QU EST-CE QUE LE ROMANTISME
En pénétrant au cœur même du xviii*' siècle, nous sommes donc arrivés à dégacrer successiveraent les indices, puis les éléments d'un art nouveau. Il nous reste maintenant, avant d'étudier les maîtres qui ont porté cet art a sa perfection, à combiner ces éléments pour déterminer, aussi clairement que possible, la définition même du romantisme.
On connaît la boutade de Stendhal : « Le romantisme est l'art de présenter aux différents peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme représente la littérature qui donnait le plus de plaisir à leurs arrière grands-pères. »
D'après cette définition jetée par Stendhal en pleine insurrection littéraire et qui, sous sa •forme piquante, fait des romantiques d'aujourd'hui les classiques de demain, le classicisme représente donc les goûts surannés des généra-
tions précédentes, c'est-à-dire leurs règles, eti en même temps les modèles dont ils se sont inspirés. Or, vers 1825, c'est la littérature du xviii'^ siècle qui représente l'esthétique classique reposant sur la séparation absolue des genres, sur des lois propres à chaque genre et sù-r les " préceptes d'un goût étroit, dans lequel l'artiste ne peut se mouvoir à sa fantaisie : de plus, c'est h l'antiquité et au xvii*^ siècle français que le xviii'' siècle est allé demander ses modèles.
Le romantisme, pour s'affirmer, rompra donc sans retour et sans esprit de conciliation, avec ces règles classiques : il élargira ainsi ledomaine artistique, en brisant les formes trop arrêtées qui paralysent le génie, en s'aflVanchissant d'un goût qui fige l'inspiration et la personnalité. Enfin, à l'imitation de l'antiquité et du xvir siècle, il substituera celle du moyen âge et des littératures étrangères. Par lîi, il introduira ïe pittoresque et la vie dans l'art français.
Mais, il y fera surtout pénétrer le lyrisme^ c'est-a-dire l'expansion des sentiments individuels de l'artiste qui rendra, tantôt ses^ émotions particulières, provoquées par l'amour ou la haine, j l'espoir de la désillusion, l'enthousiasme ou la niéÏÏilîrcÔlTé, tantôt l'inquiétude universelle et humaine en présence du problème de la^destinée, de l'insondable mystère quij pareil à l'Hé- ; cate hellénique aux trois visages énigmatiques,
nous pose le tripIe^ probl^mp c\p p"trf origJilf\ de notre nature et rie In fin ^ù n^nn t^nrlnm CTestprécisément ce caractère d'universalité qui donne au lyrisme romantique toute sa beauté et toute sa grandeur. En présence de l'amour, de la mort, de la nature, le poète trouve matière à des méditation? empreintes dune profondeur métaphysique qui fait de lui linterprète le plus élevé des sentiments généraux de 1 humanité.
C'en était fait, désormais, de la littérature abstraite, purement psychologique et rationnelle : le grand courant Ivrique et individualiste allait tout emporter sur son passage ; la pensée allait s'affaiblir et pâlir devant l'éclat des mots et sous le choc des impressions. C'était toute une révolution, bien que parmi étrange contraste les romantiques se proclamassent hautement catholiques et monarchistes : il ne l'étaient, à vrai dire, que par opposition aux classiques, disciples de Voltaire, et comme tels libéraux. Chateaubriand leur avait imprimé cette orientation, lorsqu'il avait mis en rapport ses convictions religieuses et politiques avec son idéal littéraire, chrétien et chevaleresque. Le malentendu fut )ien vite dissipé d ailleurs, et l'accord se fit rapidement entre les'principes pratiques et les doctnnes artistiques de l'un et de l'autre parti : dès 1530, « romantique n et « révolutionnaire » é aient deux termes synonymes.