LES DUELS
Erreur des provinciaux. — On ne se bat plus an Bois île Boulogne.— DueU historiques. — Un mot du duc de Richelieu. — Per. feu et sang. — Impuissance des législations contre le duel. — Les Spadassins. — Profession de foi de l'auteur. — Ce qu’il faut faire. — Le Bois d* Viucennes et la Belgique.
Pour le provincial ne connaissant Paris que par ce qu’il en a pu lire dans des romans déjà vieux , le Bois de % Boulogne est encore de nos jours le lieu où tout galant homme qui a reçu une insulte va se couper la gorge avec son insulteur. Cette opinion, fondée il y a une vingtaine d’années, ne l’est plus aujourd’hui. Le Bois, avec ses nombreux chemins , ses gardes vigilants et ses taillis transparents comme la dentelle, 11e permet plus ces sortes dé rencontres. L’on peut s’v promener
désormais , même île grand matin, sans courir le risque de recevoir dans le dos la balle de quelque combattant. Le duel, le duel sérieux a besoin de mystère, il lui faut le calme et la solitude, et c’est généralement entre deux murs ou dans le carrefour écarté d’un bois, que se passent ces sortes d’affaires. On ne se bat donc plus au Bois de Boulogne, et, si par hasard quelques boîtes à pistolets et quelques épées cachées passent encore par la porte Maillot, elles sont portées par des témoins expérimentés, sages et charitables, qui veulent rapprocher les parties tout en sauvant le point d’honneur, et qui savent très bien qu’un garde ou un gendarme ne manquera pas de se présenter et d’empêcher le .combat aussitôt que les fers seront croisés ou les pistolets chargés.
Mais il n’en a pas toujours été ainsi, on s’est beaucoup battu au Bois de Boulogne , on s’y est battu sérieusement, on s’y est aussi battu pour rire.
Parmi les duels mémorables qui ont eu lieu
sous ses ombrages, figure en première ligne celui du comte d’Artois (depuis , Charles X) avec le duc de Bourbon (le dernier des Condé) en 1778. La duchesse de Bourbon avait été insultée au bal par le comte d’Artois. Le duc demanda raison de cette injure, et les deux illustres adversaires se rendirent sur le terrain. Mais ils avaient à peine croisé le 1er, qu’un .ordre exprès du roi, arrivé fort à propos, mit fin au combat. Le public ne prit pas au sérieux cette rencontre, et le duel fut appelé le duel pour semblant.
Un autre duel historique, qui eut des conséquences plus graves, est celui de deux femmes jalouses qui s’étaient éprises d’un célèbre chanteur nommé de Chassé. Toutes les femmes, dit la chronique, en raffolaient. Une Française et une Polonaise se le disputèrent l’épée à la main, dans le Bois de Boulogne. La Française, moins forte sur l’escrime que son adversaire, reçut un coup d’épée en pleine poitrine. Après sa guérison, elle fut enfermée dans un couvent, et l’ardente Polonaise dut quitter la France. M me du Barri, (yn
raconte cette curieuse aventure dans ses Mémoires, ajoute que de Chassé fut invité par le duc de Richelieu , de la part du Roi , à avoir désonnais à se surveiller davantage et à paraître moins séduisant: •
« — Dites à S. M. , répondit de Chassé, que ce n’est pas ma faute, mais celle de la Providence, qui m’a créé l’homme le plus aimable du royaume.
« — Apprenez , faquin , répliqua le duc , que vous ne venez qu’en troisième : le roi passe avant vous, et moi après le roi. »
Mais à côté de ces souvenirs, où le grotesque le dispute au dramatique, combien de souvenirs sanglants viennent se placer ! Il n’est peut-être pas un lieu quelque peu solitaire du Bois de Boulogne qui n’ait été témoin de la mort d’un homme. Heureusement, aucune trace n’est restée de ces funestes rencontres. Le sable a bu le sang , et à la place rougie, l’herbe, la mousse et les fleurs ont poussé pour réjouir nos yeux.
Lé duel a fui le Bois de Boulogne comme la bête féroce a fui l’antique forêt de Rouvrai. Est-ce à
dire que nous ne nous battions plus? Hélas! l’expérience a prouvé que la législation est impuissante à réprimer le duel, cette triste nécessité de notre état social. Les châtiments les plus terribles n’y, ont pas suffi autrefois; de nos jours, les lois ne peuvent rien contre le duel, qui dérive du point d’honneur, lequel a lui-même son origine dans le duel judiciaire. Remettez en vigueur les anciennes ordonnances en \ertu desquelles ou passait par les armes les gentilshommes qui se battaient; l’édit de 1023, qui punissait de mort, comme criminels de lèze-majesté divine et humaine, l’appelant et Y appelé; renouvelez les formidables défenses de saint Louis, et vous ne parviendrez pas à empêcher le duel d’une manière absolue, ou plutôt vous n’empêcherez de se battre que les gens qui ne se seraient pas battus sans cette excessive sévérité de la loi. Tout homme qui réfléchit et qui a dans le cœur l’amour de son semblable, sent pourtant que le duel , coutume barbare passée dans nos mœurs, est trop souveiit ridicule, absurde ou féroce dans ses motifs. Que de
malheureux, qui n’avaient jamais touché une épée, ont été assassinés à coup sur par un spadassin! Que de rencontres terribles dans leurs conséquences, et qui n’avaient aucun motif sérieux ! Dieu merci! le temps est déjà loin où l’on allait sur le terrain pour un regard équivoque, pour un mot douteux , ou tout simplement pour le plaisir de se faire, entre amis, une entaille de quelques lignes dans les chairs. Mais cela n’est pas assez : il faut que le duel, dernière ressource d’un honneur profondément blessé, ne soit permis que dans les cas les plus graves, et qu’on l’entoure de toutes les garanties de loyauté et de réciprocité qui lui manquent encore aujourd’hui»
Après cette courte profession de foi sur une matière délicate et bien controversée, il me reste à dire que le bois de Vincenues paraît avoir hérité du triste privilège possédé si longtemps par le Bois de Boulogne. Là, combattants et témoins n’ont pas autant à craindre d’être surpris ; mais ceux qui veulent encore plus de sécurité pour leurs fait;» et gestes, prennent le chemin de fer du Nord et
passent la frontière belge. C’est aussi ce que faisaient autrefois les banqueroutiers, les notaires infidèles et les agents de change malheureux , avant qu’il y eût un traité réciproque d’extradition.
La Belgique, qui nous a renvoyé longtemps nos livres contrefaits, nous renvoie trop souvent encore un ami écloppé, avec une jambe de moins et une béquille en plus.
Erreur d'un écrivain, — Physionomie du Bois le dimanche. — Artisans , conduis et pet ils rentiers. — Les fiacres. — Les cbevam de louage. — Les ânes. — Tohu-bohu. —.Un contraste. — Les femmes an Bois le dimanche. — Une page inédite de Gil-Blas. — M me de Saint-Cyr. — M"" de Saiut-Hiar. — M™' de Saint-Germain. — Types parisiens. — Un coulissier. — Un prince vainque. — Ecuyère et princesse. — M, Arthur. — Dentelles, cai hemires et diamants. — Les bals publics et les liblois. — M*»* de Sainte-Aldegonde. — Le baron Hermann. — Le trente et quarante.. — Un mot profond. — Autres billes impures. — Les industriels au Bois. — Un mot de Balzac. — Les amoureux du dimanche. — PapHlous et violettes. — Vers de La Fontaine. — Dinar sur V herbe. ' ' — Retour à Paris.
Un écrivain spirituel , mais qui n’est pas tou-
jours exact dans ses appréciations, a prétendu que le Bois n’était fréquenté le dimanche que par les épiciers, les courtaud^ de boutique et les petits rentiers. Cette allégation est trop absolue. Le Bois n’a pas, il est vrai, ce jour-là, sa physionomie aristocratique habituelle , mais il n’est pas fui par
tout ce que Paris compte de gens riches ou élégants.
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Ce qui est vrai , c’est qu’une partie de la société parisienne s’abstient de paraître au Bois le dipianche. Oui , il est telle femme du monde, tel lion à tous crins qui se croiraient déshonorés si on les voyait , plus de six jours sur sept , franchir la porte Dauphine. Mais cela fait bien deux cents personnes et cinquante équipages au plus.
Le dimanche, les voitures sont même plu? nombreuses au Bois que les autres jours, et les pro-
meneurs envahissent toutes les allées ; mais les remises et les fiacres à grands numéros ÿ sont en majorité, et la foule y est très-mélangée. Ce mélange attriste les yeux, car on peut être trèsphilantrope, très-démocrate même, et avoir le goût des belles choses. Nos sens sont des agents
qui demandent à jouir. Il ne faut pas leur en
vouloir de cette tendance : jouir, c’eàt leur état. Il n’y a donc nul inconvénient à dire que la foule
du dimanche, qui gâte , une fois par semaine, nos boulevarts, les Tuileries et les Champs-Élysées, gâte aussi' le Bois de Boulogne. Il est bien enendu qu'il ne s’agit ici que d’une question de
forme ou de décor, et que si je préfère l’habit à la blouse dans un salon ou au Bois , je n’en suis pas moins convaincu que sous la blouse comme sous l’habit, il peut battre un cœur honnête et bon.
Le peintre qui voudra donner une idée du Bois ' de Boulogne et du monde qui le fréquente d’habitude, animera les allées de riches équipages, de beaux chevaux, de somptueuses toilettes et de jolies femmes. C’est ainsi que npus nous représentons, le Bois avant même d’y avoir été. Voilà pourquoi quelque chose se révolte en nous, lorsque nous y trouvons la foule du dimanche, cette foule bigarrée, arrivée de tous les points de Paris, à pied ou en mylord ; honnête, mais peu stylée aux belles manières ; bonne, mais médiocrement vêtue; respectable, mais qui fume la pipe; douée de toutes les vertus de la famille, mais qui a des chapeaux impossibles et des souliers ferrés. Elle se mêle avec le beau inonde, mais elle ne s’y confond
pas. La livrée éclatante la regarde avec dédain, les chevaux s’en étonnent et les chiens lui aboient. Et pourtant, rendons-lui cette justice, cette foule
n’est pas venue là pour médire du prochain, envier le luxe du riche, lui jeter sa malédiction ou ses injures. Non, elle est venue pour avoir sa part de soleil et de plaisir, elle est venue, naïve et bonne qu’elle est ! elle est venue pour admirer ! elle admire tout, le cadre et le tableau. Elle admire les jolies femmes qui passent dans leurs flots de dentelles ou leurs cachemires traînants, les chevaux qui galopent, les voitures avec leurs écus blasonnés et leurs livrées de toute couleur. Pauvre, elle admire la richesse sans espérer d’être jamais riche, comme elle admire le bœuf gras sans espérer d’en manger le moindre petit morceau. La seule chose qu’elle n’admire pas, c’est ellemême, tant est profond et intime cet amour du beau dont je parlais tout à l’heure !
Dans la foule du dimanche, s’il y a quelques jaloux et quelques mal appris, ce ne sont ni les ouvriers qui ont travaillé la semaine, ni les boutiquiers qui ont fermé leur boutique le jour du repos, ni les petits rentiers venus avec leur famille : ce sont ces individus mixtes, <^ui portent
l’habit noir, sont humbles, polis et souples sis joui*s sur sept pour le compte d’autrui , et cherchent à prendre leur revanche en se montrant le dimanche au Bois , montés sur quelque cheval de louage, ou traînés à six dans une calèche de quatre places. Ceux-là sont les mauvais : c’est l’ombre du tableau. C’est d’eux que viennent les mots équivoques, les sourires méprisants, les grands airs affectés. Ils parlent haut, fument ail visage des femmes, et saluent avec aplomb la grande dame & laquelle, la veille, ils ont apporté quelque riche coupon. Ils n’ont -le respect d’aucune chose ni d’ aucun sentiment. Ils se moquent du riche, parce qu’il n’ont de l’homme riche que l’habit; ils narguent le pauvre, parce que cet habit les distingue de l'artisan.
Faut-il leur en vouloir? Non. Beaucoup de gens ne sont grossiers que parce qu’ils sont furieux contre eux-mêmes de ne pas savoir en quoi consiste la politesse. Plaignons- les donc, et disons, pour être juste, que cette phalange de
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jeunes gens compte des membres nombreux très-
honorables: ceux-là seront un jour chefs de maison.
Le Bois, qui, dans la semaine, ne s’éveille que vers une heure ou deux;, s’apime bien plus tôt le dimanche. Dès midi, les piétons y arrivent isolés ou par groupes. Ceux qui ne sont attirés que par les charmes de la promenade, se répandent dans les parties les plus solitaires ; lçs autres se tiennent dansles allées voisines des Fortifications, où, plus tard, se formeront de longues files de voitures. À une heure, les glacis sont couverts dè curieux, assis, debout ou couchés. Les femmes jouent avec leurs enfants , l’ouvrier fume sa pipe, le petit rentier parle politique, s’extasie sur la beauté des équipages, ou s’entretient des travaux qui se font au Bois. C’est la population honnête du dimanche. Elle est venue là assez tôt pour voir arriver k première voiture, et elle partira assez tard pour voir la dernière s’en retourner. Elle ne s’inquiète ni du soleil dont les rayons la flambent, ni de la poussière qui l’étouffe; elle est venue pour voir, elle voit, elle est heureuse.
De deux heures à cinq, l’avenue des Fortifications est envahie par les voitures , les cavaliers et les piétons. C’est à grand’ peine que les gendarmes peuvent maintenir l’ordre dans les files et empêcher les accidents, tant l’affluence est grande. Citadines, voitures de maître, mylords, voitures de remise, cabriolets, calèches, tous les véhicules
de Paris sont là. Les chevaux à quarante sous
l’heure s’efforcent de suivre l’anglais pur sang , et l’âne lui-même, comme s’il voulait avoir sa part de la fête, débouche quelquefois d’une allée latérale et se montre au bord du chemin. C’est un tohu-bohu pittoresque et au demeurant assez gai. C’est un milieu entre le Bois de Boulogne des autres jours et les boulevarts les jours gras. Beaucoup de dames descendent de leur voiture et se promènent dans les contre-allées; quelques-unes ont de très- riches toilettes ; mais la femme du monde qui ne craint pas d’aller au Bois le dimanche, affecte, ce jourlà , une grande simplicité de mise. Quand on a, à deux pas, sa voiture dont le blason est bien connu, quand on est suivie d’un \alet en culottes courtes
et galonné, il est bien permis d’avoir une robe montante sans volants, et un chapeau tout simple. Mais, ne vous y trompez pas ! cette simplicité est aussi affectée par d’autres femmes dont le blason, si elles en ont un, est plus que douteux. Leurs véritables armes sont dans leurs yeux , elles le savent, et elles s’en servent, les cruelles ! à vous transpercer le cœur! Financiers, écrivains célèbres, hommes d’épée et hommes de plume , les ont tour à tour adorées quelques heures, quelques jours ou quelques mois au plus. Elles sont inscrites sur le calepin de tout ce que Paris compte de gens riches, de désœuvrés élégants et aimant la vie facile. Quelques-unes, hélas! sont aussi inscrites ailleurs !
J’en connais une dont la vie ferait pâlir les chapitres les plus palpitants de GU-Blas et de Guzman d’ Alfarache. Elle est arrivée de Bruxelles à Paris, il y a trois ans, toute jeune et toute mignonne, conduite par un de mes amis, qui avait espéré lui faire un sort et la rendre à la vertu en la plaçant dans un magasin de modes. Mais il avait compté sans les
intrigues de certaines femmes, pourvoyeuses des plaisirs parisiens, et toujours à la piste des nouveaux visages.
Une nouvelle femme à Paris , dans cette ville qui en compte déjà tant et dé si belles , c’est , chose incroyable ! un véritable événement, dans un certain monde, bien entendu. Mon héroïne, ma charmante Belge, eut le malheur, d’autres diraient le bonheur, / d’aller montrer un jour son doux visage sur leboulevart. Ses yeux bleus, ses cheveux bruns, ses belles dents, sa bouche vermeille, l’ovale de sa figure, le frais duvet de ses joues, sa taille souple, son air modeste firent un effet surprenant. Hommes et femmes s’arrêtaient pour la voir, c’était un triomphe ! Le lendemain , trois billets parfumés , dorés sur tranche, illustrés d’armoiries et de fautes d’orthographe, arrivaient à son adresse. Elle les lut seule dans sa chambrette, la pauvrette ! Étaientils écrits par des hommes? Non, c’étaient des lettres de femmes! M rao de Saint-Cyr, M me de Saint- Phar, M me de Saint-Germain, lui offraient leurs services, lui promettaient leur affection, lui ou-
vraient leurs brillants salons , voulaient lui faire un sort radieux. Brillants, cachemires, robes de soie, dentelles, voitures, tout ce qui séduit et fascine était là, caché dans ces. trois plis perfides. Le pauvre cœur s’y laissa prendre, et, comme la débutante avait une teinture dé belles-lettres, elle se rendit à l’invitation du billet le moins mal écrit.
M m * de Saint-Germain la reçut, la produisit, et tout fut dit. Elle eut d’abord un grand sqccès. On la vit bientôt, dans les avant-scènes de nos théâtres, à toutes les premières représentations. Puis elle fut délaissée et elle tomba dans les tables-d’hôte borgnes, où, sous prétexte de dîner pour quarante sous, on joue le lansquenet. Elle y fut totalement dévalisée par un grec ; mais la maîtresse du lieu lui fit faire la connaissance d’un coulissier que les primes avaient mis à flot; la rente ferme
le ruina, et six mois après il Se brûlait la cer-
velle dans l’appartement qu’il lui avait meublé. Arrivèrent les fournisseurs qui vendirent tout.
Elle quitta la France, passa trois mois à Hambourg, et revint à Paris escortée d’un prince valaque. Il
était tout jeune , à eux deux ils comptaient moins de quarante printemps. G’était un couple aussi étourdi que charmant, et l’or se fondait dans les mains du Vâlaque. Malheureusement les parents du prince s’émurent de ces prodigalités, et la police française intervint. Le prince, encore mineur, fut rappelé, et la princesse, — par ma foi elle était bien princesse, à en juger par les armes de ses voitures et les coins brodés de ses mouchoirs! — fut invitée à plus de circonspection.
Elle prit alors un petit commerce de gants, et fut volée par son vendeur, d’accord avec l’homme d’affaires qui avait fait le contrat. Le beau temps étant revenu, on la vit écuyère à l’Hippodrome, jusqu’au jour où, s’étant cassé une jambe dans le saut de rivière, elle se dégoûta du métier. Heureusement, ses exercices avaient frappé d’admiration un vieux général de cavalerie, grand-officier de plusieurs ordres et ancien pair. 11 la remit dans les tapis, les tentures de velours , les cachemires, les dentelles, les fleurs et les diamants.
Elle eût été heureuse, mais le général était si
vieyx ! Elle prit un ami pour son cœur, un tout jeune homme blond, bien ganté, bien frisé , à la moustache en croc. Elle l’avait choisi si mignon , si peu embarrassant, si poli, qu’elle espérait que le général ne le verrait pas d’un trop mauvais œiL Le général le supporta, en effet, mais ce fut Arthur qui, un beau jour, s’offusqua du général et mit le bon homme à la porte ! Adieu la richesse , adieu le luxe, adieu l’élégance. On revint aux tables-d’hôte, on joua le loto, moralement, entre femmes. Cette fois, on fut encore volée par les vieilles praticiennes du lieu, débris sans nom, sans cheveux, sans sourcils et sans dents, qui avaient eu leur beau temps sous la Restauration. L’infortunée se montra alors dans les bals publics. Sa danse excentrique, ses propos légers, — le malheur l’avait gâtée! — lui firent un nouveau succès. Elle vécut longtemps des bouquets, des biblots et des sucres de pomme qu’on lui offrait, quelle demandait quand on ne les lui offrait pas, et quelle rapportait cinq minutes après au marchand , moyennant une remisede cinquante
pour cent sur le prix. Elle vécut aussi de quelques autres revenus. Un soir, une femme habile, la comtesse de Sainte- Aldegonde , lui tint ce langage : « Ma chère , vous êtes une sotte. Quand on a eu vos aventures, il n’est pas permis de se mêler. Aussi vrai que je suis comtesse, vous avez été princesse. Cela sert toujours. Attendez-moi demain, je vous présenterai un riche étranger.» Le lendemain, la dame arriva, accompagnant un vieux Allemand, rouge de teint, gras, propre, et s’appelant le baron Hermann. « Sois modeste et timide ,»
dit la comtesse à l’oreille de son amie. La leçon
profita si bien que le baron se montra fort épris. Je ne suis pas prince, dit-il, mais je ferai tous mes efforts pour que madame se cqnsole de la perte de son Valaque. En sortant, il laissa cent louis sur la cheminée de sa protégée , et lui donna un baiser sur le front. La comtesse empocba. les deux tiers de là somme, — il faut bien que ces petits services soient payés! — et elle dit à son amie: « Voilà , je crois , une bonne vachç à lait ; ménage-la !»
Or, quelle était la position sociale du baron? Le baron n’était autre qu’un Juif prussien, enrichi par les loteries de Francfort, et d'origine trèsobscure. Il avait cent mille livres de rentes, qu’il doublait au moins à Paris, en faisant jouer, dans son appartement somptueux de la rue de Rivoli , les étrangers que lui conduisaient des agents très-habiles, et qui avaient leur part du butin. Le baron présidait lui-même aux opérations, il taillait le trente et quarante, et des sommes folles se perdaient chez lui. Un jour que la comtesse de Sainte-Aldegonde lui demandait combien son industrie lui rapportait : « Que vous êtes simple, lui répondit-il, est-ce que tout l’argent des joueurs n’est pas à moi ! * Mot profond ! digne d’être médité par ceux que séduisent les charmes du tapis vert !
La princesse, devenue baronne, s’est bien rangée depuis un an qu’elle est avec le baron. Elle a, il est vrai , un enfant qui ne ressemble pas à son père, mais comme le baron est fou de sa conquête et qu’il songe sérieusement à l’installer dans son
propre appartement de la rue de Rivoli , cela peut durer encore au moins deux ou trois mois.
Toutes les belles impures ne vont pas au Bois le dimanche. Celles qui jouent à la grande dame s’abstiennent d’y paraître ce jour-là. Les autres s’y montrent en petit coupé ou en petites, voitures découvertes, à un cheval. Plusieurs ont voitures, chevaux et livrées à elles. J’en ai connu une dont le magnifique équipage, vendu l’an dernier, a été acheté par un sénateur. Depuis trois jours, la pauvre femme et ses domestiques galonnés ne se nourrissaient que de pain sec. Le luxe extérieur ne fut sacrifié qu’au dernier moment et lorsqu’on n’eut absolument plus rien à mettre au Mont-de- Piété I O Paris !
Examinons quelques-uns des types qui passent
devant nous.
Voici, dans une calèche découverte, une femme vraiment jolie, ma foi ! et que vous voudriez aimer si vous ne saviez pas sa vie. Sa voiture n’a pas d’armoiries, mais ses valets ont une livrée que bien souvent vous avez aperçue entre les rues Laf-
fitte et du Mont-Blanc. Au Bois, elle est toujours seule et semble rêver en caressant un petit chien blanc, assis sur la frange de son écharpe. Beaucoup d’hommes à moustaches la saluent en pas-
sant. Elle leur répond en les nommant tout haut, car elle n’a pas perdu ses anciennes et mauvaises habitudes, et elle en a contracté beaucoup qu’elle n’avait pas. Cette femme habite le second étage d’un hôtel de la Chaussèe-d’Anlin. Son appartement est richement meublé, mais en désordre.
Elle raffole des fleurs, des livres à images et des petits gateaux. Son protecteur, car il faut bien le dire, c’est une lorette, dîne avec elle une fois tous lefe huit jours. Vous l’avez vue gentille et presque timide dans sa voiture, la coquette! elle sait si bien feindre les impressions qu’elle ne ressent pas! Voyez-la maintenant; elle est descendue et trace machinalement sur le sable, du bout de son ombrelle, des figures bizarres; son chien vient vous flairer avec gentillesse. Abordez-la sans crainte :
— Quel temps magnifique !
Elle vous regarde et paratt étonnée.
— Ces premiers beaux jours sont adorables !
— Mais, Monsieur....
— Mon Dieu , quelle écharpe ravissante !
Elle sourit.
— Cette robe est d’un goût !...
Elle appelle son chien.
— Et quelle distinction dans cette livrée !
— Vous croyez, Monsieur?
— Je n’ai jamais eu d’aussi beaux chevaux.
— Martin , ralentissez le pas Vous avez des
chevaux , Monsieur ?
— Trois seulement, Madame.
■ — • Et vous aimez le Bois ?
' — Vous voyez,... J’y viens même le dimanche. . Offrez votre bras.
— Et vous n’v perdez pas votre temps, à ce que je vois.
Elle rit. Allumez un cigare.
— Dieu ! si j’étais chez moi !
— Que feriez-vous, Madame?
’ — Je fumerais ! - 1
— Allons-y !
— Mais, Monsieur.... %
— Allons-y ! !
— Martin, arrêtez.
Madame monte, et vous montez après elle, en ordonnant à votre cocher, à Vous, de retourner seul à la maison.
Cet homme à la mine si réjouie, qui, du fond de son coupé, se mire dans toute sa famille, c’est le pufT incarné, l’inventeur de je ne sais quelle moutarde qu’on ne sert sur aucune table, et qui, cependant l’a fait millionnaire de pauvre sire qu’il était. 11 connaît à fond les vertus de l’annonce et de la réclame, il donne des consultations gratuites, fait aux malheureux une remise de cinquante pour cent, et ne vend pas le dimanche. Les journaux religieux le recommandent à leurs abonnés.
Voici, montés sur des chevaux anglais, arabes ou mecklembourgeois, emportés dans leurs calèches, leurs coupés ou leurs tilburys, tous les régénérateurs, inventeurs, perfectibiliseurs et philantropes de l’époque : les pommades du lion et du
>ogIe
chameau, les tontines sur les chances de la vie et de la mort, les assurances contre la grêle, le cirage anglais conservateur, les capsules non fulminantes, les mines d’or, de houille et d’étain, les cuirs à rasoirs fléchisseurs, les nourrices artificielles, les pavés en caoutchouc, tous ces fricotteurs de l’espèce humaine et du béotisme national. Ces honorables industriels se méprisent mutuellement et ne se saluent jamais.
Honoré de Balzac , ce grand observateur, a dit quelque part : « Le Bois de Boulogne est peutêtre à Paris une espèce de Bourse où chacun peut apprécier les fonds,, la valeur, le revenu d’une idée, d’après la situation de son propriétaire. » Admirable définition, qui couvre sous ses plis tout un monde inconnu d’observations pleines d’intérêt!
Eloignons-nous de cette foule.etdece bruit; pénétrons dans les filées moins fréquentées, et mêlons-nous- à ces groupes qui semblent chercher la solitude. Ce sont les amoureux , les ménages du dimanche. Pendant toute une semaine de travail, on s’est fait une fête de cette
partie ; on est venu au Bois de bonne heure pour en jouir plus longtemps; on fuit le bruit et la poussière; on veut de l’ombre, du mystère, une mousse vierge et des arbres bien verts. La jeune fille poursuit les papillons, le jeune homme cherche les violettes derrière les buissons, sous ces touffes de larges feuilles qui ne recouvrent pas toujours l’objet désiré. A chaque violette trouvée, c’est un baiser donné et rendu , puis la fleur parfumée est glissée entre la chemisette et le col. Quant on est à cent, on ne fait pas une croix, mais on s’embrasse plus longtemps. Que voulez-vous , la gorge est gonflée d’amour, le cœur est plein de confiance, et c’est si doux , quand on a vingt ans, et même quand on a plus, de s’aimer à l’ombre des bois !
La Fontaine a dit !
Errer dans un jardin, s’égarer dana un bois,
Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine.
Écouter en rûvant le bruit d’une fontaine,
Ou celui d’un ruisseau, roulant sur des cailloux:
Tout cela, je l’avoue, a des charmes bien doux.
Pour trouver la cént-unième violette, on écarte
les branches, on quitte le sentier, on s’avance dans le taillis, et l’on tombe, non pas sur l’herbe, mais dans un groupe de dîneurs, sans nappe et sans assiettes, qui dévorent à belles dents un jambonneau, et se noient dans le vin de Suresnes, pris au cabaret voisin. Ils sont là six ou huit, mâles et femelles, mais tous Auvergnats et affamés. Leurs ébats, qui ont déjà fait fuir les oiseaux, effarouchent nos amoureux. Ils reviennent au sentier d’un air affligé; mais tranquillisez-vous, la cent-unième violette sera trouvée avant le soir. A quoi n’arrive-t-on pas avec de la persévérance et de l’amour?
Il est cinq heures, équipages et cavaliers reviennent à Paris, et bientôt le Bois de Boulogne ne renferme plus dans son enceinte que les piétons intrépides, les familles qui dînent sur l’herbe, les amoureux qui oublient de dîner et les poètes qui ne dînent pas.
FLORE Dl T BOIS
Xil :
Les dédaigneuses. — Fleurs de serres. — Pour (fuelles mains viennent les Heurs du Bois. — Un tableau vrai. — Pourquoi les lorettes n'aiment pas les fleurs des champs. — Ce que peut dire un bouquet. — Le rouge et le blanc. — Lo bleu. — Ce qu'on peut faire à dii-sept ans. — Les fleurs du Bois. — Les exigences du monde. — Colère d'un géranium.
La femme du monde qui se rend au Bois dans sa
voiture et qui s’y promène à pied, suivie d’un valet
en grande livrée; la femme légère qui ne va
au Bois que pour y montrer son visage provoquant
et ses riches toilettes, passent indifférentes auprès
des jolies fleurs dont les sentiers et les taillis se
sont embellis. Elles dédaignent ces pauvrettes^ue
les soins de l’homme n’ont pas perfectionnées, qui
viennent tard parce qu’ elles croissent naturelfe-
is
meut, qui Sont simples et peu parfumées parce qu’un sort modeste les attend. Pour la femme du monde et la lorette, ces fleurs n’ont aucun attrait, elles les voient à peine, et elles rougiraient de les cueillir. Les fleurs qu’il leur faut à elles, ce sont les produits chauffés de nos serres le plus en renom. Au mois de décembre, les lilas blancs, les lilas de Perse, les violettes, les camélias et les œillets ; en janvier, les violettes de Parme et les héliotropes ; en février, la rose de roi et la rose moussue. Voilà les raretés quelles désirent, bien moins peut-être parce qu’ elles sont belles que parce qu elles coûtent fort cher. Je ne leur en fais pas un reproche, je comprends ce goût des choses rares, et j’y applaudis d’autantplus que nos horticulteurs et nos fleuristes y trouvent leur compte. A elles donc les bouquets les plus riches, et les plus hâtifs : les camélias de Prévost sontvplus éclatants et plus nacrés dans ces petites mains si finement gantées ; ils sônt d’un merveilleux effet sur le velours de ce coussin où on les a négligemment posés en descendant de voiture. A elles ces fleurs, à la richesse
Je luxe. Ce n’est pas pour elles que sont venues au monde les simples fleurs du Bois. Elles aussi seront coupées, peut-être arrangées en bouquets ou attachées à une ceinture ; mais la main qui les emportera ne sera pas celle d’une grande dame ni d’une lionne en renom, et la ceinture quelles orneront fermera peut-être une robe d’indienne. Voilà la destinée des fleurs du Bois; mourant sur leurs tiges ou réunies en gerbes, elles n’ont jamais, qu’une existence modeste, et si, de loin en loin, elles sont cueillies par des doigts aristocratiques, c’est que leur vue a rappelé un souvenir, ou bien que le hasard a conduit- au Bois quelque belle âme encore assez pure pour savoir admirer les œuvres de Dieu même au.
milieu des œuvres des hommes, s.
Vous avez vu dans une pièce, mauvaise mais qui a eu un grand succès de curiosité, une courtisane jeter avee mépris les fleurs des champs qu’un bon et naïf jeune homme avait cueillies pour elle. Ce tableau était vrai. Pareille mésaventure nous est arrivée à nous tops qui avons -eu un cœur
et dans ce cœur un amour d’enfant. Ces femmes, parties la plupart de si bas, sorties d’une chaumière ou de la loge d’un portier, ont horreur des fleurs des champs. Serait-ce parce que ces fleurs leur rappellent l’obscurité de leur naissance et leur reprochent amèrement de ne pas être restées pures et simples comme elles ? Ce sentiment entre peut-être à leur insu dans leur âme troublée-, mais cette proscription a surtout pour cause une vanité excessive, invétérée et fortifiée par le calcul. On veut avoir un beau bouquet, bien rare .et bien cher, non pas parce qu’on a le goût du beau, mais parce qu’un tel bouquet prouve que l’homme qui l’a donné est riche. Ce bouquet, comme les volants de dentelle, comme le cachemire de l’Inde, comme les boutons d’oreillesen brillants, comme le -manchon d'hermine, est une enseigne qui dit : Voyez, je suis assez belle pour que l’on fasse des sacrifices pour moi ; on me connaît et l’on sait ce que je vaux ; je vaux cher, j’ai lâ vogue, ne vous présentez pas si vous n’avez pas beaucoup d’or. Le bouquet dit encore mille autres choses
qui ne sont pas indiquées dans le sentimental
Langage des fleurs. Chez la femme galante, tout
devient spéculation. Ce n’est pas sans une arrièrepensée, sans un calcul subtil, quelle a placé, là. cette épingle, ici ce nœud, dans ses cheveux cette fleur. A moins d’être belles à tourner toutes les tètes et d’avoir une réputation qui n’a plui besoin de réclames, elles croient qu’il ne leur est plus per-
mis d’être simples. Elles doivent avoir raison, car
elles connaissent admirablement les hommes; et
pour rendre justice à chacun, il faut bien dire
qu’ elles ne sont guère que ce que nous les faisons.
Cette horreur de la' simple nature est si grande
quelle les pousse jusqu’à attenter à leur propre
personne. C’est ainsi que nous les voyons, jeunes
ou vieilles, s’enduire le visage, le col et les bras
de rouge ou de blanc, se noircir les cheveux et les
cils, sans parler de mille autres artifices dont la
découverte ne tourne pas toujours à leur profit.
11 en est, — bonté divine! j’en connais une, et'
elle n’a pas plus de dix-sept ans ! — il en est qui se
coulent une dissolution d’indigo dans l’œil pour
s’en bleuir le blanc ! Comment voulez-vous que ces femmes aiment les fleurs des bois ?
Elles passeront sans les voir, près de la spirée, dont les petites fleurs blanches paraissent en juiu et en septembre ; près du saxifrage granulé , > qui fleurit en mai; près de la véronique à épis, dont le bleu tendre semble tomber* du ciel au mois de juin. Le myosotis des champs, le pied-d’piseau, le bugle pyramidal, le polygala vulgaire, le géranium sanguin, qui éclate au milieu des herbes, la pulmonaire, layalériane, l’asclépias dompte-venin, le bouton-d'or, le sceau de Salomon, le petit œillet des Chartreux, toutes ces fleurs mignonnes ou charmantes qui croissent au Bois de Boulogne , n’ attireront pas davantage leur attention.
Ainsi fera de son côté, mais- pour d’autres motifs, la belle dédaigneuse qui, descendue de son coupé armorié, se promène à pas lents dans une contre-allée. Distraite par les équipages qui passent, les cavaliers qui galopent, les belles livrées et les riches toilettes, elle ne voit dans le Bois que le mouvement; pour elle, le Bois
c’est encore Paris. Son œil ne plonge jamais entre les branches pour y découvrir une de ces fleurs rouges, jaunes, blanches ou bleues que la main de Dieu y a placées. •> <
Que voulez-vous L . quand on est du monde, il faut s’observer, car le monde a des exigences cruelles. En se baissant r on dérangerait son chai peau ou ses cheveux ; en tendant le bras pour saisir la fleur, on se déchirerait peut-être; et puis, les épines, les ronces, que sais-je? moi. Ladamepasse suivie de son valet bleu et or ; les petites fleurs la regardent curieuses, mais non blessées de cette indifférence ; le géranium seul s’empourpre de colère en apercevant le bean camélia feu qui orne son cou. , ..
Belles allées d’érables, de marronniers, d’aca-
cias, de platanes, de sycomores et de sorbiers, je ne me suis pas contenté de vous parcourir ! j’ai sondé les massifs dont vous êtes lés cadres charmants, et mon herbier est tout plein des fleurs que j’y ai recueillies. Je sais dans quels endroits solitaires et romantiques s’égrènent, à
l'ombre épaisse du hêtre pourpré, sur la mousse touffue , les petites turquoises de la véronique ; je sais quels œillets simples mais embaumés on trouve parmiles feuilles sèches, au pied des mélèzes et des bouleaux. C’est que j’ai visité le Bois bien plus en artiste qu’en promeneur, et que je n’ai pas craint de me faire une égratignure pour me procurer une fleur qui manquait à ma collection.