FUSION DU DOUBLE COURANT LITTERAIRE ET ARTISTIQUE
Jusqu'à la fin du xvui^ siècle, le monde des arts et celui des lettres avaient vécu rigoureusement à l'écart l'un de l'autre : leur fusion contribuera dans une mesure assez considérable à ouvrir la voie dans laquelle s'engagera le courant littéraire qui doit aboutir au romantisme.
Kn effet, tant que les écrivains étaient restés isolés, ils avaient pu croire que leur domaine était sans communication avec les autres manifestations de la pensée. Ils oubliaient alors, volontiers, qu'eux aussi, étaient des créateurs de formes, que la beauté est susceptible de prendre des aspects très divers, et que les mots comme les couleurs peuvent en exprimer les nuances avec des délicatesses infinies.
Le public, naturellement, pensait de même : enfermé dans des théories qui ramenaient l'art à la raison pure et qui ne concevaient l'exprès-
22 LE BILAN LITTÉRAIUE
sion de la raison que sous la forme littéraire, il reléguait au second rang la peinture et la sculpture, n'imaginant pas qu'on leur pût reconnaître quelques rapports avec la littérature.
Ce fut Diderot c[ui détruisit cette séparation artificielle que gens de lettres et gens du monde avaient regardée, jusque-là, comme définitive. Ses Sûlofis sont, à cet égard, une œuvre considérable. Mettons de côté leur valeur artistique proprement dite, et admettons, si l'on veut, qu'ils ne soient, comme on l'a dit, que les « variations d'un lettré à propos de tableaux )). Il n'en est pas moins vrai que, tels qu'ils sont, ils constituent, en France, la première œuvre littéraire concernant les beaux arts. En cela même, ils sont d'accord avec l'esprit général de la critique de Diderot et avec sa conception d'ensemble sur l'art, qui aboutit, au fond, à proclamer la confusion des genres : c'est ainsi que, pour lui, une pièce de théâtre devait parler aux yeux, comme un tableau; mais, en revanche, il voulait qu'un beau tableau parlât au cœur, comme une belle scène dramatique.
A cause de cela il a demandé aux peintres de son temps de lui donner des émotions : Greuze lui plaît, parce qu'il est très pathétique. Quant à sa (( technique w, il ne s'en avise guère que d'une façon secondaire : non pas qu'il y soit
DU MX*" SIÈCLE 23
insensible; bien au contraire, car il a au plus haut point, le sens de la lumière et de la couleur. L'impression, pour lui, passe avant tout le reste : couleur et lumière ne viennent qu'après elle, mais enfin il en tient compte, et c'est là l'essentiel.
Or, non seulement les littérateurs doivent nous toucher, comme les peintres ; mais comme eux, aussi, ils doivent avoir, très affiné, le sentiment de la coloration juste et discrète, uni à celui des nuances qui dégradent ou accentuent les teintes lumineuses : c'est ce que les Salons de Diderot ont contribué à faire comprendre; sous des apparences toutes littéraires, sa critique, très artistique, au fond, a montré que par des moyens divers, écrivains et peintres tendaient aux mêmes fins : la recherche de la beauté et l'expression du vrai.
On conçoit quelle révolution profonde, une telle conception opéra dans le goût public. Elle contribua à l'éducation des sens chez les gens Ju monde qui apprirent à juger d'une œuvre plastique, d'après l'intensité d'émotion qu'elle produisait en eux, d'après la vérité des attitudes ou la finesse desjiuances. Elle éveilla dans les esprits une ardente curiosité pour les œuvres d'art qui correspondaient aux sentiments nouveaux. Enfin, elle poussa les artistes ;i rejeter les conventions sur lesquels ils vivaient, pour
s'engager résolument dans la voie des sujets lodernes, dont le caractère pittoresque inaujgure vraiment la période du romantisme.
C'est ainsi qu'à la peinture éloquente de David vont se substituer la peinture historique puis lyrique, si parfaitement en rapport avec l'état des esprits au début du siècle.
Gros rompt définitivement avec l'antiquité, en se faisant l'Homère de l'épopée impériale, dans ses toiles si étonnantes par leur crudité simple, par le caractère tragique des détails, enfin par un sentiment très vif de la réalité : la Bataille cCEylaii, les Pestiférés de Jaff'a, la Bataille d'Ahoiikir, marquent à cet égard, une innovation décisive. La recherche de la couleur locale était très marquée dans ces tableaux. Elle s'accentuera encore avec Géricault qui établit définitivement dans l'art la liberté de l'inspiration et le sentiment de la vie moderne. Son Radeau de la Méduse, par sa composition dramatique, par l'expression violente des attitudes ot le pathétique des physionomies, donnait entière satisfaction à la jeune génération fatiguée de ces Grecs et de ces Romains académiques qu'on lui imposait, et altérée de liberté et d'indépendance. Puis, au Salon de 1822, Delacroix soulève des transports d'enthousiasme, avec sa Barque de Dante; mais en même temps éclatent autour de ce chef-d'œuvre les discus-
sions les plus vives, qui se renouvellent deux ans plus tard, avec le Massacre de Scio. Admirable coloriste, Delacroix excellait encore dans l'art de provoquer l'émotion poignante, bien éloignée de la sérénité artificielle et convenue des traditions classiques. Shakespeare, Byron, Le Tasse, Goethe, les chroniqueurs du moyen âge, la Bible, voilà les grandes sources de son inspiration : son Massacre de Scio ouvre la voie aux Orientales de Victor Hugo ; la Prise de Constantinople et V Amende honorable , font présager les enthousiasmes des poètes de 1830, pour l'âge de la chevalerie et de la foi ardente. Enfin, Ingres a été, lui aussi, à cette époque, un des créateur de la couleur locale et du genre historique en peinture : nous ne possédons plus qu'un dessin reproduisant sa Vision de Fingal, aujourd'hui détruite, et qui fut exécutée sous le premier Empire. Mais, d'après cette reproduction, nouspouvons juger à quel point l'original devait plaire, quelques années plus tard, aux admirateurs cVHernani.
En un mot, écrivains et artistes avaient fini par être si complètement en communion d'idées, (pi'ils rivalisaient d'ardeur pour applaudir les premiers succès du romantisme au théâtre : Théophile Gautier qui conduisait le chœur des fanatiquesd'/Te/vm/îi était à la fois peintre et poète. ^
Du reste, la peinture n'était pas le seul art dans lequel se manifestait, sous l'Empire, le goût des contemporains pour le moyen âge. Jamais plus qu'a ce moment, en effet, la musique, dans les opéras comme dans la romance, n'a plus souvent mis en scène le chevalier et le troubadour. Le Guillaume Tell de Rossini est de 1829, et cet opéra d'une puissance originale, prend place par la couleur locale, par le sentiment historique et par les éléments lyriques tout modernes qui l'animent, entre les œuvres les plus remarquables, sorties de l'inspiration romantique.
Alors que tous les arts semblaient reconnaître les liens de parenté qui les unissaient, entre eux, il était décidément impossible que les lettres ne cédassent pas au mouvement d'idées qui emportait une génération fiévreuse si loin du passé, et vers des horizons pleins de promesses et despévances.