‹ Le blé et les céréalesChapitre 87 sur 101 · I.a filière · texte numérisé non relu

I.a filière

C'est un titre de propriété « créé » par le détenteur des grains ou farines et destiné à être transmis par endossement.

Il est constitué par un ordre de livraison au profit du premier acheteur direct avec facilité pour celuici de céder son ordre à d'autres acheteurs — pendant un délai fixé.

Le dernier acheteur est celui qui prend livraison effective. La filière est alors « arrêtée » et cet « arrêt » est prouvé par la déclaration de l'arrêteur.

Une formule d'arrêt toute imprimée se trouve annexée à la filière. Notons, de plus, qu'il s'agit bien d'une marchandise existant réellement et dont l'expertise a été faite. Le numéro d'entrée, celui de la couche de blé aux magasins généraux de Paris, le visa du magasinier, la date del'expertise préalable, le poids naturel à l'hectolitre, la provenance et le déchet sont indiqués ! La filière que le détenteur a sous les yeux est bien la représentation exacte d'un lot deux fois 2T>() quintaux de blé.

Au lieu de prendre livraison et de payer chaque fois la marchandise indiquée on se transmet la filière.

Le premier vendeur-créateur delà filière — Charles — vend son lot à François son acheteur direct au

prix de 24 franc s le quintal, el lui remet une facture acquittée à l f \ francs par 100 kilos.

François pourrait payer et prendre livraison, mais il vend lui-même à un troisième personnage, Durand, en endossant la filière suivant la formule :

Bon à livrer à Durand.

Signé: François.

La vente est faite par exemple à 25 francs par quintal.

En ce cas François remet comme paiement à son vendeur une facture sur Durand et touche une différence égale à f 1 franc.

Durand pourrait payer et se faire livrer, mais il revend, je suppose, au quatrième personnage et troisième acheteur, Dupont, au prix de 23 francs seulement. — Durand paie François à l'aide d'une facture sur Dupont mais en même temps il verse la différence entre sa créance sur Dupont et sa dette à l'égard de François, c'est-à-dire 2 francs par quintal. François est donc bien intégralement payé.

Enfin, Dupont vend encore à Dubois et celui-ci arrête la filière à 25 francs, je suppose.

Dupont se libère à l'égard de son vendeur Durand par une facture sur Dubois à 25 francs et touche une différence entre son prix d'achat — 23 francs — et son prix de vente à Dubois — soit 25 franc s.

Dubois seul n'ayant pas de facture à donner sur un acheteur, paie en espèces entre les mains du premier vendeur.

Les ventes successives se règlent ainsi par des versements de différences et un versement unique du prix.

Le filiériste ou liquidateur

Le livreur, premier vendeur, celui qui délient la marchandise et a mis en circulation la filière, pourrait surveiller lui-même les endossements successifs jusqu'à la déclaration d'arrêt par le réceptionnaire^ c'esf-à-dire par celui qui prend livraison effective. En fait à Paris, ce sont des liquidateurs ou filiéristes qui se chargent de ce soin. Ils paient ou encaissent 1rs différences, touchent du réceptionnaire ou « arrêteur » le montant intégral de la dernière facture et règlent les bénéfices. L'acheteur auquel la filière est endossée doit arrêter ou donner un nouvel en-dos c'est-à-dire désigner un nouvel acheteur. Le filiériste perçoit à titre de rémunération de 0 fr. 75 à 1 franc par filière.

Ce mode de vente et de revente est ingénieux et il ne saurait être considère comme un instrument de spéculation dângereuse.

Rien ne saurait eitipêcher des négociants de se transmettre la propriété d'un lot de grains ou de farines à des prix variables.

Nous allons voir que ces transactions comme cri 1rs des marchés à terme ont pour effet de rendre possibles des opération!; utiles, d'en atténuer les risques et de niveler les prix.

Chaque vente par filière a exactement pour contre-partie un achat. Il est donc impossible de soute-

nir que La multiplicité des ventes pèse sur les cours e1 les l'ail fléchir. Le même raisonnement tendrait à nous faire admettre que la multiplicité des achats élève artificiellement le niveau des prix.

Les marchés à terme

Les adversaires du marché à terme ne paraissent pas en comprendre les avantages au point de vue des in térêts généraux.

L'opération à terme es1 indispensable pour prévenir des fluctuations brusques de cours et pour assurer un approvisionnement régulier du marché sans les dépenses correspondant à des risques énormes.

Dn négociant, et non un spéculateur, M. Boverat, disait avec raison à ses collègues de la Société d'économie politique.

« Voici deux circonstances typiques pu le marché à terme est utilisé par ceux qui ne veulent pas spéculer.

<( Voici un industriel qui t ransforme une matière première. Son usine fonctionne et il écoulera ses produits par des marchés à livrer. Il a besoin d'acheter bon marché la matière première, mais celle-ci monte tandis que la matière transformée ne monte pas dans les mêmes proportions. Or, s'il achète ferme les matières premières, il va peut-être subir une perte. Il ne peut s'y résoudre. Il achète à prime, et si, plus tard, la matière 4 première baisse, il abandonnera sa prime et achètera ferme meilleur marché.

ce Ce même industriel ne peut-il vendre par le

moyen de ia prime pour livrer, des produits qu'il se résigne à vendre à perte si les temps sonl durs 3 En ce faisant, il se réserve, si la marchandise monte, d abandonner sa prime et de vendre à nouveau, cette fois, à des prix rémunérateurs.

« Quant à La prime double, les fabricants de sucre, les distillateurs s'enportent très souvent receveurs : il y a là dos combinaisons d'assurance qui sont fécondes e1 qui sont pour oux des affaires des réelles de couverture. »

Et, ailleurs, M. Boverat donne encore des exemples typiques de l'ulWUr du marché à terme :

« Imaginons un fabricant de sucré ou un distillateur qui a achetéj de la betterave poiir la transformer, après la récolte, en sucre ou en alcool. Il courrait de grands risques, jouerait en un mot, s'il n'avaii pas, au niomeui où il achète la betterave, un moyen de vendre facilement et rapidement les quantités de sucre ou d'alcool qu'il produira avec cette bel terave.

« Peut-il aller vendre, même par un marché à terme, à la consommation, toutes ces quantités de suce et d'alcool? C es/ impraticable, et les acheteurs demanderaient des concessions qui le mettraient en perle.

« Il y a heureusement ce marché de Paris, où, en mi instant, il peut vendre des centaines de sacs de sucre, des centaines de pipes d alcool, pour couvrir son achat de betteraves.

« A partir du mois d'octobre, le fabricant va donc envoyer son sucre à Paris pour exécuter les ventes

qu'il a faites en couverture. El de grosses quantités sonl effectivement livrées, puisque le stock s'est élevé l'an dernier jusqu'à 3.356.746 sacs e1 qu'il y a encore actuellement en lin de campagne un stock de 1.300.000, qui s'est élevé an moment jusqu'à 1.994.574 sacs.

« Mais, cependant, si le fabricant a couvert ses achats de betteraves par une vente sur Paris, ne pourra-t-il pas voir ses sucres prendre la route de l'exportation, à un moment donné? Faudra-t-il, soit parce qu'on lui paie une prime sur le cours de Paris (s'il se trouve que son sucre est supérieur au type), soif parce qu'on peut éviter des frais de transport en

envoyant directement des sucrés de la sucrerie au port d'embarquement ou à la consommation, que ce fabricant de sucre en perde le bénéfice parce qu'il s'est couvert à Paris / Mais non ; il va racheter à Paris la quantité qu'on lui prend pour l'exportation ou la consommât ion directe.

« Un de mes confrères, qui traite de grosses affaires en sucres, reçoit un jour une dépêche de l'agent à Londres du Trust américain lui demandant s'il pouvait lui donner 40.000 sacs de sucre livrables, clans un temps déterminé, à tel prix. Il donnait Tordre ferme, ajoutant que c'était un prix maximum, car il avait d'autre part des ordres des Allemands, et demandait une réponse télégraphique fin Bourse au plus tard.

« Demander 40.000 sacs à la fabrique, il eût Fallu deux jours peut-être, et cela eût fait certainement une hausse : l'affaire était manquée. Or, eu une heure, mon confrère a pu sur le marché de Paris

trouver ses 40.000 sacs, sans faire produire autre chose ([ue cette hausse relative qu'on appelle de la fermeté, et il a pu télégraphier à Londres : Notez les kO.000 sacs à votre prix. Affaire entendue. »

Les gens du métier, ceux qui voient chaque jour les opérations se mener e1 se résoudre sous leurs yeux partagent l'opinion de M. Boverat.

Ce qui permet surtout, et en tout temps, de niveler les prix, de compenser dans une région la trop grande abondance de blé — et l'accroissement des prix — par 1rs demandes d'approvisionnement d'une autre région moins favorisée, c'est l'arbitrage cle place à place par le terme. Ces opérations permettent de répartir uniformément ces marchandises, de faire disparaître les fâcheux effets de l'encombrement, de vendre à un prix plus rémunérateur dans une région encombrée. Si la marchandise est abondante dans un pays, l'arbitragiste en effet y achète du disponible et vend en livrable à Paris. Rien de plus simple.

La fonction du marché à terme est pondératrice. Quand les négociants de province voient la cote dis Paris s'élever, ils y vendent leurs blés jusqu'à ce que les cours de Paris et de la province se soient nivelés, — abstraction faite du coût des transports effectifs, bien entendu.

De même, lorsque les meuniers ne trouvant pas à acheter leur blé en province à des prix favorables consultent la cote de Paris et la trouvent en baisse, ils y achètent du blé et le nivellement des prix se fait dans un autre sens.

Malheureusement le spéculateur qui a joué à la hausse ou à la baisse ne comprend pas le mécanisme

général du terme] il ne discerne pas les causes véri<tables de la hausse ou de la baisse e1 il accuse luimême la spéculation et l'agiotage des variations dont il souffre parce qu'il n'a pas su les prévoir.

L'agriculteur d'une région où la récolte de Froment a été médiocre ne comprend pas pourquoi ces cours ne sYdevenl pas en raison de ce déficit local.

Paris qui centralise les offres et le marché à terme qui nivelle (<cs prix dans toute la France, Paris envoie des cours en baisse dont la nouvelle l'ait fléchir la cote locale, <;t notre agriculteur accuse* lui aussi l'agiotage et la spéculation.

Autrefois, dans la période des prix élevés de 1860 a 1880, le consommateur lui-même accusait encore l'accapareur de faire monter les prix.

Aujourd'hui c'est la baisse que l'on dénonce parce qu'elle réduit les prolits culturaux et précipite la chute des fermages; c'est le marché à terme qui provoque cette baise en faussant les cours.

Rien n'est moins vrai. Le marché à terme enregistre des variations de cours; il ne les produit pas.

La baisse progressive des cours des céréales es1 un phénomène général quVxpliquent et justifient les conditions nouvelles de la production et du transport du blé dans le monde. L'augmentation rapide de la récolte française depuis 20 ans contribue à cette baisse. Des que la moisson française devient moins abondante les cours s'élèvent. (Test ce (pie montrent nos graphiques qui se rapportent aux variations des prix sur le marché français de 1877 à 1901 4 . On voit

1 Voir ch. îx, p. 121 .

monter alors les cours des autres pays producteurs ainsi que Je niveau de nos importations.

Le marché à terme enregistre ers fluctuations e1 il les atténue en permettant aux négociants de s'approvisionner sans courir les risques d'une opération isolée et sans contre-partie.

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