BALZAC
Le mouvement naturaliste, dont nous avons suivi l'évolution, dans le roman, depuis le xviii"^ siècle, devait recevoir de l'un des maîtres en ce genre, une impulsion vigoureuse, au moment même où l'idéalisme semblait remporter ses plus brillantes victoires avec Georges Sand : c'est à ce moment, en effet, que parut Honoré de Balzac, l'immortel auteur de la Comédie humaine^ le peintre de mœurs accompli et qui semble avoir laissé sur la littérature de cette seconde moitié du siècle une empreinte inelFaçable.
Placé à l'intersection de deux courants littéraires, Balzac ne parait pas avoir soupçonné son originalité et sa puissance. Toute sa vie, il a cru qu'il était un romantique, et toute sa vie il a fait son possible pour s'en donner l'illusion et la
faire partager aux autres, accumulant dans son œuvre des outrances, des énormités, qui sont aujourd'hui tombées h l'état de pur déchet, parce qu'elles n'étaient que boursouflures et inanités. Il aurait fallu, pour les faire vivre, un grand sens artistique, de la poésie et du style, et c'était là précisément ce qui manquait le plus h Balzac.
D'abord il n'a, en aucune façon, le sentiment de la nature; en sa présence il ne ressent que de vulgaires émotions : M. Zola est bien autrement ébranlé par l'action des forces naturelles dont il dégage une sorte de mysticisme positiviste !
En outre, Balzac manque de mesure. Tout ce qui l'amuse l'arrête ; il craint toujours de n'en pas assez dire, et il pratique trop souvent l'art déplorable d'interrompre son récit pour se résumer par des réflexions : et quelles réflexions ! Des tirades philosophiques ou morales qui fatiguent l'attention du lecteur ou la déconcertent.
Enfin, il est incurablement romanesque.
J'entends bien que le succès du roman-feuilleton d'Alexandre Dumas ou d'Eugène Sue a pu lui faire illusion sur la valeur de pareilles œuvres ; mais viaiment, est-il possible qu'un homme d'une pareille valeur s'abuse jusqu' à donner des livres aussi extraordinaires que la Dernière in-
carnation de Vautrin, la Femme de Trente ans, ou Une Ténébreuse affaire ?
Enfin, j'ai signalé la faiblesse de son style et je n'y saurais trop insister : il arrive parfois, assurément, à lui donner un très grand relief, grâce à la netteté de sa pensée ; mais, la plupart du temps, ce style tombe dans la vulgarité prétentieuse et niaise, dans la phraséologie agaçante. Il y a, chez Balzac, des ridicules qui tiennent en partie aux jours qu'il a passés, comme clerc de notaire, en compagnie de pauvres hères assez sots.
Je laisse de côté ce que la composition de ses romans renferme de décousu et d'artificiel.
Mais, ces réserves faites, il ne me reste plus qu'à louer franchement Balzac des qualités très supérieures qui font de lui l'un des premiers romanciers du siècle et l'un des Maîtres les plus féconds de l'art naturaliste.
Balzac est, en effet, un observateur de premier ordre, aussi bien des réalités physiques que morales. Il ne se contente pas de cette observation superficielle avec laquelle l'imagination lomantique se bornait à peindre des êtres irréels j ou tout au moins exceptionnels; mais il montre, dans l'homme un être complexe et vivant, en l'étudiant à la (ois dans son âme et dans son corps, en mêlant la physiologie à la psychologie et en expliquant les caractères non plus seulement
par l'action des ressorts intimes et cachés, mais par le milieu, l'hérédité même et les habitudes acquises.
Aussi Balzac ne peint-il bien que les types qu'il a observés de près et sur lesquels il a pu pratiquer une sorte d'anatomie morale. C'est pourquoi les gens de la société, de l'aristocratie de son temps, lui sont à peu près inconnus : un homme qui se couche à six heures du soir pour se lever à minuit et travailler, de là, jusqu'à midi, n'a guère le temps de fréquenter les salons et les douairières. Mais, lœ malheur a voulu que Balzac ne s'en rendît pas compte, et c'est pour cela que ses grandes dames ont des conversations d'arrière-boutique, avec un laisser-aller aristocratique qui ressemble de fort près à du débraillé. Ses jeunes filles, de même, ont des grâces fades et prétentieuses, avec une vertu si étrange qu'on se demande parfois si elles sont sottes ou simplement ingénues.
Mais si Balzac est absolument insuffisant dans la peinture des caractères distingués ou vertueux,, il excelle, en revanche, à représenter des types vulgaires ou des difformités morales. Les petits bourgeois, les gens du peuple, vivent et s'agitent sous sa plume avec une netteté et une intensité prodigieuses. Ce n'est pas qu'il étudie avec beaucoup de précision les éléments intérieurs qui font la volonté ou les passions de ses person-
nages, ni qu'il ait recours, en d'autres termes, à une psychologie fort pénétrante. Mais dans ces mêmes personnages, il montre le développement d'une passion maîtresse, les ravages qu'elle exerce sur celui qui en est la proie comme sur son entourage ; de sorte qu'en vertu d'une loi qui semble s'étendre a tout le naturalisme français, les modèles qui l'ont surtout préoccupé semblent être surtout des maniaques ou des détraqués. Ainsi l'avarice du père Grandet, la folie de la paternité chez le père Goriot, la jalousie de la cousine Bette, débordent sur tous ceux qui les approchent, comme soulevés par une impulsion cachée dont la régularité fait du personnage une sorte de monstre.
Ajoutez à cela que Balzac excelle à déterminer les traits physiques des personnages ; il les voit en quelque sorte et les entend parler, et ainsi la description de leur extérieur, les détails qui tombent sous les sens, font ressortir d'autant plus vivement l'énergie de la passion intime à laquelle ils obéissent : Grandet avec sa physionomie inquiète, son costume sordide, son bredouillement volontaire, suinte l'avarice par tous les pores; le père Goriot, dans ses attitudes humbles, dans son existence rétrécie, dans les distractions mêmes de sa pensée toujours tournée vers ses enfants, trahit l'étrange faiblesse à laquelle aboutit son amour paternel.
Et notez bien que ces êtres si variés, si saisissants par leurs caractères ou par les détails de leur personnes physiques, sont encore mis en relief par leurs rapports avec le monde, dans leurs occupations professionnelles ou autres. Ils tiennent si étroitement à leur métier qu'ils ne font qu'un avec lui et qu'ils en reçoivent une empreinte ineffaçable, tant l'auteur est supérieur même pour évoquer les moindres particularités de ce métier; cela tient à ce qu'il fut un homme d'affaires, très au courant des choses de la vie pratique ; il a dû à cet avantage l'art peu commun de caractériser ses héros autrement que par les invariables aventures d'amour. C'est ainsi que défilent dans son œuvre, avec une netteté étonnante de vision, les variétés les plus opposées d'hommes de toutes professions : h côté de la société proprement dite, aristocratie ou riche bourgeoisie, voici les petits commerçants, les ouvriers, le monde étroit des villes et des chefslieux de canton, les fonctionnaires, les journalistes, les employés, les paysans, les médecins, les curés, en un mot toute cette vaste fourmilière qu'agitent de mesquins intérêts, des rivalités misérables, et dont les amours et les haines constituent si réellement la Comédie humaine. Et, dans cette étourdissante cohue passent des financiers, comme le baron de Nucingen^ M. Gobseck, l'ignoble Fraisier, avec les com-
parses, non moins vivants, comme Philippe Briclau, l'escroc qui finit duc et pair, ou Vautrin, le forçat évadé dont la société sera l'éternelle victime. PtîÎs, dans ^m'autrêTnîrreu, "coudoyant Eugène de Rastignac, un petit féroce de 1835, passe le journaliste suffisant, Lucien de Rubempré, et l'illustre Gaudissart, ce commisvoyageur qui s'improvise directeur de théâtre. D'autre part, voici le médecin sans malades M. Poulain, le médecin de campagne M. Benassis, et les égoïstes, le baron Hulot, un fort vilain homme, M'"® de Restaud, M™° de Nucingen. Enfin, au-dessous de tous ces personnages qui sont la fleur du panier de la société balzacienne, nous trouvons les petites gens, les obscurs, les humbles, tous ceux dont l'existence pullule de mille menus faits vulgaires, et dont Balzac a compris et senti l'intérêt : ces petites gens, il les a décrits avec amour, faisant saillir des physionomies d'une originalité profonde, de ces faces convulsées par la misère, le vice, ou l'étroitesse d'une vie mesquine, mais dont aucune hypocrisie ne lui cachait, du moins, l'angoissante réalité. C'est parmi eux que trouvent place le cousin Pons, la cousine Bette, le pianiste Schmucke, le ferrailleur Remonencq, à côté des patronnes d'hôtel garni dont la grosse maman Vauquer évoque le type idéal, et du ménage de concierges, jNI. et M™" Cibot, dont
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toute l'ambition se borne à être « chauffés dans une bonne loge », et à ne manquer de rien.
La complication des traits de ces inoubliables profds, est si bien accusée, que d'un même groupe social, Balzac trouve le moyen de faire saillir des individus bien distincts, dont chacun représente un des vices, un des travers du groupe tout entier. Est-il une catégorie d'êtres, par exemple, sur laquelle Balzac ait exercé son observation profonde avec plus d'intensité et de pénétration que sur les employés ? Nul n'a marqué d'un coup de pinceau plus énergique la misère intellectuelle et morale de cette machinale vie de bureau, qui rétrécit l'esprit et rend l'âme incapable de grandes et fortes passions. Mais regardez défiler dans son œuvre tous ces déclasses de la bourgeoisie qui s'entassent dans l'atmosphère nauséabonde et déprimante des bureaux, pour ne pas perdre, au moins, les apparences d'un jnojisieur, et vous serez frappés de la diversité infinie des catégories d'employés qui passeront sous vos yeux : voici l'employé abruti par les années de servitude du métier, à côté de l'employé intrigant qui fait la cour aux femmes de ses chefs, et dont la femme elle-même contribue à l'avancement de son mari : voici les imbéciles qui végètent pour ne pas user leur crédit à demander, les mauvais plaisants, les employés poètes et vaudevillistes qui cachent
quelque élucubration sans valeur au fond de leur pupitre. Et voici enfin les chefs eux-mêmes, misérable valetaille d'une Administration qu'ils bernent ou devant laquelle ils tremblent ; d'autant plus arrogants qu'ils s'élèvent davantage dans cette hiérarchie de l'incapacité, traitant leurs subordonnés en esclaves dont ils exigent attentions, cadeaux ou basses flagorneries; tranchant toute chose avec une morgue prétentieuse qui n'a d'égale que leur insuffisance. — Quand vous aurez parcouru, à la suite de Balzac, ce triste monde des employés, vous en sortirez, peut-être, avec une impression de pitié et de dégoût, mais avec la sensation très distincte et très nette des mille plaies que l'impitoyable scalpel du Maître aura fouillées devant vous.
Ce n'est pas seulement, du reste, à force de détermination physique ou de pénétrante analyse que les personnages de Balzac sont si vivants, si réels, si bien caractérisés : c'est encore parce qu'ils dépendent étroitement du milieu même dans lequel ils vivent et que Balzac a toujours représenté avec une exactitude et une vérité de détails absolument scrupuleuses. Etudiez de près, au début du Père Goriot^ la description du salon et de la salle à manger de la pension bourgeoise tenue par Mme Vauquer, et vous verrez si, après l'avoir lue, vous ne connaissez pas déjà, sans même les avoir vus, les hôtes habituels de
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cette maison. « Rien n'est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffe decrin àraies alternativement mates etluisantes... Le panneau d'entre les croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires qui se croient supérieurs à leur position en se moquant du diner auquel la misère les condamne... Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler Vodeiu- de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d'une salle où l'on a dîné ; elle pue le service, l'office, l'hospice... etc. »
Voyez de même la peinture de la maison du père Grandet : elle suffira pour vous faire connaître ceux qui l'habitent et l'avare auquel elle appartient. On en peut dire autant de l'imprimerie du vieux Séchard, et de tous ces intérieurs que Balzac a décrits avec une véritable passion d'exactitude, depuis un appartement de vieille fille jusqu'au logement d'un curé. Il se trompe bien rarement pour approprier un bibelot ou un mobilier à la situation ou au caractère des personnages qu'il a en vue.
Il n'est pas jusqu'aux noms eux-mêmes qu'il leur applique, dont on ne puisse dire qu'ils sont
souvent de fort heureuses trouvailles, et qu'ils contribuent encore à les rendre plus réels. Tout un caractère est déjà esquissé dans ce nom de Gobseck, appliqué à un financier ; Gaudissart évoque l'idée d'un épais et jovial commis-voyageur ; le nom de Mortsauf convient à merveille à un maladeimaginaire,sans parlerd'unefoule d'autres que nous ne pouvons mentionner ici. Balzac prenait, d'ailleurs, un soin extrême, dans la recherche de noms expressifs, à tel point qu'il passait des heures au cimetière du Père-Lachaise à recueillir, sur les tombes, ceux dont il pouvait faire usage.
Peintre admirable de toutes les servilités et de toutes les bassesses égoïstes et cupides de la bourgeoisie de son temps, Balzac nous a laissé, en somme, les résultats d'une des enquêtes Tes plus formidables et les mieux documentées que jamais écrivain ait ouverte sur l'époque où il a vécu. En sorte que, si l'on trouve dans son œuvre bien des parties caduques ou incomplètes encore, on peut la considérer comme une des formes supérieures auxquelles devait aboutir l'art naturaliste : plus purement romanesque avec Balzac, cet art évoluera désormais avec Flaubert et M. Zola vers une forme plus libérale et moins étroite peut-être". Mais ses limites sont désormais fixées dans le roman, et tout en s'affranchissant dans la suite de certaines formules un peu suran-
nées, ce dernier genre portera toujours l'empreinte des progrès dont il est redevable à Balzac,