CHAPITRE VI
La valeur des céréales comparée au produit brut de l'Agriculture française. — Inlluence des variations du prix des grains sur les bénéfices culturaux. — La baisse des revenus et du prix du sol depuis trente ans.
Nous venons de calculer la valeur du produit brut agricole représenté par les céréales dans notre pays. Pour compléter cette étude et surtout pour combattre certaines erreurs trop longtemps accréditées, nous voudrions :
1° Comparer la valeur des recettes-argent fournies par les céréales au produit brut total de l'Agriculture française :
2° Signaler l'influence qu'exercent les variations de prix de ces mêmes denrées sur les bénéfices de La culture.
Le produit brut agricole de la France est constitué par la valeur de tous les produits d'origine animale ou végétale que les agriculteurs portent sur le marché, qu'ils consomment directement pour assurer l'alimentation, et, — d'une façon plus générale —
la subsistance de leur famille ainsi que de leur personnel salarié.
Inversement, les produits qui ne sont pas vendus ou susceptibles d'êtres vendus niais qui représentent seulement des moyens de production ou de véritables matières premières doivent être comptés à part et ne font pas partie du produit brut agricole.
Kt tenant compte de cette distinction nécessaire, on peut évaluer ainsi le produit brut agricole delà France :
Produits d'origine végétale. 7 milliards* de francs
Produits d'origine animale . . . 3,5
Total io,5
Ces chiffres sont ceux que Ton peut tirer de l'enquête agricole de 1882, après déduction de la valeur des « moyens de productions ».
Depuis 1882, la quantité des produits a certainement augmenté, mais d'autre part, les prix ont baissé, de telle sorte (pie, compensation faite, les évaluations Indiquées plus haut nous semblent suffisamment exactes.
Si nous comparons, maintenant, les recettes ou consommations directes provenanl de la culture des céréales au produit total de l'Agriculture française, nous trouvons une proportion ou rapport de 28 %> soit un peu plus du quart.
Le Froment à lui seul représente 20,8 % du produit brut agricole de La France, soit un peu plus du cinquième, et par suite, toutes les autres céréales n'en constituent que 8 %, c'est-à-dire moins du dixième.
Cette double constatation est intéressante parce
qu'elle nous prouve queles céréales dans leur ensemble ne constituent pas à beaucoup près, l'unique et même la principale source des recettes et prolits. Les autres denrées ou produits, offrent une importance trois fois pins grande.
Pour mettre en relief l'importance relative du produit brut des céréales, nous citerons les chiffres suivants empruntés pour la plupart à l'enquête agricole de 1892 4 :
Denrées végétales
Denrées d'origine animale
Produit brut
des pommes de terre 2
cultures industrielles
cultures arborescentes fruitières .
cultures maraîchères :î
, 1( , i . s viande . . .
de 1 espèce bovine , , • , , , . , 1 ( lait et dériTés.
i" 3 S viande .
de 1 espèce ovine \ , .
1 f laine ....
de l'espèce porcine (viande).
La lecture de ce tableau montre clairement que si tés céréales représentent — dans leur ensemble — un important élément du produit brut agricole, elles n'en constituent pas cependant, la source principale des recettes. A plus forte 4 raison, en est-il de même pour le froment considéré isolément.
Sans prétendre un seul instant nier l'incontestable intérêt agricole et économique des céréales, il convient donc de leur attribuer exactement Timpor-
1 Introduction, pp. 2^8 et 32.5.
2 Après déduction d'un tiers pour tenir compte des pommes de terre consommées par le bétail.
3 Evaluation de L'enquête agricole de 1882
tance et le rôle qu'elles jouent et la place qu'elles tiennent dans notre économie rurale.
Jusqu'ici les faits observés ne justifient pas l'opinion très répandue qui fait considérer les céréales comme la denrée de vente par excellence, dont la récolte exerce une influence décisive sur la prospérité agricole.
Cette opinion est, en effet, erronée Lorsque Ton considère seulement la part des recettes provenant généralement des c éréales. L'erreur qu'elle acc rédite et l'exagération qu'elle comporte sont plus ou moins graves selon les régions culturales que l'on a en vue. Ainsi, dans le Midi de la France, et notamment dans le Sud-Est, la c ulture des céréales n'est pas réellement importante. A l'inverse, dans le Nord, Le Xord-Ouest et le Nord-Est, les céréales jouent un rcMe tics important et couvrent assurément plus du quart des terres labourables.
Nos conclusions ne visent que des moyennes et il y a lieu, au contraire, de faire des réserves quand on considère nos principaux centres de culture céréale. Les mêmes observations s'appliquent Lorsque Ion cherche à déterminer Tin II uen cèdes variations du prix des grains sur les bénéfic es dès cultivateurs, problème cpie nous avons posé, au début de ce chapitre.
Otte répercussion de la hausse ou de la baisse du prix des grains sur les profits du cultivateur a toujours vivement préoccupé l'opinion du public* agri-
cole. An même titre, et pour les mêmes raisons, elle intéresse les propriétaires fonciers parce que les fermages, aussi bien que le prix des terres sV lèvent ou s'abaissent selon que les prolits culturaux augmentent eux-mêmes ou diminuent.
Or, le public, sans se l'expliquer très nettement, a le sentiment que les variations du prix des grains de céréales réagissent sur les bénéfices du cultivateur au moins dans les régions où la production de ces denrées conserve une importance notable.
Le public a raison, et nous voudrions préciser les faits observés pour justifier son opinion.
11 faut, tout d'abord, bien comprendre que les variations du prix des denrées vendues exercent une influence immédiate : 1° sur les recettes brutes du cultivateur: 2° sur ses bénéfices. C'est là une donnée générale. Supposons, par exemple, que la quantité des produits .vendus multipliée par le prix de chaque unité soit égale à 100.
Supposons également que les dépenses correspondantes de toute nature soient représentées par 80. Le bénéfice peut être considéré comme équivalent normalement à la différence des deux nombres, et il est donné par l'égalité :
Pour une raison quelconque, les prix s'élèvent sans que les quantités récoltées et vendues soient modifiées. Immédiatement les recettes s'élèvent dans la même mesure que les cours, de 10 % , par hypothèse. Les dépenses ne changent pas ; nous le supposerons du moins.
(hir deviennent les profils? Ils sont donnés par la nouvelle égalité :
Les bénéfices ont augmenté de 10 unités et se sont accrus de 50 % !
Voilà, théoriquement, et, nous le verrons, réellement aussi, la répeivussion des variations <le Cours des denrées agricoles sur les profits des cultivateurs.
An lieu d une hausse, supposons une baisse équi- \ alente, soi! de 10 % .
Notre première égalité :
devienl aussitôt :
Et les bénéfices ont diminué de 50 % s .
Ce qu'il faut comprendre et retenir, c'est l'amplitude et la rapidité des répercussions observées quand on compare les changements des profits, changements provoqués par des variations de cours modifiant immédiatement les recettes.
Appliquons cette donnée générale au cas particulier qui nous intéresse. Dans les recettes d'une ferme les céréales figurent pour un quart par hypothèse; c'est la moyenne dont nous avons parle tout à l'heure.
Supposons que ni les quantités ni. les prix des autres produits de l'exploitation ne viennent à ehan-
1 Voir pour plus de développements notre ouvrage : La Crise agricole, i vol., Paris, M us son, 1903.
ger. Les récoltes des céréales et les poids vendus sont restés les mêmes. Les prix seuls ont baissé ou haussé de 10 %.
Primitivement les profils du cultivateur étaient représentés par la différence :
Si les prix des céréales baissent de 10 % , cette baisse alïectera seulement le quart des recettes qui sera réduit de 25 à 22,50.
Dans ce cas, les bénéfices deviennent :
Ils auront donc diminué de 2.50 ou de
La même variation — dans le sens de la hausse — aurait, au contraire, élevé 1rs profits de 12,5 %.
Voici, maintenant, un exemple tiré de F examen des livres de comptabilité d'un cultivateur dans une région à céréales. Les grains et notamment le froment ofccupenl près du tiers de la surface du domaine :
Froment 60 hectares
Avoine 3o —
, Seigles 5 —
Fourrages «78 —
Betteraves à sucre .... 25 — Pommes de terre 2 —
Total 200 hectares
Voici, maintenant l'état des recettes etdesdépen-
LE BLK ET LES CÉlŒALES
ses moyennes, il y a trente ans, alors que le froment vendait 30 francs par quintal et le seigle 18 francs.