CHAPITRE IV
Une distinction essentielle : 1° les produits destinés a la consommation des agriculteurs ou a la vente ; 2° les produits destinés à être transformés dans l'intérieur des fermes pour servir de moyens de production.
Quand on parle de la culture e1 de la production des céréales, qu'il s'agisse des grains ou des pailles, on cite des chiffres globaux qui se rapportent a La
masse totale des recolles.
Veut-on, par exemple, savoir de quelles ressources nous disposons pour la fabrication du pain de froment, aussitôt Ton divise La production totale en grains par le nombre d'habitants ci l'on conclut que le quotient de ces deux nombres représente La consommation possible par tète d'habitant.
Est-il question d'évaluer la recette que procure la moisson du blé aux cultivateurs? Immédiatement le public multiplie la récolte totale par le prix moyen de chaque quintal ou de chaque hectolitre comme si chaque producteur de froment pouvait effectivement vendre la totalité de sa production.
Bien mieux; s'agit-il des autres graines, du seigle, de l'orge, du maïs, de l'avoine, on fait habituelle-
ment même calcul en admettant a priori que le cultivateur porte au marché (ont ce qu'il a réeojté.
Si Ton discute la répercussion d'une hausse ou d'une baisse de prix des grains sur les recettes en argent des cultivateurs, on multiplie, sans hésiter davantage, la plus-value ou la moins-val ne par le nombre d'hectolitres ou de quintaux récoltés^ et Ton considère ce produit comme représentant exactement l'augmentation ou la réduction correspondante du produit en argent encaissé par le producteur ru rai.
Les pailles elles-mêmes — dans leur ensemble — qu'elles soient ou non vendues, sont considérées le plus souvent comme équivalant à des recettes possibles et normales de l'industrie agricole.
En réalité, ces opinions et ces conclusions sont fausses, et il est nécessaire de les combattre pour faire justice dès erreurs qu'elles accréditent.
Si l'on veut voir clair et tenir compte des réalités au lieu de les ignorer, il y a lieu de faire une distinction fondamentale
Parmi les produits que donnent les céréales, on doit distinguer deux catégories ou deux groupes :
1° Les produits, pailles ou grains, qui sont effectivement vendus ou consommes par le cultivateur ou son personnel ;
2° Les produits de même nature qui ne sont pas vendus, qui rie sont pas consommés par le cultivateur, mais qui servent à produire de nouvelles richesses agricoles à lîire de moyens de production ou de mai ières premières.
Cette double division esi essentielle parce qu'elle
tienl seule compte des laits observés et de réalités objed ives.
Reprenons les exemples donnés plus |btau1 et réfutons successivement les opinions que nous avons exposées.
1. — On soutient que pour calculer les ressources dont nous disposons en vue de la fabrication du pain blanc, il sullit de relever nos récoltes totales de froment (abstraction faite bien entendu (1rs exportations ou importations du commerce extérieur).
Eh ! bien cYst une erreur grossière. Nous sommes réellemenl obligés de distraire do montant de la révolte annuelle la quantité de I>1< ; indispensable pour faire porter, Tannée suivante, à nos champs, une récolte nouvelle.
Les semenc es doivent être retranchées du montant disponible de la moisson annuelle; ces grains ont une destination spéciale qui leur est uécessairemei^l affectée et nous ne pouvons pas en disposer pour faire du pain. Les cultivateurs ne vendent par leurs blés de semence, ou bien ils échangeai ces froments contre d'autres froments qui serviront eux-mêmes aux semailles prochaines. La vente même <le ces grains est exactement compensée par Tachât de semences, valeur contre valeur, sinon quantité égale contre quantité égale.
Chaque année, deux hectolitres par hectare, en moyenne, sont ainsi mis en réserve et constituent un moyen de production, une matière première, au lieu d'être un produit consommable sous forme de fàrinë et de pain.
De 1&96 à L905, notre récolte s'est élevée, bon an
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mal an, comme nous l'avons dit, à L15 millions d'hectolitres de blé. En fait nous n'avons disposé pour la nourriture de l'homme, — ■ sous forme de farine, de pain, de pâtes alimentaires, — que de 100 millions d'hectolitres, parce que 15 millions d'unités onl été réserves et oui servi à « emblavef » six ou sept millions d'hectares cultivés en blé, Telle es1 la réalité*
2, — La recette du cultivateur est, dit-on, égale à sa récolte totale multipliée par le cours de chaque quintal ou de chaque hectolil rç.
C'est là encore une erreur.
Le producteur ne vend p;is ses semences. Voilà un premier re1 ranchemenl à opérèr. En outre, ce producteur consomme personnellement ou l'ail consommer a ses domestiques, du pain et de la farine fabriqués avec son blé ou échangés en Fait — par le troc ou la vente — contre son blé.
La recette-argent n'est représentée que par le produit des quantités effectivement vendues multipliées
par le cours du marché.
La portée de cette observation esl beaucoup plus grande qu'on ne pourrait le croire a première vue.
La baisse des prix, par exemple, m 4 diminue pas les rècettes de l'agriculture dans la mesure où la réduction des cours frapperait {'ensemble de la récolte considérée in globo. Un phénomène économique tel que la crise agricole récente n'a pas réduit les recettes des producteurs de blé de 345 millions de francs parce que les cours ont fléchi — nous le supposons — de 3 francs pour chaque hectolitre, la récolte totale sYdevant à 115 millions de cette unité.
En l'ait, La baisse comme la hausse ne grossissent ou ne réduisent les recettes en argent que proportionnellement aux quantités de blé portées sur le marché e1 vendues contre espèces.
Les quantités consommées par le cultivateur et son personnel doivent même ici être déduites de la récolte si l'on veut se rendre compte de la répercussion réelle des variations de prix sur les recettes en argent, De huiles façons les semences son1 retranchées — bien entendu — de la masse des grains récoltés et Ton arrive, par ers déductions successives, à évaluer exactement les gains ou les pertes qui affectent
le budget de chaque producteur de blé.
3. — Quand il s'agit des grains de seigle, d'orge, de tuais, de sarrasin, les mêmes observations sont nécessaires. Les semences, moyens de production, ne sont pas disponibles, et, d'autre part, les quantités consommées par le cultivateur pour l'alimentation de la famille ou du personnel, n'exercent aucune influence, par les variations de leur prix, sur les recettes de l'exploitation rurale.
En outre; la distinction fondamentale que nous indiquions plus haut doit être faite soigneusement : les grains servant à la nourriture du bétail sont des matières premières au même titre que les semences. On en retrouve la valeur dans La recette argent provenant de la vente des animaux d'étable ou de basse-cour qui ont simplement transformé ces aliments. L'avoine donnée aux chevaux de ferme n'est pas
vendue; sa valeur se confond avec celle des récoltes
obtenues grâce au travail moteur effectué par les ]>ètes de trait qui ont labouré, hersé, roulé, mois-
LE IÎLÉ ET LES CEREALES
sonné ou transporte des grains, des racines, des t ubercules ou des pailles.
Ces pailles don1 nous parlons ici sont encore des moyens de production ou des matières premières, lorsqu'au lieu d'être vendues par l'agriculteur, elles servent a nourrir des animaux ou à fabriquer du fumier de ferme. Pailles et fumiers sont effectivement des résidus industriels de l'usine agricole^ résidus servant de matières premières puisque l'industrie rurale offre ce trait caractéristique et presque unique, de produire elle-même les matières premières qu'elle transforme aliments pour Je bétail, pailles, déchets divers, engrais animaux et végétaux).
Les seuls produits donnant des recettes en argenl
sont les (leni'( ; ( i s vendues, el. si l'on comptait séparément : 1° les grains et pailles donnés aux animaux; 2° Ja valeur des mêmes animaux vendus, ou de leurs produits (laine, lait, beurre, fromage), il est clair que ! on compterait deux fois la même ehose : la valeur de la njatière première et la valeur du produit obtenu en transformant cette matière.
Faute de tenir compte de ces doubles emplois, et de faire la distinction essentielle dont nous venons de montrer la légil i mite, on s'expose à commettre de gràves erreurs port ant :
1° Sur la valeur en argetil de la production des céréales et par extension, sur le produit brut — en francs — de l'industrie agricole tout eut |ère ;
2° Sur la répercussion réelle des variations de prix, lesquelles n'exercenl une Influence que sur la recette provenant des produits effectivement vendus;
3° Sur la richesse totale des Français, car si
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Ton compte la valeur <l<\s pailles et grains donnés aux animaux <>u transformés en fumier comme nue richesse consommable, on ajoute indûmenl cette valeur à celle des produits fabriqués avec Les premières.
En d'autres termes, on compte deux fois îa même chose H l'on double 1rs valeurs dont la nation est censée pouvoir disposer pour les répartir entre les citoyens.