CHAPITRE Vi
La -porte de Fontenay. — En plein bois. — Les suicides. — Effets des étrermes et dit carnaval. La guérite fatale. — Achon et Matas. — Les duels.
Du lac des Minimes nous revenons à la porte de Fontenay , dont la maison du garde est un type de chalet gracieux
& commode , & l’on en peut dire autant de l’habitation voisine, qui appartient à un aimable & savant publiciste, M. Hector Malot, rédacteur de l'Opinion nationale. Les remaniements du bois ont laissé disponibles des terrains dont l’aliénation a été autorisée & qui se sont couverts de constructions. Nous avons pu voir, par exemple, en longeant la station de Nogent-sur-Marne, à la place occupée autrefois par des taillis, un spacieux édifice qu’à sa chapelle, enclavée dans les bâtiments, on pourrait prendre pour un monastère. C’est une institution de demoiselles. Elle est remarquable, unique peutêtre, en ce que l’architecte, M. Osselin, l’a disposée tout exprès. D’ordinaire les éducateurs de la jeunesse prennent à bail une maison quelconque qu’ils adaptent approximativement à sa destination. M. Osselin a entrepris de créer une habitation à usage de pensionnat, avec classes, salles d’études ou de récréation, réfectoire, dortoirs, église, enfin tout ce qu’exigent les besoins moraux, intellectuels & matériels des élèves. C’est une tentative heureuse & qui mérite d’être imitée.
Nous nous écartons du chemin de fer pour pénétrer dans le bois, à la recherche des allées les plus ombreuses, des sentiers les plus sinueux, des chutes d’eau les plus pittoresques : voyage indescriptible, charmant. Si je n’avais arrêté lldefonse, il eût planté son appareil devant tous les buissons.
« Regarde! quel admirable jeu d’ombres & de lumières! Quel effet que celui des avenues terminées par une arcade à plein cintre, sous laquelle resplendit l’azur du ciel! Comme l’image renversée de ces arbres est pure dans l’eau ! Que ces bosquets sont frais & touffus !
— Il y en a pourtant où se sont passées d’assez tristes scènes, interrompit le vieux garde qui nous avait suivis. Pas
IMeforuc Rousset Photo
LE B O f S DE VINCENiNES.
plus tard qu’hier, on a décroché, pendu à un chêne avec sa cravate d’uniforme, un homme qu’on a su avoir trente -trois ans, & être libéré du service militaire depuis le 6 janvier dernier. A propos de quoi s’est-il suicidé? c’est un mystère. L’hiver dernier, on trouvait pendus, l’un en face de l’autre, deux cordonniers, le père & le fils, qui s’étaient tués parce qu’ils n’avaient pas de quoi vivre.
— Après tout, c’est une raison.
— Comment! s’écria Rousset, dans ce bois transfiguré, où tout inspire des idées riantes, les gardes ont encore à constater des suicides?
— Infiniment moins qu’autrefois. La moyenne est de douze par an, presque tous après les étrennes ou le carnaval, dans les premiers jours de janvier ou le mercredi des cendres, & elle diminuera inévitablement, parce que ceux auxquels prend la fantaisie de se détruire cesseront de se diriger par ici. L’allée des pendus ne conserve son nom qu’à cause du passé.
« Le suicide, voyez-vous, est une vraie maladie épidémique. Vous connaissez l’histoire d’une guérite où un soldat de faction s’était brûlé la cervelle avec son fusil, dont il avait pressé du pied la détente. Une autre sentinelle l’imita, puis une troisième. On en fit un rapport à Napoléon 1"', qui vint en personne examiner la guérite, en ht le tour, les mains croisées derrière le dos, & remonta brusquement à cheval en disant à Duroc : « Vous la ferez brûler! » Eh bien, nous avons eu, dans le bois de Vincennes, un chêne fatal, un arbre-guérite.’ Il était conformé de telle façon qu’il attirait les gens las de la vie. Quand ils faisaient une station sous ses branches, ils ne manquaient pas de lever le nez en l’air, & de se dire : « En voici un qui ferait bien mon affaire! » & cinq minutes après, ils s’étaient pendus.
— C’était, comme disent les Napolitains, un chêne qui avait le mauvais œil.
— Aussi, reprit le vieux garde, nous nous en sommes débarrassés; nous aurions fini par gagner sous son ombre la maladie du suicide. »
Nous interrogeâmes aussi le vieux garde sur les duels dont le bois de Vincennes avait été le théâtre. Le plus ancien dont j’eusse souvenance remontait à l’année Deux gentilshommes qui suivaient François II à la chasse aux daims, le jeune Achon, neveu du maréchal de Saint-André, & le vieux Matas, parent de Diane de Poitiers, se prirent de querelle & engagèrent un combat que Brantôme rapporte ainsi dans ses Mémoires touchant les duels :
« S’estant retirez à part du roy & de la chasse, dans les mesmes parcs, ils se mirent à se battre sur la motte qui est là. Matas, qui estait un vieux routier d’armes & qui en avoit faict preuve ailleurs que là, vint à mener & pourmener le jeune Achon de tel poincte, qu’il îuy fit voiler l’espée hors des mains, & le voyant là, réduict, sans le poursuivre autrement, lui dict : — Va, jeune homme, apprends une autre fois à tenir mieux ton espée, & à ne t’attaquer point à un tel que moy. Amasse ton espée; va-t’en, je te pardonne, & qu’il n’en soit plus parlé, jeune homme que tu ez!
« Et s’en tournant pour monter à cheval, sans y penser, Achon ayant amassé son espée courut après îuy , & luy donna un grand coup d’espée à travers le corps, & du coup tomba tout roide mort par terre.
« Et n’en fut autre chose, parce que Achon estoit nepveu du maréchal de Sainct-André , & l’autre parent de Mme de Valentinois, qui, par la mort du roy Henry, avoit perdu tout son crédit. »
« C’était un vrai assassinat, reprit le vieux garde, quand