MADAME DE STAËL
C'est après Mme de Staël qu'il faut tracer ht ligne de démarcation entre le xviii'^ et le xix® siècles littéraires. Chateaubriand, c'est déjà le romantisme armé de toutes pièces : Mme de Staël^ c'est encore le xviii* en évolution vers une littérature nouvelle.
Elle se rattache au xviii" siècle par ses idées qui la portent à croire au progrès illimité de l'humanité et à la puisSçUicejle la rais()n^ par son goût pour le monde et la conversation, qui fit de ses salons de Paris et de Coppet un centre fort attrayant, et qui se manifeste dans ses livres, écrits la plupart du temps, sur le ton d'une aimable et facile causerie.
Le progrès, la raison, le monde, Rousseau, avait rejeté tout cela, et ce sont cependant les trois principes qui semblent tenir le plus au cœur de cette fille de Rousseau. Mais elle se rattache à son maître, d'abord, par un trait commun qu'il eut avec les hommes de son temps : l'amour de la justice, la haine du despotisme, en
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un mot le désir ardent de voir réaliser pour tous, le rêve d'un bonheur idéal dont chacun alor.s portait en lui la vision. Pour atteindre lui-même ce bonheur, pour jouir de cette indépendance qui en est la condition, Rousseau avait résolument rejeté les entraves d'une société qui lui paraissait un obstacle à ses vues. Mme de Staël, nous l'avons dit, aime trop le monde pour le répudier ainsi, mais elle repoussera violemment toutes les contraintes des règles classiques qui l'empêchaient d'affirmer ardemment son individualité. Son égoïsme h la Rousseau se résoudra donc en une crise intellectuelle : se développer librement, c'est à quoi elle aspirera avant tout, en même temps qu'à jouir d'elle-même. Elle reprendra ainsi l'évolution vers le romantisme, au point ou l'avait laissée Rousseau : l'individualisme est, en effet, la soudure qui rattache à lui Mme de Staël. Elle voudra, elle aussi, jouir d'elle-même en autrui, refléter son àme fiévreuse dans une autre àme, celle de Corinne, par exemple, qu'elle dotera de toutes les perfections. Elle s'efforcera par là à se faire aimer à tout prix, parce qu'elle y verra l'unique source de joie ; et fatiguée de la chercher en vain, cette joie, elle demandera tristement une consolation à la gloire qui « n'est souvent, pour une femme, qu'un deuil éclatant du bonheur. »
Mais, il est un autre point commun entre
Mme de Staël et le xviiie siècle : c'est Ijesprit cosmopolite, par lequel elle a aidé, plus qu'on ne saurait le croire, à l'élargissement des idées littéraires, et par là même, à l'avènement du romantisme auquel cet élargissement était absolument nécessaire. Durant toute la deuxième partie duxviii'^ siècle, les littératures étranofères avaient pour ainsi dire produit des infiltrations dans la nôtre : nos écrivains avaient voyagé, rapportant des principes littéraires nouveaux que le besoin et le goût de la nouveauté avaient fait admettre avec une faveur générale. Malgré cela, on n'avait guère pénétré encore l'esprit qui vivifiait l'inspiration étrangère et qui la faisait subsister en dehors des règles jusqu'alors en vigueur parmi nous. Le rôle de Mme de Staël fut précisément de préciser et d'orienter les tendances cosmopolites que nous portions en nous et qu'elle ava^ aiTphisTlïaùt degré. Elle a pénétré l'àme italienne^ dans Corinne, puis l'âme allemande dont elle a saisi les diversités en distinguant celle de l'Allemagne du nord de celle de l'Allemagne du sud. Elle a fort bien compris que Vienne et Berlin ne participaient pas à la même vie intellectuelle; enfin, la Russie elle-même, qu'elle n'a vue qu'en courant, lui a fait une impression suffisante, pour qu'elle en démêlât très nettement l'esprit vierge et primitif encore, sous l'éclat d'une civilisation d'emprunt.
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Cette intelligence profonde de l'âme des peuples étrangers, l'a amenée à saisir les différences qui les séparent les uns des autres, et par là même àgrouperles manifestations de leur pensée, en littératures du midi, d'un côté, en littératures du nord, de l'autre. Au midi sont les Grecs, les. Romains, les Italiens, les Espagnols, les Français du xvii" siècle, tous les classiques en un mot, tous ceux que le respect des règles traditionnelles empêche d'admirer autre chose que ce qu'on a toujours admiré. Mais, au nord sont les Allemands, les Anglais, les Scandinaves, et « le talent consiste à savoir respecter les vrais préceptes du goût, -en introduisant dans notre littérature tout ce qu'il y a de beau, de sublime, de touchant dans la nature sombre que les écrivains du nord ont su peindre ; et... il faut être à jamais privé du talent d'émouvoir fortement les âmes,, pour ne pas admirer ce qu'il y a de passionné dans les affections, ce qu'il y a de profond dans les pensées que ces habitants du nord savent éprouver et transmettre. )) (1).
Ainsi, le cosmopolitisme de Mme de Staël aboutit, comme dernier terme, à l'introduction des littératures du nord dans la littérature française, avec tout ce qu'elles comportent de mélancolie, de rêverie, d'aspirations vagues et mal déterminées. C'est h cela que^la France tendait
(1) Préface du livre De la littérature.
I depuis un quart de siècle, et c'est Mme de Staël ' qui, la première, a donné à cette tendance une formule définitive et précise.
L'opposition qu'elle a vue entre le Nord et le Midi, l'amène à caractériser les littératures du Nord, d'un mot qui fera fortune, et qui servira bientôt à désigner la nouvelle école. Elles sont romantiques^ dit-elle, dans son livre de l'Allemagne, en opposant à la littérature classique née de l'imitation de l'antiquité, ces littératures « dont les chants des troubadours ont été l'origine », et cjui sont nées « de la chevalerie et du christianisme. » Or, à ses yeux, « la littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau : elle exprime notre religion; elle rappelle notre histoire. » C'est bien là, on le voit, le romantisme français, tel qu^on le concevra vingt ans plus tard, tout imprégné de l'idée chrétienne et de la pensée du moyen âge, et qui, de plus « se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir », c'est-à-dire, traduit l'individualisme en manifestations lyriques. Et ici, Mme de Staël, par un effort violent S'Ur elle-même et sur son propre tempérament, arrache la littérature à l'influence de la société qui représente le bon goût, car « l'important dans la littérature,... c'est l'intérêt,
le mouvement, l'émotion, dont le goût à lui tout seul est souvent l'ennemi... Le bon ton sert h cacher ce qui nous manque, tandis qu'il faut avant tout, dans les arts, un esprit créateur » (1).
Le théâtre semble avoir particulièrement sollicité son attention : la chose, h vrai dire, n'a rien d'étonnant, car l'art dramatique est peutêtre la forme la plus élevée et la plus complexe que puisse revêtir la littérature, et c'est, tout au moins, celle h laquelle les Français semblent attacher le plus haut prix. Or, tout ce que Mme de Staël a écrit sur le théâtre a puissamment contribué à donner au drame romantique la forme et la direction qu'il a prises, presque dès sa naissance. Elle déclare bien, il est vrai, que « c'est ignorer l'art que de vouloir faire adopter en France toutes les incohérences des tragiques anglais et allemands (2) ». Mais ce sont toujours les pièces de Shakespeare, celles de Schiller et de Goethe qu'elle propose à notre imitation. Son admiration pour ces auteurs étrangers, la conduit naturellement à s'insurger contre les règles, en particulier contre celle des trois unités, à fonder l'intérêt, non plus sur ces dernières, mais sur la vérité des mœurs et des caractères, enfin à réclamer des sujets histo-
(1) De l'AHcinagne.
{•1) De la littérature, préface.
riqiies empruntés de préférence au moyen-âge. « Si nous voulions ooùter comme les Anglais, déclare-t-elle, le plaisir d'avoir un théâtre historique, d'être intéressés par nos souvenirs, émus pai' notre religion, comment serait-il possible de se conformer rigoureusement, d'une part, aux trois unités, et de l'autre, au genre de pompe dont on se fait une loi dans nos tragédies?... Si la vérité de l'action perd h la nécessité puérile de ne pas changer de lieu, et de se borner à vingt-quatre heures, imposer cette nécessité, c'est soumettre le génie dramatique à une gêne... qui sacrifie le fond à la forme... Les Français considèrent l'unité de temps et de lieu comme une condition indispensable de l'illusion théâtrale ; les étrangers font consister cette illusion dans la peinture des caractères, dans la vérité du langage, et dans l'exacte observation des mœurs du siècle et du pays qu'on veut peindre. »
f C'est là toute une théorie nouvelle de l'art j dramatique, et cette théorie aura, nous le répé- \ tons, une action déterminante sur la constitution ^/ du drame romantique.
Du reste, en facilitant l'arrivée des couianl.s étrangers dans Iç domaine de la littérature française, en précisant nos aspirations \ers une forme d'art nouvelle, en rejetant définitivement le joug des règles, Mme de Staël a permis au roman-
tisme naissant de prendre conscience de luimême et de savoir, sinon ce qu'il voulait être, du moins ce qu'il voulait ne pas être.