CHATEAUBRIAND
Chateaubriand nous amène aux portes de l'école romantique dont il est l'introducteur immédiat et naturel. Il n'a encore ni les audaces ni les témérités qu'auront les adeptes de cette école, quelques années plus tard; mais déjà il renferme en lui tous les principes actifs du romantisme, nettement formulés : l'individualisme à outrance, le sentiment très vif de la nature, et, cette fois, mieux qu'une aspiration vers un idéal littéraire différent de Tidéal classique. ,
Son moi fut toujours débordant et sans cesse inassouvi de sa propre possession. Cela semble, bien tenir à son éducation première, du reste : les tristes années de sa jeunesse, passées dans la solitude du château de Combourg, le forcèrent à se replier ardemment sur lui-même, à vivre d'une pénétrante vie intérieure, à s'écouter penser et surtout sentir. Mais les autres lui échappèrent toujours; il ne connut que leurs sil-
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houettes ; absorbé clans l'unique contemplation de son âme, il ne chercha pas à pénétrer ses semblables au travers d'elle-même ; il lui suffit de voir en lui, de plonger juscjue dans ses profondeurs les plus intimes. Cet isolement le conduisit naturellement droit à l'orgueil, mais à un orgueil d'une nature particulière et qm l'amena à se considérer comme un être unique, dont les joies, les souffrances, les dégoûts sont inconnus aux autres hommes. Lorsqu'on pense ainsi, on est bien près de se croire d'une essence supérieure au reste de l'humanité : Chateaubriand, lui, se regarda comme l'élu de la douleur, et promena à travers la vie soiî fatalisme pessimiste, dans lequel il se drapa fièrement, dvec l'attitude d'un prédestiné qui se refuse à l'action, parce que son imagination lui suffit : ne lui permet-elle pas d'entretenir son îime dans la conviction de sa supériorité, en exagérant à ses propres yeux les causes de sa souffrance? (1)
Mais on ne se refuse pas impunément à agir et il vouloir. On ne cherche pas sans danger, à échapper à la réalité, pour vivre de sensations
(1) « Sa vanité est excessive... : il se pose en parallèle avec rEinperour, il gémit sans cesse sur lui-même, il se pleure, il semble croire que le monde s'éteindra après lui et qu'il est le dernier homme... » — « N'esl-il pas assez occu])o de lui-même, ne se pose-l-il ])as dans une attitude dédaigneuse en toute circonstance et supérieure à toutes choses?... N'a-t-il pas a.sse7, soigné d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il en a été le saule pleureur toute sa vie? » — {Atf. de Vigny, Lettres du 11 Juillet et du 10 novembre 1830, publiées dans la Revue des Deux-Mondes du l'-'"' janvier 1897.;
.xL de rêves. Au sortir du rêve, Chateaubriand se heurtait à une réalité d'autant plus implacable qu'il avait pensé l'éviter. Il lui fallait alors forger une chimère nouvelle pour nourrir son illusion, et peu h peu, il émoussait ainsi en lui la faculté de sentir, qu'il avait au- début, vive et ardente. Alors, survenait l'ennui, le vide de l'âme incapable de se prendre et de se fixer à quelque objet solide; et c'est ainsi que s'écoula son existence, h la recherche d'un bonheur qui le fuyait toujours, le condamnant à porter sans cesse, comme il l'a dit lui-même « son âme en écharpe ».
Cet individualisme, mélangé d'orgueil, Chateaubriand lui a donné une forme expressive, dans les différentes parties de son œuvre, et c'est à lui, bien plus qu'à Byron qu'il faut remonter pour trouver ce type cher aux romantiques, ce héros douloureusement éprouvé par la destinée, et dans la bouche duquel on croit toujours entendre ces paroles de René : « Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui ».
Pénétrez plus avant encore dans cet indivi-
dualisme, et vous y trouverez à côté de la mélancolie désenchantée, le sentiment chrétien qui, en maintes circonstances, inspirèrent Lamartine. Ecoutez cette plainte désolée de René sur ces aspirations inassouvies : « Il me manquait quelque chose pour remplir l'-abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la lorce de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future )>. — Et maintenant, relisez dans l'Isolement les strophes qui débutent ainsi :
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours ; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu importe le solei? ? je n'attends rien des jours...
Puis, quand Lamartine s'écrie, en terminant <"ette superbe envolée lyrique :
El moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emporlez-moi comme elle, orageux aquilons !
ne fait-il pas songer à cette apostrophe de René : « Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'xin^ autre vie !» Il serait aisé de suivre ainsi la genèse de l'inspiration lamartinicnne, et l'on retrouverait dans René oi dans les Natcliez, les thèmes principaux de ses Méditations. Il est, de même, intéressant de rapprocher la pièce de Lamartine
intitulée l'Homme avec la méditation de René. « Souvent, assis dans une église peu fréquentée, je passais des heures entières, etc. )>. Il y avait bien réellement, en Chateaubriand, l'ébauche du poète que Lamartine a réalisé quelques années plus tard.
Et si vous creusez encore ce moi^ si profond que Chateaubriand n'a jamais pu le sonder tout entier, vous y découvrez le pessimisme amer, éloigné de tout sentiment chrétien, dont Alfred de Vigny donnera la tragique et saisissante interprétation poétique. Ne pensera-t-il pas, lui aussi, avec toute la différence qui sépare une âme d'élite, comme la sienne, d'une àme médiocre, comme celle de Chateaubriand, que le privilège de la souffrance est réservé aux hommes supérieurs?
Enfin, Victor Hugo lui-même a ressenti l'action de Chateaubriand. Mais avec lui, il ne s'agit plus d'une influence morale à proprement parler, bien que le chef de l'école romantique lui doive encore beaucoup, sous ce rapport. C'est dune révélation surtout littéraire que Victor Hugo est redevable à Chateaubriand : il a certainement compris, d'après lui, le gothique et le moyen âgé dont il a souvent modifié le caractère pittoresque pour en faire une matière d'érudition. De même, les visions épiques, les énumérations à l'infini dont Victor IIu^o use et
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abuse parfois, procèdent encore de Chateaubriand : il y a dans les Natchez un défilé de tribus indiennes, notées chacune avec son trait pittoresque caractéristique, et que Hugo a constamment présent à la mémoire lorsqu'il fait le dénombrement de l'armée de Xerxès, dans la Légende des siècles. C'est également par une manière analogue à celle de Chateaubriand, qu'il se plaît dans le déroulement des narrations grandioses où le dramatique et le pittoresque viennent tour à tour se greffer sur l'histoire : le Waterloo des Châtiments est un écho prodigieux du Waterloo des Mémoires d'Outre-tomhe. L'élément romanesque qui, chez Chateaubriand, enveloppe toutes leà manifestations de 1-a pensée, Victor Hugo ne l'accepte qu'avec précaution : il arrive même qu'il le repousse, pour tirer des Martyrs et des Natchez la conception de sa Légende des siècles; ou bien, il drape dans ce romanesque sa vision épique, pour ressusciter, par un puissant effort d'imagination, la vie du moyen âge dans Notre-Dame de Paris.
Mais cette influence de Chateaubriand n'a pas eu seulement un retentissement profond sur la poésie romantique : elle s'est encore exercée dans la prose, d'une façon particulièrement active. C'est à l'histoire, en particulier, qu'elle a imprimé un mouvement définitif. Les froides et monotones considérations historiques d'An-
DU XIX- SIÈCLE Cl
quetil étaient à la mode, lorsque parut Chateaubriand. Il comprit que de fades énumérations sont insuffisantes pour faire revivre l'àme du passé, que de la poussière des textes et des documents on peut évoquer les générations disparues, et noter les détails précis qui fixent leur phvsionomie originale. On sait que la lecture des Martîjrs éveilla la vocation historique d'Augustin Thierry : celui-ci procédera directement de Chateaubriand, et le premier, il osera donner la formule d'une école nouvelle, lorsqu'il écrira : « A mon avis, toute composition historique est un travail d'art autant que d'érudition : le soin de la forme et du style n'y est pas moins nécessaire que la recherche et la critique des faits M. L'évolution de l'histoire ira ainsi en s'accentuant vers la vérité et la vie jusqu'au jour où Michelet précisera son caractère, en définissant l'histoire « une résurrection ».
Ce n'est pas tout encore. L'empreinte de Chateaubriand sera désormais marquée sur toutes les formes littéraires susceptibles d'exprimer le pittoresque uni au sentiment : les passages de Galilée décrits par Renan dans la Vie de Jésus, son tableau 'de la simplicité de l'existence antique, dans Saint Paul, marqueront en quelque sorte 1 introduction du pittoresque daiîs l'érudition.. Dans le roman, Georcfe Sand et Pierre Loti associeront parfois la nature à
leurs méditations, et leur pinceau coloré en notera avec une précision souvent teintée de mélancolie, les aspects primitifs ou grandioses : c'est là encore, une part, — et non la moindre, — de' l'héritage de Chateaubriand. En cela même, il a été le plus puissant condensateur des aspirations sentimentales de la fin du xviii'' siècle, et par une force de diffusion, non moins puissante, il a su faire rayonner et circuler ces aspirations dans les différentes artères génératrices de la vie littéraire.
C'est lui également qui, dans le Génie du CJi/-isiianisnw, a résumé les tendances de ses devanciers à concevoir et" à mettre en pratique un nouvel idéal littéraire. Dans cette œuvre de critique, où les erreurs de goût sont aussi nombreuses que les bizarreries de raisonnement. Chateaubriand a du moins montré que, tout en respectant l'antiquité, il fallait reconnaître les beautés incontestables des littératures étrangères. Il a prouvé de plus, mieux que ne l'avaient fait toutes les discussions de la querelle des anciens et des modernes, que le joug des vieilles règles classiques était devenu une entrave aux manifestations de l'art et du beau, que le sentiment a sa place dans la littérature à coté de la raison, et que la nature est la source de toute émotion esthétique, de toute impression artistique vraiment sincère. Le xix" siècle, tout entier, avec
ses deux grands courants littéraires, romantisme, d'une part, et naturalisme de l'autre, s'emploiera à réaliser le programme tracé par Chateaubriand.