INFLUENCE DES LITTEHATURES ETRANGERES
Les influences littéraires qui s'exercèrent sur la naissance du romantisme, tiennent à la fois à des orioines Irancaises et à des orig-ines étrangères. Ces dernières se sont surtout nettement accentuées, lorsqu'à la suite des guerres de la Révolution et de l'Empire, les Français ont éprouvé le désir deconnaitre, autrement que par les armes, ces peuples chez lesquels ils avaient porté les idées d'émancipation et de justice. Ils s'aperçurent pour la première fois, alors, que chacun de ces peuples avait son génie particulier dont la physionomie présentait un intérêt qu'on n'avait pas soupçonné jusque-là. Cette remarque donna naissance, parmi nous, à toute une littérature d'érudition étrangère, qui contribua puissamment à arracher nos artistes et nos écrivains surtout, à l'imitation des formes et des idées classiques, et qui les força à porter leurs regards autour d'eux, sur les pays voisins, pour
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s'inspirer de leurs Maîtres ou pour recevoir d'eux une nouvelle impression de la nature.
En même temps donc que Villemain publiait dès 1828, ses leçons faites à la Sorbonne, sur la Littérature du moyen-âge, et que Sainte Beuve faisait paraître son Tableau de la poésie française au xvi*^ siècle^ — moyen-âge et Renaissance : nous sortons décidément de l'idéal classique, — on vit des écrivains consacrer un talent véritable à des traductions d'ouvrages étrangers, qui furent une révélation pour un public auquel pesait lourdement le joug de l'antiquité et des règles du xvii*^ siècle. C'est ainsi qu'en 1809, Benjamin Constant donna une traduction de Wallenstein du poète dramatique Schiller, dont de Barante devait, en 1821, traduire le théâtre complet. De même, en 1828, les travaux de Ch. Nodier et de Gérard de Nerval sur le Faust de Gœthe devaient attirer l'attention des Français sur la littérature dramatique de l'Allemagne. L'Angleterre est aussi l'objet de travaux particuliers, car Guizot fait une revision de la traduction de Shal%espeare écrite par Letourneur au xviii" siècle, de même C[u'en 1822 paraissent les poésies de Byron mises en français par Pichot. Ce traducteur devait publier, d'ailleurs, en 1825, un ouvrage plus retentissant encore, un Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Ecosse, dont plusieurs chapitres sur les paysages du Nord, sur
les peintres de ces deux pays, sur le théâtre et les auteurs mêmes les plus récents, ouvrirent à la curiosité de nos artistes et de nos poètes, des sources d'inspiration et de rajeunissement. Les Ballades, légendes et chants populaires de l'An» gleteri'e et de l'Ecosse, traduits par Lœve-Veimars, pai'aissaient en cette même année, comme un complément heureux du Voyage de Pichot.
Les littératures du midi n'étaient pas moins bien partagées, et trouvaient, elles aussi, des hommes de valeur, pour les interpréter et les commenter. Dès 1814, en eil'et, Creuzé de Lesser publiait, en vers français, les Romances du Cid, de même qu'en 1823, Fauriel mettait au jour une traduction des tragédies de Manzoni. Enfin, l'attention se portait vers l'Orient, lorsqu'en 1824, le même Fauriel intéressait les esprits aux Chants populaires de la Grèce moderne.
Ainsi, traductions et études critiques d'ouvrages étrangers, infusaient dans l'esprit français, comme une vie nouvelle dont il devait sortir régénéré. Il comprit que toute beauté n'était pas renfermée dans le domaine classique, que l'antiquité n'en avait pas épuisé la source. Le large flot de la poésie orientale entra donc chez nous avec la Bible, dont les images hardies vont inspirer les plus grands de nos poètes, les Hugo, les Lamartine, les Vigny. A travers les œuvres des mélancoliques génies du nord, on
devina la sublimité des paysages neigeux et des brumes du ciel austral. Le Romancero espagnol aida les esprits à revenir en arrière, à concevoir la chevalerie dans son héroïsme le plus pittoresque, fait de simplicité et de grandeur sauvage, tandis que Dante avec sa DUnne comédiey ramenait nos poètes plus avant encore dans la pensée du moyen-âge dont il leur exprimait l'âme douloureuse et les ineffables tristesses.
L'influence étrangère, d'ailleurs, avait commencé à se faire sentir en France, longtemps avant la Révolution. Mais inaperçue d'abord et indécise, cette influence avait, au début, les simples apparences d'un échange d'idées avec les nations voisines. En effet, vers la fin du règne de Louis XIV, un certain nombre de réfugiés français en Hollande, protestants et hommes d'opposition à la monarchie absolue, commençaient naturellement à jeter les yeux sur cette Angleterre qui venait de s'affranchir par deux révolutions : rien d'étonnant, par conséquent, à ce que leur attention se soit tournée du côté des œuvres de la pensée anglaise. Les journaux de Hollande, dans lesquels écrivaient ces réfugiés, exprimèrent donc hardiment leurs sentiments de curiosité et d'admiration pour ces ouvrages anglais, et les imposèrent en France où ils pénétraient malgré la surveillance de la police royale. Puis, cette influence s'accrut
encore, lorsque des relations suivies se furent établies entre la France et l'Angleterre, avec les vovasres des écrivains français au-delà de la Manche et des auteurs anglais chez nous. Addison vient en France : sa présence y fera quelque bruit et renforcera l'intérêt qui s'éveillera lors de l'apparition de son Spectateur. Cet ouvrage encouragera ainsi, d'autant plus vivement, le goût de la littérature moralisatrice qui vise h remplacer, chez nous, l'action de la morale religieuse. Montesquieu visite l'Angleterre : il est enthousiasmé par la constitution de ce pays qui lui paraît le plus libre du monde et qu'il propose presque comme un modèle, à l'imitation des autres nations. Enfin, Voltaire, lui aussi, séjourne parmi les Anglais : leurs mœurs, leur philosophie, leur théâtre, laissent en lui une impression profonde. C'est à Locke qu'il empruntera sa métaphysique, comme il demandera h Shakespeare des procédés pour vivifier la tragédie française agonisante, au moment même où Letourneur et le bon Ducis, l'un par une traduction, l'autre par des adaptations, imposeront le maître du théâtre anglais à l'attention des salons et des mondains les plus imbus des préjugés classiques. Dès lors, l'influence anglaise a conquis chez nous des positions définitives. Les auteurs dramatiques Steele, Moore et Lillo, nous apportent le goût des effets crus et intenses à la scène; ils
associent l'observation des détails, la reproduction des réalités à l'expansion des sentiments, et le public français s'accoutnme insensiblement, sous leur direction, à une conception plus large, sinon moins pure de Fart du théâtre.
Mais voici un aliment tout préparé pour les aspirations de cette société française qui veut revenir à la nature, avec Marie-Antoinette dans les bergeries de Trianon, et dont les effusions mélancoliques ou enthousiastes, trahissent la lassitude d'un monde désabusé. Cet aliment, ce sont trois poètes anglais qui le lui apporteront : Thomson, Youno- et ^lacpherson. En 1760, ^Ime Bontemps traduit les Saisons de Thomson, dont Roucher et Saint-Lambert, par leurs plates imitations, font ressortir encore l'inspiration, toute pleine de fraîcheur et de sincérité. J'imagine que la poésie de Thomson dut produire alors, en France, sur cette société alanguie l'effet d'une brise fortifiante, analogue à celle qui retrempa les âmes des Romains dégénérés, au souffle des beaux vers consacrés par Virgile à l'éloge des choses champêtres. En 1769, Letourneur donne une traduction des Nuits d'Younsf, dont la mélancolie répond si bien à l'épanchement des âmes d'alors. Enfin, les ardeurs de VOssian de Macpherson, traduit également par Letourneur, en 1776, trouvent des échos sympathiques en France, y suscitent de nobles
enthousiasmes qui ne demandaient qu'à s'éveiller.
Cette évolution du goût français vers la précision, vers la nature et vers l'expansion lyrique, l'Angleterre l'a donc aidée jusqu'aux approches de la Révolution ; elle lui a permis de se faire jour et de s'affirmer, mais sans la dominer ni même la modifier très profondément. Après la Révolution, son action est plus efTective encore. Byron, ce Chateaubriand exalté, ira promener son immortel et pathétique ennui sur les mers de l'Orient, et nos poètes entendront avec inquiétude sa plainte plus lamentable, peut-être que celle de Re?iè dans les déserts du Nouveau-Monde. Puis, Walter Scott ignorant l'épopée classique, drapera de couleur locale ses héros chrétiens et féodaux, auxquels il donnera pour théâtre les sites pittoresques et sauvages des paysages du nord. Enfin l'action de l'Angleterre sur la transformation littéraire qui se prépare, sera complète le jour où les lakists comme Coleridge et Wordsworth nous auront montré l'univers réfléchi au travers de leur tempérament poétique libre de toute entrave et uniquement appliqué à rendre avec sincérité les impressions reçues.
Et pendant ce temps, la rêveuse Allemagne se prépare, elle aussi, à réagir sur nous, après nous avoir tant emprunté. A la fin du xviii*^ siècle, on commence déjà, en France, à se passionner pour
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les Idylles de Gessner et pour le Werthei- de Gœthe, cet ancêtre direct de René, qu'une traduction avait fait connaître, dès 1776. Notre théâtre même subit l'influence sentimentale de l'Allemagne, comme il avait ressenti l'influence réaliste de l'Angleterre. Le Faust de Gœthe, avec sa complexité si éloignée, pour la forme comme pour le fond de la simplicité classique, vint encore, dans une certaine mesure, orienter notre art dramatique vers d'autres horizons.
Tout contribuait, du reste, à accentuer et à vulgariser cette connaissance des littératures étrangères, aussi bien les rapports plus fréquents entre les peuples que l'essor rapide pris par le journalisme, au lendemain de la Révolution. Une publication surtout, \^ Décade philosophique, fondée en floréal an II, remplit ce rôle de vulgarisation. Rédigée par des esprits aussi curieux que bien informés, elle attira l'attention du public, sur ces écrivains du dehors, en consacrant d'intéressants articles à Young comme h Ossian, à Gœthe et h Schiller, sans négliger les écrivains de l'Italie et de l'Espagne.
C'est ainsi que, peu à peu, sous la poussée venue de l'étranger, l'esprit français s'engage dans la direction qu'il cherchait lui-même avec incertitude, et presque sans en avoir conscience ; le raisonnement fait place au sentiment; l'impression succède à l'analyse; la personnalité de
l'auteur envahit l'œuvre dont elle fait ainsi l'expression de son tempérament. On glisse vers l'individualisme, qui sera l'un des traits dominants du romantisme et l'un des caractères essentiels du xix" siècle, dans toutes les manifestations de son activité intellectuelle.
CHAPITRK V
INFLUENCE DES ECRIVAINS FRANÇAIS A LA FIN DU XVIIl® SIÈCLE.
Cet individualisme était devenu d'ailleui^s la règle suprême, dans l'art de la plupart des grands écrivains français de la fin du xviii" siècle : ils ne savent plus sortir déji» de leur tempérament personnel dont ils remplissent leurs productions intellectuelles, au point d'oublier que la littérature réellement humaine, est celle qui fait abstraction du moiàe l'auteur, pour ne s'attacher ([u'aux idées et aux caractères les plus générnuY-
En même temps se constituent chez Diderot, chez Buffon, chez Rousseau, chez Bernardin de Saint-Pierre, les thèmes lyriques sur la nature,
l^jnfinwles aspirntions^ qui sernntle propre de l'école romantic£UÊ^Chez tous ces précurseurs, le raisonnement .s'atténue ii mesure que le sentiment grandit, et déjii, au travers des règles classiques que l'habitude maintient encore, s'affirment des velléités d'indépendance et de révolte.
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Diderot annonce les temps nouveaux par son respect de la nature, dans laquelle il voit la source de toute vertu et surtout de toute science : par ce dernier point, en particulier, il franchit les limites du romantisme pour aller donner la main au naturalisme contemporain, qui pourra le revendiquer comme un ancêtre. A ses yeux, en effet, la nature n'est plus ce groupement de phénomènes intérieurs que le xvii° siècle avait amoureusement étudiés : il voit surtout et avant tout la nature extérieure avec les sciences qui l'intéressent, physique, physiologie. Jusqu'alors, la philosophie avait imposé aux sciences des systèmes conçus a priori : Diderot \t\ii qu'elle attende au moins leurs découvertes avant de formuler des lois. Le naturalisme expérimental est en germe dans cette doctrine.
Ce n'est donc pas par les idées, mais par l'art, que Diderot annonce le romantisme. Cet art, en tant qu'il rend la nature extérieure avec une netteté et un relief incroyable, est bien réellement naturaliste encore ; mais il est romantique par certains côtés purement subjectifs qui traduisent, d'une façon lyrique, les enthousiasmes ou les indignations de Diderot, qui laissent, en un mot, apercevoir sa personne, derrière les impressions frappantes et mécaniques, pour ainsi dire, qu'il reçoit de la nature extérieure. Il confine même parfois au lyrisme. On connaît dans
le Som>enir de Musset les admirables strophes, qui débutent ainsi :
Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d un arbre effeuillé par les vents, Sur un roc en poussière...
Eh bien ! ces strophes ont été inspirées par un passage de Diderot, qui détonne comme une échappée de fraîche poésie, au milieu de l'action réaliste de Jacques le Fataliste. « Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait en poussière. . . », et ainsi de suite : Musset n'a eu qu'à versifier ce thème lyrique tout préparé.
Quelques différents que soient et le but et la valeur littéraire de l'œuvre de BufTon, ce dernier n'en a pas moins apporté sa contribution à la formation du romantisme. C'est dans les Epoques de la nature surtout, qu'il faut chercher les principes de cette imagination fécondée par la science et pénétrée d'une émotion sincère en face des grands spectacles naturels. Il fait ainsi du sentiment de la nature une sorte d'émotion philosophique qui, dans l'antiquité, eût donné place à son livre parmi les poèmes sacrés. C'est comme une impression religieuse qu'il éprouve en nous décrivant ces « sombres forêts » du nouveau-monde, plantées « d'arbres de tout âge, si pressés, si
serrés les uns contre les autres, que leurs cimes entrelacées laissent à peine passer la lumière du soleil (1)». Chateaubriand nous communiquera, plus tard, la même sensation que BufFon nous fait éprouver au moyen de ces images, sortant de sa pensée, selon le mot de Sainte-Beuve, « comme un fleuve qui s'épand et baigne toutes choses avec plénitude. »
De même, lorsque Chateaubriand entendra le grondement des flots sur « les rivages antiques des mers », sa pensée sera l'écho des paroles lointaines et mystérieuses déchiffrées par Buffon sur les rochers des côtes et dont les Epoques de la nature sont la magnifique interprétation. Il faut signaler encore, chez Bu (Ton, ces passages délicats de Y Histoire naturelle, dans lesquels on sent les grâces légères d'un pinceau souple et brillant à l'occasion, comme en ce portrait de la fauvette qu'on voit le matin « recueillir la rosée, et, après ces courtes pluies qui tombent dans les jours d'été, courir dans les feuilles mouillées et se baigner dans les gouttes qu'elle secoue du feuillage. » Dans ces parties en quelque façon transparentes de son œuvre, BufFon se rejoint, comme peintre, à Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre : le premier ajoutera seulement à ces scènes de la nature,
(1) Epoques de la nature, 6' époque, édit. G Meunier, p. 1S2, Delalain, Paris.
une teinte de mélancolie et un cadre plus saisissant ; le second y apportera une richesse plus éclatante et des couleurs dune chaleur exotique ciu'on n'avait pas soupçonnée jusque-là. En somme, un BufFon était nécessaire, pour que le sentiment de la nature ne restât pas confiné dans le domaine du pittoresque et qu'il évoluât vers le Ivrisme.
Mais l'écrivain qui a définitivement acheminé la littérature vers le romantisme, c'est J.-J. Rousseau. Il renfermait en lui tous les germes de la doctrine nouvelle : sentiment religieux, subjectivisme, émotion lyrique, amour de la nature; et ces germes il a su, par la seule inspiration de son gfénie extraordinaire et de ses fortes convictions, les faire éclore, tous en même temps.
D'un côté, en effet, la Profession de foi du vicaire Savoyard éveillera dans les âmes des échos religieux qui raviveront la foi en Dieu un moment ébranlée, et la croyance en l'immortalité de l'âme. D'autre part, c'est de lui-même, non de la raison universelle ou de la réalité extérieure qu il tire ou les matières de son raisonnement ou sa vision des choses. C'est ainsi que de sa propre vie, de ses émotions personnelles, il dégage un système général dont les applications s'adaptent à tous les problèmes de la destinée. Il en est de même de sa vision du monde extérieur : la réalité lui échappe et il lui est impossible de
la rendre avec précision, parce qu'il la voit à travers l'impression qu'elle produit sur lui et qu'il ne peut traduire autre chose que cette impression. Mais, cette dernière est essentiellement variable ; elle change d'une heure à Tautre, du jour au lendemain, suivant la disposition de son humeur. Au fond de tout cela, c'est la'tyrannie du moi qui règne et qui s'impose à l'écrivain ; c'est elle qui substitue à l'analyse psychologique des caractères, la traduction des états d'âme que traverse l'auteur. Cet individualisme envahissant est la source de mélancoliques sentiments qui expriment avec une incomparable émotion l'amertume des regrets ou la douceur des souvenirs. Sur ce thème poétique Lamartine devait chanter le Lac : mais, avant lui, avec le même cadre et sur ce même thème, Rousseau avait composé, dans la ISouvelle Héloïse (1), le plus beau des poèmes sur la fuite rapide des jours et la brièveté de nos joies. Ainsi, l'individualisme a ramené la poésie au lyrisme qui selon la définition d'un critique contemporain est « la réfraction de l'univers à travers un tempérament. iJOr, le lyrisme est l'essence, la condition même du romantisme. /
Celte éclipse de la psychologie dans la littérature, est encore amenée, chez Rousseau, par une autre cause qui tient, en partie, au subjec-
(1) Quatrième partie, lettre 17.
tivisme dont nous venons de signaler les manifestations : nous voulons parler de cet amour de la nature qui est une des formes les plus intéressantes du talent de Rousseau. On peut dire, sans exagération que, le premier, il a senti et goûté .vraiment la tète donnée à l'imagination et aux sens, par la mystérieuse obscurité des forêts, par la fécondité joyeuse des prairies, la transparence des nuits d'été ou la rougeur des aurores printanières. Apres lui, l'homme ne sera plus le seul objet digne de fixer l'attention des écrivains : ceux-ci ne le verront plus qu'au milieu de la nature et en quelque manière, dominé par elle ; ils seront portés à ne le considérer même que dans ses rapports avec elle ; de sorte qu'ils s'attacheront beaucoup plus à peindre son extérieur que son âme. Rousseau a marqué le point de départ de cette transformation, et par ses peintures du monde sensible, pleines de netteté et de couleur, il a servi de guide a ses disciples romantiques qui placeront la sensation sur le même rang que l'intelligence.
C'est donc, en somme, le pittoresque et le lyrisme que Rousseau fait rentrer dans la littérature : nous disons rentrer, parce qu'en réalité le xvi" siècle les y avait connus ; certaines Eglogues de Ronsard témoignaient déjà d'un sentiment très prononcé de la nature, d'une précision parfaite dans le dessin, d'une vérité et d'une sobriété
irréprochables dans la couleur. De même, la plupart des Sonnets, des Elégies et des Odes du chef de la Pléiade, sont de délicieuses A'ariations sur le thème éternel de la vie fugitive et du bonheur si vite ejffeuillé. C'est pour cette raison que, plus tard, le romantisme devait saluer dans Ronsard un ancêtre. !Mais, c'est à Rousseau que revient l'honneur d'avoir renoué la tradition interrompue durant les deux siècles classiques.