EDMOND ET JULES DE CONCOURT
Cette torture angoissante du style, ce souci du motjusteetde la phrase irréprochable dont souffrait si cruellement Flaubert, devaient s'affiner encore chez deux écrivains que le naturalisme peut revendiquer avec quelque fierté : les frères Jules et Edmond de Concourt, les deux inventeurs de ce qu'on a appelé depuis l'ecwture artiste.
Flaubert avait lutté surtout pour enfermer dans son style toute sa pensée : les Concourt voulurent mettre davantage encore dans le leur; toute leur vie littéraire fut un effort constant pour enfermer en des pages ciselées, non seulement le monde des idées, mais celui des sensations et des couleurs.
En cela, il,- essayèrent de faire passer dans la langue toutes les audaces d'aquafortistes et de graveurs dont ils étaient capables, ayant
avant tout des tempéraments d'artistes plus encore, peut-être, que d'hommes de lettres. Aussi, ont-ils trouvé dans ce tempérament la hardiesse et la force nécessaires pour donner des choses, comme la commotion précise et le frisson qu'ils en éprouvaient. Leur grande et réelle originalité est là : ils ont en quelque sorte baigné le monde extérieur dans une atmosphère nouvelle, pour en dégager leur vision à l'aide de procédés raffinés et inconnus jusqu'alors. Mais pour arriver ainsi à traduire en un impressionnisme délicat, ce qu'ils ont éprouvé au contact de la réalité, il leur a fallu toucher à la grammaire et la plier sur des formes pour lesquelles elle n'était point faite. Notre langue, en effet, telle que l'ont constituée les siècles et l'usage, est essentiellement destinée à n'exprimer que des idées : le domaine des couleurs et des sensations lui est à peu près fermé. Les Concourt ont eu, les premiers, parmi nos grands écrivains, — tout en respectant certaines règles inviolables, — la hardiesse de toucher à la langue, de l'affranchir des liens étroits d'une grammaire souvent compliquée, de se dégager en un mot des formes consacrées par la tradition et jusque-là suivies avec docilité.
Ils ont, par conséquent, banni de leur vocabulaire cette multitude de mots incolores exigés par la logique et la régularité de la
construction : seuls subsistent dans leurs écrits les termes capables d'évoquer ou de produire une sensation.
C'est peut-être la création de ce style impressionniste qui constitue l'apport le plus considélable fait au naturalisme par les frères de Concourt. Leurs âmes d'artistes douées d'une sensibilité exaspérée, ont subi de continuelles et intenses vibrations, sous l'action des couleurs, des odeurs et des bruits, et elles ont trouvé, en elles-mêmes, une force de projection suffisante, pour fixer au dehors avec une précision souvent fort remarquable, les souffrances comme les jouissances de cette sensibilité.
Pour le reste, il me semble bien que leur influence a été singulièrement dépassée par des écrivains d'une plus large envergure : ainsi dans l'usage du document, dans l'emploi de la science et des méthodes scientifiques, comme dans l'application de leurs théories aux milieux populaires aussi bien qu'aux milieux mondains, ils ont été singulièrement dépassés en force et en puissance par ]M. Emile Zola, qu'il ne faut jamais perdre de vue lorsqu'on envisage l'évolution des doctrines naturalistes depuis un demi. siècle.
Tout d'abord, voici les Concourt en quête de documents : il semble bien que cette passion des notes couchées complaisamment sur des carnets
soit chez eux une simple manie littéraire, une sorte de curiosité d'éruclits qui prennent un peu pêle-même les observations qu'ils ont faites sur les hommes et les choses, qui collectionnent les bibelots, les japoneries, les vieilles estampes. Il subsiste toujours en eux quelque chose de cette « vocation d'élèves de l'Ecole des Chartes », qu'Edmond de Concourt déclare avoir eue dans sa jeunesse (1). Seulement ce sont des chartistes dégrossis, affinés, sans préjugés d'école ou de coteries.
Cela est si vrai, qu'à leurs débuts, en 1854- 1855, ils écrivent une œuvre d'érudition. Histoire de la Société française pendant la Révolution et pendant le Directoire^ ouvrage très documenté et dont la vie surgit de tous côtés. Puis ce goût d'enquêtes minutieuses sur le passé s'accentue encore dans Sophie Arnould, intéressante biographie d'actrice, les Portraits intimes du xvui" siècle et enfin Y Histoire de Marie- Antoinette: parchemins, simples billets, papiers des familles, rubans, bijoux, la moindre relique est utilisée dans ces résurrections successives d'une époque sur laquelle ils ont attiré l'attention.
Mais voilà bien le défaut d'une semblable méthode. Cette documentation hardie et investigatrice leur a donné l'habitude déréglée de tout convertir en notes, d'entasser dans leurs
(\) Journal des Goncoiirt (1870-1871), t. IV, p. 289.
carnets, sans distinction, tout ce qui frappait leurs sens impressionnables : de la un certain manque de proportion, lorsqu'ils ont vidé ces carnets dans leurs livres; de là aussi certaines couleurs fausses qui dénotent un manque d'équilibre dans leurs visions intenses jusqu'il la cruauté.
Voici maintenant, chez les Goncourt, la ten- , dance scientifique, l'observation clinique danslaquelle, malheureusement, ils ne savent pas se borner; c'est ce qui fait cjue, la plupart du temps, leurs personnages nous apparaissent comme de monstrueuses exceptions, comme des détraqués : ainsi, dans Charles Demailly, son type d'homme \ de lettres avec ses enthousiasmes, ses souffrances exceptionnelles et dues au culte de son art, ses compromissions, enfin son mariage auquel il doit la ruine totale de son intelligence ; ainsi,, dans Les frères Zemganno, œuvre composée par Edmond de Goncourt après la mort de Jules, nous assistons aux étranges recherches d'art de deux acrobates qui travaillent, avec une àpreté douloureuse, à exécuter un tour de force dont personne n'a eu l'idée jusqu'alors. Ces gens de lettres et ces acrobates ont bien l'air d'appartenir h une humanité dont nous ne sommes pas. — Mais jamais, chez les Goncourt, l'étude physiologique n'a été poussée plus avant que dans Renée Mauperin (1864) et dans Chérie 1884).
Seulement, si les caractères de ces deux romans sont rendus avec une singulière originalité, il faut avouer que ce sont encore des formes d'âmes bien factices qu'ils mettent sous nos yeux ; il est incontestable qu'une civilisation raffinée en peut faire éclore de semblables : ce que nous constatons, c'est le désir et l'aptitude de nos deux écrivains à représenter des types extraordinaires. Que nous sommes loin de Flaubert s'efForçant, avant tout, de représenter l'humanité moyenne, la vie telle qu'elle est ou telle qu'elle a été, et résumant cette conception littéraire en un mot : « pas de monstres et pas de héros ! )) Or, Renée Mauperin est un « monstre », au sens où l'entendait Flaubert : et il faut bien avouer que l'exagération dans la précision scientifique apportée à l'étude de la maladie de cœur dont mourra cette « jeune fille moderne », contribue quelque peu à la faire ce quelle est. Même exagération dans les observations sur les crises hystériques de Chérie, cette (( jeune fille observée dans le milieu des élégances, de la richesse, du pouvoir, de la suprême bonne compagnie ». Il faut reconnaître, du reste, que dans une telle peinture où la physiologie déborde, Edmond de Concourt a su se dépouiller, plus encore que dans ses livres précédents, des formes convenues et des habitudes du roman.
J'allais oublier ce principe essentiellement
propre au naturalisme et soutenu par les de Concourt, avec tant d'éclat, dans Gcrminie Lacerteux (1865)., que les événements de la vie des humbles renferment une matière d'art et de vérité capable de provoquer et de soutenir l'intérêt des plus difficiles. C'était la première fois, en effet, qu'on osait, dans un roman, raconter la vie de palpitantes souffrances et de joies misérables, d'une pauvre fille, d'une domestique, dont la dégradation progressive est analysée avec une acuité pénétrante. Cette œuvre est d'une importance considérable dans l'histoire littéraire comtemporaine, car elle marque, dans le développement du naturalisme, un affranchissement décisif de certaines conventions étroites et peu justifiables. En cela, les Concourt ont été des initiateurs.
On peut dire, en résumé, que l'œuvre des Concourt ne représente pas comme celle de Balzac, par exemple, l'humanité en général, dans sa variété vivante; les personnages n'en sont pas des âmes simples dont le développement logique et régulier soit capable de satisfaire entièrement la raison. Non, car cette œuvre représente des aspects éphémères et particuliers de la société dans laquelle ont vécu les auteurs; les individus qui défilent devant nos regards sont compliqués, étranges, remplis de contradictions : ce sont des tempéraments névrosés,
beaucoup plus que des caractères soumis à l'influence des passions ou déterminés par la réflexion. Et pourtant, à travers les nuances insaisissables de ces tempéraments, il existe un fond bien réel, qui transparait obscurément sous les agitations de la surface. C'est ce fond que les Concourt cherchent à analyser, à saisir avec une anxiété douloureuse. De ces mille détails sur les modes contemporaines, sur les engouements d'un jour, sur les japoneries, les bibelots, qui tiennent une si grande place dans leurs livres et leur donnent une couleur toute moderne, ils le dégagent par un effort d'esprit vraiment surprenant, et le mettent en lumière avec un art profondément original.
Et, n'est-ce pas après tout un fait acquis que cette prédominance du système nerveux dans le tempérament de nos contemporains? Si les Concourt, altérés de vérité, en ont représenté, dans leurs scrupuleuses études, toutes les consécj[uences funestes ou douloureuses, n'ont-ils pas, par là, pris la part la plus difficile dans l'œuvre du naturalisme? S'ils ont été emportés quelquefois hors des voies que leur imposait la recherche stricte de la vérité, la faute en est à cette poursuite acharnée de l'Art qui fut la passion dominante de leur vie, et qui put déformer, — quoique rarement, — leur vision du monde extérieur. Il n'en reste pas moins vrai
que, par cela même, leurs livres sont empieints de ce charme inquiétant qui les fera consulter, dans l'avenir comme des mémoires piquants et fidèles sur le xix^ siècle.