'immense service d'apprendre à respecter, pour leur valeur morale et humaine, les dogmes auxquels nous avons cessé de croire. .

Cette tolérance, n'oublions pas qu'il la doit à la science en laquelle il n'a cessé de mettre toute sa confiance, parce qu'elle est l'expression la plus élevée de la vérité. S'il y a en lui des traces de romantisme, en ce sens qu'il mêle souvent sa personne à son œuvre, il est entré par son ardeur scientifique dans le mouvement naturaliste de notre temps. Toute son œuvre, en eJËfet, est sortie de l'affirmation du déterminisme des phénomènes ; c'est là le principe fondamental de ses études qui reposaient avant tout sur les sciences de la nature, dont il appliqua, sans cesse, l'esprit et la méthode aux données fournies par sa puissante érudition philologique.

A côté de ces grands maîtres, les critiques d'art eux-mêmes; et les auteurs |d'impressions de voyage, chez lesquels les exigences de ces deux genres maintenaient un fond très appa-

rent et très vivant de couleur et de procédés romantiques, ont été pénétrés cependant d'infiltrations naturalistes dont il est impossible de méconnaître en eux la présence.

Fromentin, à la fois peintre et critique, nous a laissé, non seulement un roman d'analyse vigoureuse, dans Dominique (1863), mais encore deux volumes d'impressions sur l'Algérie et un ouvrage remarquable sur les Maîtres d'autrefois (1876\ Toutes ces œuvres sont empreintes à la fois d'une psychologie délicate, d'une couleur intense et révélatrice de puissantes sensations. Mais ce qui les distingue entre toutes, c'est leur caractère profondément impersonnel, et par cela même tout scientifique; c'est encore dans les Maîtres d'autrefois, une étude approfondie des influences qui ont modifié le tempérament des artistes dont il s'occupe, sans toutefois négliger autant que Taine l'aurait fait, l'originalité de l'individu.

Citons encore, dans le même ordre d'idées, le Voyage au.v Pyrénées, de Taine, si plein de choses, d'observations précises et dans lequel on retrouve toute la méthode expérimentale du maître. Puis, ce sont les Sensations d'Italie, de M. Paul Bouroet, dont la valeur surtout esthétique n'exclut pas un certain caractère scientifique.

Désormais toutes les manifestations de la

pensée vont s'envelopper, de plus en plus, de cette foz-me scientifique qui constitue la véritable et saine originalité de la littérature de notre temps. Ce n'est pas seulement l'histoire qui suivra cette évolution, dans les travaux de M. Gaston Boissier, sur la société romaine, de MM. /Vlfred et Maurice Croiset, sur la littérature grecque. Ce n'est pas seulement la philosophie qui avec Guyau, comme avec MM. Fouillée, Ribot et Renouvier, donnera à la psychologie ou aux études morales, une impulsion scientifique dont les livres de Taine auront été, en partie, le point de départ; mais le théâtre, mais la poésie, mais le roman surtout, ces trois formes littéraires qui nourrissent le plus directement l'esprit français, vont apporter, en même temps, à la solution des problèmes sociaux et moraux, qu'elles discutent chaque jour devant le public, cette même rigueur scientifique dans laquelle on peut voir la condition même de tout progrès littéraire.

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