‹ Le biscuit de Sevres au XVIIIe siecle (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · IL · texte numérisé non relu

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LE REGNE DE I, A PATE TENDRE

par Louis XV pour d’autres amours préparées par les valets, elle serait obligée à une retraite plus complète. L’amitié, l’habitude ont retenu le Itoi auprès d’elle par un lien plus puissant, plus durable que le caprice des sens.

Duchesse à brevet depuis 1752, en 1756 dame du palais de la Heine, Madame de Pompadour s’est installée royalement à Bellevue, dans ce milieu où s’est consolidée sa fortune, où bientôt elle réglera avec M. de Stahrenberg l’alliance autrichienne, pivot pour cinquante ans de la politique française. Elle y reçoit les ambassades des artistes et des hommes d’Etat. Premier ministre en tout genre, avec son conseil de collaborateurs choisis dans sa famille, comme M. de Marigny, ou, comme l’abbé de Bernis, dans son intimité, elle est devenue une très grande dame : toute la seigneurie de Sèvres lui appartient, comme le domaine de Bellevue, avec l’ancienne verrerie royale, dont la rente à elle seule vaut 30,000 livres.

Ce fut alors que, sur ce domaine, à la place de cette verrerie dont les 2,000 ouvriers se transportèrent aux Moulineaux, et auprès d’une maison de plaisance construite pour Lully, sous l’œil et par la grâce de la marquise, sur les conseils de l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées Perronet, commença de s’élever le palais de la Porcelaine de France.

Un contemporain le comparait, pour l’ordonnance et les dimensions, à l’Hôtel des Invalides. Les travaux durèrent trois ans. L’architecte Lindet et ses clients, les associés, jaloux d’offrir au Roi une manufacture digne de ses libéralités et de ses visites, ne regardèrent pas à la dépense : elle devait se monter bientôt à près d’un million de livres, plus que l’actif social constitué par la Compagnie.

L’entrée royale, vers le chemin qui descendait de Bellevue naturellement, s’annoncait par une superbe grille en fer forgé, une cour d’honneur, où, devant la fontaine aux mascarons sculptés par S. Adam, pouvaient défiler les équipages et les carrosses de la suite du Roi. Toute cette aile, surmontée d’un beau fronton aux armes de France, œuvre de Dumont, était destinée à Louis XV, assuré d’y trouver chapelle, salle des gardes, vastes antichambre et salon, avec vue sur Paris et des escaliers particuliers pour l’accès de la Manufacture. La longue et haute façade qui dominait le vallon

de Sèvres de ses terrasses, de ses quatre étages coiffés de toits à la Mansard et de cheminées en brique rouge, convenait moins à une fabrique qu’à des ateliers d’art analogues à ceux que les sculpteurs et les peintres du Roi se disputaient au Louvre. Au premier, le magasin de vente, accessible aisément pour la riche clientèle qui se présenterait au perron central, véritable musée, garni de vitrines élégantes, avec ses portes sculptées en plein bois, couronnées de guirlandes et du médaillon royal, préparait un cadre unique aux objets d’art que Vincennes destinait, après trois ans de production continue, à la manufacture nouvelle.

Ces trois années ont décidé de la fortune du biscuit : il sera désormais, grâce à Madame de Pompadour et à ses contemporains, le biscuit de Sèvres. C’était un singulier encouragement pour l’invention de Bachelier, qu’un amateur comme La Live de Jully se plût à joindre à son admirable collection de terres cuites françaises, dès avril 1 753 , les figurines en biscuit de Vincennes. Le propriétaire du Roi des Indes, le marchand Le Brun, peintre de l’Académie de Saint-Luc, fournisseur compétent des grandes collections, s’empressait d’acquérir les œuvres en biscuit de ses confrères. Puisque les sculptures toutes crues, par leur grâce et leur matière, plaisaient, il fallait multiplier les modèles. Madame de Pompadour achetait en janvier 1754 les huit enfants Blondeau en biscuit, qu’elle possédait déjà « émaillées ». Une telle cliente valait bien de nouveaux efforts.

Bachelier demanda toujours les esquisses à Boucher, mais il mit la main pour les réaliser sur un sculpteur de Saint-Luc, toujours et de Paris, supérieur à Blondeau. Le buste de Madame de Fonville, conservé au musée du Mans, qui porte la signature de Fernex, suffit à établir la valeur et l’élégance de cet artiste. Les commandes de la Manufacture royale, qui se l’attacha pour près de dix ans, ont complété et font comprendre l’œuvre de ce sculpteur charmant, trop peu connue. Dans la Laitière, qu’il exécuta en 1754, sur le modèle des statues destinées par M. de Marigny à la laiterie de Grécy, les Français d’alors retrouvaient l’allure et les traits d’une de leurs gracieuses contemporaines, spirituelle, la taille bien prise par un fin corsage garni d’une échelle de rubans, le pied mignon, la gorge

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discrètement découverte. Puis, ce fut sa sœur, la Batteuse de beurre, modèle de Falconet pour Crécy encore, moins occupée de sa tâche quotidienne qu’attentive à se faire voir debout, bien en face, l'œil mutin et attendri à la fois, élancée et délicate. Avec Fernex, la pastorale et le bibelot d’enfants font place à la réalité, à la vie. Dans ces statuettes, la femme française, dont Madame de Pompadour marquait le triomphe, apparaît comme le papillon brisant sa chrysalide.

Ce n’est plus un enfant, si c’est encore un berger, que ce jeune homme élancé, élégant, affiné, qui met un genou en terre pour offrir à sa belle l’offrande de sa passion, le Mouton chéri enrubanné, dans une corbeille. C’est le Bastien de la Comédie italienne, sans doute ce substitut des requêtes de l’Hôtel démissionnaire, le galant et distingué Rochart de Bouillac, qui quitta la basoche pour chanter à l’Opéra-Comique avec Madame Favart les duos d’amour, refrains de la cour et de la ville.

Et n'est-ce point Bastienne au naturel, dans sa grâce d’actrice favorite du public que Cochin dessinait en 1753, cette- statuette de Bergère assise? Entre le portrait de Madame Favart gravé par Cochin et le biscuit de Sèvres, délicate réplique, la ressemblance éclate. Mêmes yeux fins et aimables, même gorge aux courbes gracieuses, môme visage coquettement coiffé, et, sous un nez prononcé et plutôt retroussé, mêmes lèvres spirituelles prêtes à dire la chanson paysanne et maligne. L’ensemble constitue une des plus jolies œuvres d’alors, de celles qui ont dû faire la fortune du biscuit. Louis XV voulut, comme tant d’autres, cette bergère qui laissait si délicatement tomber sa fleur, touchée par le présent de son ami, le Mouton chéri, accommodé au goût du temps. Sèvres a eu la bonne fortune de conserver les modèles en terre cuite de ces deux figurines précieuses, dignes d’un musée d’art, reliques d’un artiste excellent.

C’est à Fernex aussi qu’il faut attribuer deux petits groupes d’un autre esprit, exécutés l’année suivante et plus tard présentés aux visiteurs de l’Exposition de Saint-Luc : le Tailleur de pierres et X Ecailleuse, enfants encore si l’on veut, statuettes d’hommes et de femmes en réalité, ou plutôt croquis en miniature, qui rappellent les Cris de Paris de Boucher, ces coins

de réalité si vrais, contrastes imprévus avec les bergeries et les pastorales amoureuses du maître. Ce n’est plus un acteur d’opéra-comique, ce petit ouvrier empressé à sa rude besogne, qui, sans se lasser, martèle le bloc de pierre, et ce serait plutôt dans une scène de Yadé, voisine des Halles, qu’on se fût attendu à voir paraître l’écaillère, mutine sous sa coiffe et légère dans son justaucorps de femme du peuple. Deux autres biscuits analogues, la petite savoyarde qui caresse son chien, le campagnard qui agace le sien, simples croquis ceux-là, attestent la souplesse singulière de l’artiste, qui, la même année, en 1755, continuait son effort pour donner aux figurines leur valeur et presque leur dignité.

Il faut, en effet, placer au rang îles œuvres les plus importantes d’alors celles qu’à la Manufacture même on décida d’appeler la Grande jardinière Boucher et son pendant. Décidément, les enfants, sous le ciseau de Fernex, sont devenues femmes. Le secret de cette croissance rapide, c’est l’art qui a pris possession du biscuit et a fait du bibelot une statuette. Cette jardinière fait penser au joli prologue de la Fête d' Amour, jouée par les Italiens en décembre 1754 :

Une jeune fauvette un jour dans un bocage Des differents oiseaux entendait le ramage.

Elle écoute, elle admire, elle prend des leçons.

Voilà, sans doute, les amoureux de la comédie de Favart : Lucas, le galant et pauvre jardinier, avec des fleurs plein sa corbeille, sa seule richesse ; Colinette, la fille du maître, qui ne regardera pas au bien pour aimer, plus docile aux leçons de Cupidon qu’à l’ordre paternel.

Redire au public, sous une forme durable qui flattât son goût et son caprice, cette chanson d’amour dont il ne se lassait pas, c’était la leçon de Boucher aux artistes de Vincennes et de Sèvres. Rien de plus naturel, avec Louis XV et Madame de Pompadour pour Mécènes.

Nul ne fut plus capable alors que Fernex de la comprendre et de la suivre, si ce ne fut son confrère à l’Académie de Saint-Luc encore, et pourtant tout à fait un inconnu celui-là, Suzanne. Nous ne savons rien de lui, sinon qu’il était alors très jeune et l’élève du sculpteur d’Huez, Parisien

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comme lui, qui travaillait pour Saint- Koch. Son œuvre à Vincennes et à Sèvres, peut du moins restituer sa personnalité d’artiste : dix-sept figures d’après les dessins de Boucher exécutés en 1755-1756. Toute l’Académie tle Saint-Luc était ainsi appelée à continuer la série de figurines où la société du temps aimait à revoir ses plaisirs et ses mœurs. Suzanne et Fernex étaient des voisins de la rue Poissonnière, près du faubourg Saint- Laurent, où d’Huez leur avait donné ses leçons : ils connaissaient les modes et les théâtres de Paris, et ils les décrirent avec le même esprit et la même grâce.

Fernex avait présenté en bergère Mademoiselle Favart. Suzanne, sous les traits du Batelier de Saint-Cloud, sculptait la jolie Madame Thomas, qui se déguisait en galant pour surprendre son mari, déguisé, de son côté, en femme dans la même intention, quiproquo d’opéra-comique favorable aux sous-entendus et au langage tle la Foire. L’Opéra-Comique, à cette date, par l’obstination de son fondateur Monnet, avait repris sa place à la foire Saint-Germain, et une place éclatante. Bouclier peignait ses décors, Bocquet dessinait ses costumes. Il n’avait eu qu’à reparaître pour triompher avec son répertoire joyeux et pimpant, ses actrices aimées du public, la jolie Arimath, que Paris se plut à revoir en marinier de Saint- Cloud. Le biscuit de Vincennes a fixé cette renaissance.

Par le ciseau de Suzanne encore, s’est continuée la série des figurines inspirées par Boucher. A côté de la laitière, la Marchande de crèmes, fort engageante et dont le minois mutin donne envie de faire connaissance avec les petits pots du panier qu elle porte sous le bras. En face de la batteuse de beurre, la Fermière, portant à la main les œufs de la jolie bête qu’elle tient dans son bras, et caresse d’un regard reconnaissant.

Ce petit monde des champs, qui n’est qu’un monde de théâtre ou peut-être même une galerie de contemporaines accommodées au goût champêtre, valait bien les pagodes exotiques venues de si loin. C’est aussi une mignonne Française qui a heureusement inspiré Suzanne, cette Jardinière debout, offrant dans son tablier les fleurs de sa cueillée, dont elle a déjà garni le vase disposé à ses pieds. Et comme on comprend ce jar-

dinier laissant à terre son plantoir pour présenter des fleurs de son chapeau, cet autre oubliant sa besogne auprès de son vase de fleurs, et le batteur de grains suspendant sa tâche, appuyé sur le manche du fléau, pour faire leur cour et tenir des propos galants à ces gracieuses dames de la ferme et du verger ! Ces trois statuettes du Jardinier au plantoir, du Jardinier au vase, du Batteur en granges à la veste légère, à la chemisette bouffante sur le haut-de-chausses court et coquet, venaient à point de Vincennes pour faire cortège aux pastorales en biscuit esquissées par Boucher et Van de Voorst.

Aussi souple, d’ailleurs, que le ciseau de Fernex, le ciseau de Suzanne exécutait des silhouettes de gens du peuple ou de paysannes, moins élégantes et plus vraies, ou plus près de la vie. La Blanchisseuse, courbée sur le linge qu’elle ne frappe point pour rire avec son battoir, fait penser, comme le tailleur de pierres , aux braves gens du peuple dont sortaient ces artistes parisiens. Et c’est bien un enfant de la campagne que ce petit paysan, ce Porcher exhibant, enveloppée dans un linge, la tête du petit cochon qu’il apporte au marché. La Mangeuse de bouillie, coiffée de sa fanchette, assise pour déguster et défendre le contenu de son écuelle, que guette, pour y tremper sa miche, le pauvre en sabots échoué sur le banc du village, le Trempeur de mouillettes et sa petite voisine, l 'Enfant jouant avec son chien, ces silhouettes font bien voir par leur attitude que tout n’était pas convention ni bergerie dans cet art si varié du xvni* siècle. Elles sont contemporaines de ce théâtre de la Foire, qui faisait applaudir le jargon populaire par les gens du monde, rechercher les tableaux de Jeaurat, le peintre des noces et des foires de village.

Les fermiers généraux, comme de la Reynière, les dames de la Cour, telles la comtesse d’Egmont et la duchesse de Lauraguais, des princes même, tel le duc de Deux- Ponts, prenaient plaisir à ces rappels brusques de la réalité, ragoût peut-être pour leurs sens habitués au luxe, éveil pour leur curiosité, ou simplement expression d'un art qui se renouvelait par la vie. Le temps paraît proche où le théâtre de la Foire aura les honneurs de la Cour. Qui dira dans quelle mesure les sculpteurs de Saint-Luc ont préparé

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cette invasion imprévue des scènes populaires à Versailles par leurs figurines de biscuit délicates et vraies ?

Et voici qu’en un tout autre genre,* et de plus loin encore, ces mêmes artistes oubliés préparent, avec le biscuit pour matière, une évolution de l’art français plus durable, un retour à l’antique, imprévu à cette date. Dès 1753, les directeurs de la Manufacture de France avaient souci de reconnaître et de marquer au Roi par des œuvres uniques leur reconnaissance. Bachelier faisait placer, à la fin de décembre, sous les yeux émerveillés de Louis XV et de sa cour, conviée à la première exposition de porcelaine nouvelle, le grand service de table en bleu céleste et à fleurs peintes, qui coûta 60,000 livres. Ce n’était point cependant assez de magnificence.

La mode prenait alors plus que jamais dans les festins royaux des décorations de table inventées par le Suisse Travers pour imiter la nature, les jardins et les saisons, pour lesquelles s’était créée toute une communauté industrielle de spécialistes. « C’est là, disait un écrivain du temps, un de ces arts charmants qui semblent faits surtout pour les artistes parisiens, où ils peuvent déployer ce goût fécond, toujours agréable et nouveau, cette grâce particulière (pie les nations étrangères ne peuvent imiter. » N’étaient-ce pas aussi des artistes parisiens que les sculpteurs en biscuit, et leurs sculptures ne trouveraient-elles pas ainsi à se placer sous les yeux du Roi avantageusement ?

Le projet fut formé d’une perspective à établir pour la table royale. On ne s’entretenait alors parmi les courtisans que des embellissements ordonnés depuis 1748 par les édiles parisiens pour transformer l’esplanade déserte et le quartier des Tuileries en une belle place régulière, qui devait porter le nom et la statue équestre de Louis XV, commandée au sculpteur le plus célèbre, Bouchardon. Au mois d’avril 1754, on avait posé la première pierre du piédestal destiné à la statue. A la fin de l’année, les terrassements étaient achevés : entourée de grands fossés reliés par des ponts de pierre et bordée par des balustrades dont les assises formaient des trottoirs en terrasses, la place Louis XV, avec ses quatre compartiments de pièces de gazon, reliées au piédestal de la statue centrale, avait déjà grand air.

Les directeurs de Sèvres se donnèrent le mérite de Là-propos. Ils demandèrent à Bouchardon, afin de la reproduire en biscuit, l’esquisse de son œuvre magistrale, celle qu’il fit au mois de juillet 1755, en obtenant difficilement du Boi des séances de pose. Le moule du biscuit a été détruit à Sèvres pendant la Révolution, en même temps que le bronze de la place Louis XV. Il nous reste, du moins, la réduction conservée au musée de Versailles et celle du Louvre qui est peut-être de Vassé.

Pour que l'illusion fût complète, et que le souverain et sa cour pussent juger sur la table de Versailles du cadre et de la statue à la fois, on imita en porcelaine les ponts, les terrasses de la nouvelle place. On imagina de retracer le dessin des gazons et des allées, au bord desquelles des figurines en biscuit devaient, comme des marbres, piquer leurs notes blanches. Tout le petit monde des bergères, seigneurs et paysans enrubannés qu’avait inspirés Boucher, auquel le ciseau de Blondeau, de Fernex et Suzanne avait donné la vie, fut de la fête. Et, en plus, on exécuta pour orner cette place, des petites figures ou groupes d’enfants, dont les moules ont été par miracle conservés à la Manufacture jusqu’à nos jours. Ce sont ceux que, dans la tradition de la maison, devenue peu à peu ignorante de ce lointain passé, on appelait les enfants François, ou même « français », des enfants sculptés sur des modèles de François Duquesnoy, dit Flamant, l’ami et le contemporain de Nicolas Poussin.

Bouchardon, avant qu’il ne revînt à Paris, pour y être le maître bientôt désigné de toutes les commandes officielles, avait vécu pendant dix ans à Rome, où il s’éprit avec passion de l’antiquité. L’œuvre du sculpteur qui, un siècle auparavant, l’avait devancé dans cette voie, bas-reliefs

d’enfants inspirés des anciens, et même modèles de la vie enfantine

qui, au dire de Bellori, se trouvaient dans tous les ateliers des sculpteurs et des peintres de Rome, semble avoir contribué à la direc-

tion de sa pensée et de son talent. Dans le retour de lart français à l’antique , « cette religion nouvelle » que Bouchardon fonda avec son ami Caylus et avant lui, les enfants de François Duquesnoy, puis

les bas-reliefs de la célèbre fontaine de la rue de Grenelle, ont été,

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pour les avocats de cette renaissance, des arguments et presque des dogmes.

Peut-être, quand la Ville de Paris demandait au « Phidias français » la décoration de la place Louis XV, songeait-elle à un nouveau cortège de figures d’enfants, dont le charme l’avait séduite dans la fontaine achevée l’année précédente. En ce cas, cette décoration n’ayant pas été réalisée, ce seraient des reliques précieuses que la manufacture de Vincennes-Sèvres nous aurait conservées, en moulant pour le biscuit et le service royal ces esquisses charmantes. Combien il est curieux, en plein xvi ie siècle, de pouvoir opposer aux enfants roses et mignards de Boucher cette autre enfance plus classique, aussi séduisante et plus vraie !

Ce que l’artiste de Vincennes a retrouvé à sa source antique, c’est l’instinct dans sa puissance et sa grâce, le naturel dans les gestes, la variété et l’imprévu des allures. Quelle aisance chez cet enfant qui, de ses deux mains levées au-dessus de sa petite tête énergique, tient une grande coquille, un poids sous lequel il ne plie pas ! Voyez cette miniature d’Antinous qui s’annonce par une attitude de petit homme debout, les deux bras tendus. Et l’abandon de ce corps d’enfant moelleux, à demi couché pour jouer avec la colombe qui ne s’effarouche point, et la pose de cet autre, assis, une jambe délicatement relevée, les mains croisées, la tête inclinée comme pour une prière ; le geste de celui qui se détourne effrayé, et celui de l’enfant qui, après son effort et suspendu à un fil invisible, déjà ne touche plus la terre : autant de silhouettes, de mines notées avec le même bonheur que pourrait l’être un vol d’oiseaux.

Jeux et disputes, c’est toute la vie à cet âge : ici, l’enfant se soulevant sur le rocher où il perche tend ses bras pour recevoir la balle; là, genou en terre, il se courbe pour la lancer d’un effort qui n’atteint point les grandes distances; ailleurs, il se couche paresseusement sur le ventre ou sur le côté, incapable sans doute de renouveler l’effort, et pelotant, pendant l’attente, d’un air satisfait. En voilà d’autres qui ne sont point las, ces trois que l’on peut voir aux prises dans l’attitude de la lutte, deux s’arrachant l’objet de la dispute, le troisième, écroulé mais tenace, qui saisit la jambe d’un lutteur pour le renverser et se venger.

Tout a une fin, et le petit monde s’endort. Jamais sommeils d’enfants n'ont été vus ou plutôt surpris avec cet art, c’est-à-dire plus naturellement exprimés. C’est tantôt l’abandon total d’un jeune corps qui se renverse les membres étendus, la tête en arrière ; tantôt l’appel brusque du sommeil à l'enfant qui, sur le lit où il s’étendait pour jouer encore, s’est endormi la tête sur sa balle et rêve du jeu interrompu ; ou encore le doux repos sur l’oreiller que deux bras étreignent délicieusement.

On voudrait, pour tant d’adresse et de grâce, saluer le nom de l’artiste inconnu qui, dans le siècle le plus raffiné, sut employer le bibelot, le biscuit à cette représentation de la vie, et faire servir la curiosité du Roi et de ses courtisans au rajeunissement de l’art.

Quel était ce sculpteur de Sèvres, contemporain de Caylus et de Rousseau ? Peut-être encore un futur professeur de Saint-Luc, mort tout jeune, dont les œuvres n’ont survécu que par la porcelaine, Louis-Félix de La Rue. Élève d’Adam l’aîné, titulaire en 1750 du prix de l’Académie qui donnait droit au séjour de Rome, il allait s’y rendre, lorsque Bachelier lui demanda, la veille de son départ, en 1754, des groupes d’enfants pour la Manufacture. On ne peut les mieux décrire que par la plume d’Edmond de Concourt présentant une terre cuite de sa collection « d’un sculpteur inconnu héritier du talent et presque de la facture de Duquesnoy », l’enfant nu qui mord dans une pomme : « Un enfant gras, de cette puissante graisse qui fait des plis sur un corps ainsi qu'un vêtement trop large, un enfant à la tête dont on sent l’ossature encore molle et périssable, au front bossué, aux orbites profondes et comme fluides, à la bouche d’un triton qui souffle dans une conque entre deux joues rondes renflées. »

Le jeune triton, le voici, dans ce groupe de La Rue en porcelaine émaillée de Vincennes exposé au South Kensington et bien des fois exécuté à Sèvres en biscuit, soufflant dans sa conque, tandis que roulent à ses pieds d'autres jeunes dieux. Ces quatre groupes d’enfants se disputant des raisins et enroulés de toutes les façons, répliques des vases en terre cuite (pii ornaient la superbe collection de la Live de Jully, sont des chefsd’œuvre de vie, de puissance et d’invention. La même année, La Rue

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donnait encore à Vincennes un groupe d'inspiration antique, un autre chefd'œuvre, un jeune Bacchus jouant avec ses compagnons autour d’une panthère, qui témoigne mieux encore de la direction de sa pensée et de son art. Enfin, comme pour célébrer lui -même le triomphe de ce monde d’enfants robustes et classiques, l’artiste asseyait fièremeut sur des pressepapiers deux paires de jeunes et fiers génies marins, disposés au milieu des roseaux avee des poissons, des instruments de pêche, des ancres et des cordages.

Le service du Roi, les enfants La Rue constituent dans l’histoire de la porcelaine de France, à la veille de son transfert à Sèvres, une série si neuve et si essentielle, que rien dans l’art français ne la pourrait remplacer. Du rang auquel, à côté de la terre cuite et du marbre, le biscuit allait se placer, les associés de la Manufacture avaient eu la claire conscience.

Ce fut au ministre des Finances, à M. de Machault, dont la faveur avait permis ces destinées à la porcelaine, qu’ils offrirent, recouverts encore d’un émail blanc laiteux, les enfants presse-papiers de La Rue : pour ces étrennes, que, depuis 1755, la Compagnie renouvela pendant plus de dix ans à son premier protecteur, elle avait choisi ce qui caractérisait le mieux les progrès artistiques de sa production. Il semble même que les attributs de marine et de pèche réunis autour de ces groupes d’enfants par l’artiste fussent des allusions à l’emploi que Machault, obligé de quitter le 24 juillet 1754 les Finances, reçut du Roi à la Marine. Le talent de La Rue, dans ce cas comme pour le service de la table royale, aurait servi un programme réglé d’hommages aux puissances tutélaires de l’industrie de Sèvres.

A Madame de Pompadour, surtout, qui était vraiment en 1755 le génie du lieu et la fée dont on célébra longtemps le coup de baguette magique, à la dame souveraine de Bellevue était réservé un témoignage d’une valeur artistique plus haute encore, ce que le biscuit pouvait donner aux mains d’un grand artiste de plus délicat, de plus décisif, sa propre image sous les traits de Y Amitié. Sur les registres de la Manufacture on lit, à la date du 21) décembre 1755 : « La figure de l’Amitié ordonnée par la mar-

quise de Pompadour étant son portrait, la Compagnie a cru ne pas devoir en recevoir le paiement et a fait prier Madame de le trouver bon. »

Dans les jardins de Bellevue, un beau marbre de l’Amitié, où l’on admirait la toute-puissante marquise, reine encore mais par de nouveaux moyens, a pris possession du bosquet jusque-là consacré à l’Amour. C’a été pour Pigalle, après ses triomphes de 1751, la statue du Roi placée à Bellevue, le Mercure offert par Louis XV à Frédéric II, la consécration officielle de son ciseau : auprès de Bouchardon, il fait figure d’héritier présomptif.

Mais, auprès de lui, un autre sculpteur de deux ans plus jeune, Maurice- Etienne Falconet, s’est fait une place presque égale. Son groupe en marbre recueilli à Libourne, la France embrassant le buste du Roi, que les associés de Vincennes ont fait exécuter en porcelaine, et cette Musique, exécutée pour le vestibule de Bellevue, qui a été heureusement conservée au Louvre, lui ont procuré en 1754 les honneurs de l’Académie, et l’ont classé parmi les maîtres. Jaloux de Pigalle, dont la réputation établie avant la sienne l’offusquait, habile à faire sa cour aux puissances, jusqu’à ne point dédaigner les bonnes grâces de Colin, l’intendant de la marquise, Falconet a volontiers saisi l’occasion offerte de rivaliser avec l’interprète officiel des grâces de Madame de Pompadour.

Les inventeurs du biscuit ont dû se féliciter de leur initiative, à voir l’œuvre que l’artiste a su tirer de cette matière nouvelle, la figurine charmante conservée dans la collection Morgan : la marquise ou la déesse de l’Amitié, vêtue d’une large draperie qui, laissant les bras et la gorge nus, se relève mollement au-dessus des genoux, s’appuie sur une colonne où s’enroulent les liserons et les fleurettes. Elle offre de la main gauche son cœur au Roi, invisible, mais incapable de résister au charme de ce geste silencieux.

Falconet devait reprendre dix ans plus tard le motif sous une autre forme qui plut au public et que Diderot a célébrée. L'idée lui en vint sans doute de ce premier biscuit qui, d’un coup, avait fixé sa fortune et celle de la porcelaine de France. Tandis, en effet, que, les courtisans se disputaient les vingt exemplaires de l'Amitié mis en vente en août 1756, la

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