CHAPITRE Vil
Château de Vincennes, — La Pissotte. — Le Vincennes moderne. Annales du château.
Le bois se raréfie, la voiture photographique passe entre le fort, qui fut autrefois un château royal, & la ville de Vincennes, qui fut autrefois un humble hameau, appelé la Pissotte, & dont les masures éparses couronnaient un monticule maintenant considérablement aplani.
Ici, nos connaissances philologiques ne se trouveront pas en défaut, & nous pouvons affirmer que le nom de Pissotte vient du latin podium salins (la colline du bois).
Le mot podium, en langue romane puj, a été maintenu pour la désignation d’un grand nombre de localités. Le Puyen-Velay ( Villavorum podium ), le Puy-Guillaume (podium Guillelmi ), le Puy-Sainte-Reparade ( podium sanctœ Repartce). Pour d’autres, il a été altéré par la prononciation, & de Puy-Sault on a fait Pissot dans le département de la Dordogne, Pissotte en Vendée, sur la lisière de la belle forêt de Vouvant, & la Pissotte à Vincennes.
Aujourd’hui, Vincennes est un chef-lieu de canton & de justice de paix, qui compte environ neuf mille âmes, & dont la viabilité s’améliore chaque jour par les soins du maire,
M. Aubert, & d’un conseil municipal plein de zèle. Le fort, où est accumulé un immense matériel , en fait une place de guerre de première classe.
Nous pénétrons sous la sombre voûte de la cour d’entrée. A notre gauche sont la tour du réservoir, la salle d’armes, & la chapelle, dont les dentelles, les rosaces, les baies trilobées, les pignons à crosses, rivalisent d’élégance avec les ornements de la Sainte-Chapelle de Paris. Plus loin s’étend l’imposante façade de l’ancienne résidence royale , & à droite se dresse fièrement le donjon avec son revêtement de pierre de taille, ses cinq étages de cellules, ses murs de 52 mètres de hauteur & de 3 mètres d’épaisseur, & sa plate-forme d’où tant d’illustres prisonniers ont contemplé la campagne. Les boulets & obus entassés, les caissons, les canons rayés ou non rayés, nous serrent de si près dans cette enceinte que notre automédon novice, Gabriel, ne peut s’empêcher de s’écrier, dans le langage nautique qui lui est familier : « Nous sommes dans une râpe ! »
Et au moment où nous allons mettre pied à terre, voyant un équipage du train qui lui barre le passage, il ajoute machinalement pour l’inviter à se garer :
<1 Ohé, du bachot ! »
C’est l’appareil militaire des temps modernes qui frappe le plus ceux qui visitent le fort de Vincennes ; mais il est impossible de s’y arrêter sans être assailli par la foule pressée des grands souvenirs historiques.
Le bois est très-antérieur au château édifié par Philippe- Auguste, dont l’unique but, en le construisant, était de s’assurer un refuge pendant la chasse. Un fait remarquable, c’est que les plus belles & les plus célèbres résidences princières de France ont débuté comme Vincennes, & il suffit d’en cirer pour preuves Fontainebleau, Saint -Germain, Compiègne,
Rambouillet, Chambord, Versailles, Chantilly. La foret précède le château.
Le pieux Louis IX y fait bâtir une petite chapelle, où, en 1239, il met en dépôt la couronne d’épines, qu’il avait achetée aux ministres de Baudouin, empereur d’Orient. Le 18 août, le roi, assisté de ses frères, pieds nus & tète nue, la porte depuis Vincennes jusqu’à Notre-Dame de Paris & de là au palais. Chemin faisant, il trouve réunis à l’abbaye Saint-Antoine-des- Champs les chapitres & monastères de Paris & de Saint- Denis, avec leurs plus précieuses reliques, qu’ils inclinent devant celle qui, à leurs yeux, les surpassait toutes.
Louis IX venait souvent à Vincennes, seul ou avec sa famille. Aux termes d’une dotation du mois d’avril 1248, toutes les fois que le roi était au manoir, le chapelain avait quatre pains, un sextier de vin, quatre deniers pour sa cuisine & deux toises de chandelle par jour. Ce fut de Vincennes que l’infatigable croisé partit pour son second voyage d’outremer, & que, la même année, sa veuve reçut les compliments de condoléance d’Etienne Tempier, évêque de Paris.
Les noces de Philippe le Hardi avec Marie de Brabant furent célébrées à Aùncennes en 1274; mais les annales du manoir mentionnent plus de morts que de mariages. Jeanne, reine de Navarre & comtesse de Champagne, femme de Philippe le Bel, y termina ses jours, le 2 avril 1305, à l’âge de trente -trois ans. Par une bizarrerie du sort, les princes, princesses ou hommes célèbres qui décédèrent au château de Vincennes, furent tous prématurément frappés. Louis X le Hutin, mort le 4 juin 1316, n’avait que vingt-sept ans.
Sous son règne, le manoir de Vincennes avait été inauguré comme priscfn d’Etat. Une nombreuse assemblée de prélats & de seigneurs, sous la présidence du roi, y fit comparaître devant elle Enguerrand Leportier de Marigny,
surintendant des finances, accusé d’avoir altéré les monnaies , pressuré les peuples, dégradé les forêts, soustrait des sommes considérables, entretenu des intelligences avec les Flamands, & surtout placé sa statue sur l’escalier du Palais, en face de celle du roi. « Si, ne lui fut en aucune manière audience donnée de soi défendre, & il fut ramené au Temple ferré en bons liens & anneaux de fer, & gardé très-diligemment. » Ainsi disent les chroniques, & elles ajoutent que le malheureux Enguerrand, accusé d’avoir pratiqué des opérations magiques « pour envoûter, amuser, sécher, déchirer, & en brief faire « mourir le roi de male mort, » fut ramené à Vincennes & condamné au gibet.
C’était en 1315; & comme si Enguerrand eût réellement envoûte Louis X, celui-ci, après s’ètre échauffé à jouer à la paume au bois de Vincennes, eut l’imprudence de se mettre au frais dans une grotte , & gagna un refroidissement qui l’emporta. Où était cette grotte? Nous n’avons pu la découvrir. Elle n’aura pas échappé aux remaniements du bois, à moins qu’elle n’orne modestement quelque jardin particulier.
Charles le Bel, mort à Vincennes le ier février 1327, n’était âgé que de trente-quatre ans. Il convoqua les grands barons autour de son lit de mort : « Je donne, leur dit-il, la régence à Philippe de Valois. Si la reine, qui est enceinte, accouche d’une fille, vous adjugerez la couronne royale auquel il appartiendra. Si elle enfante un fils, je ne doute pas que vous le reconnaissiez pour roi. » Et, suivant l’expression d’un poète contemporain, il goûta la mort amère :
Æde Vicenarum lethum gustavic amarum.
Sous Philippe de Valois, il y eut à Vincennes une espèce de concile. 11 y convoqua une assemblée d’évôques, d’abbés,
de docteurs en théologie, pour examiner la doctrine qu’avait imaginée le pape Jean XXI 1 : « La vue de Dieu, dont jouissent les âmes bienheureuses dans le ciel, ne sera parfaite & absolue qu’après le jugement dernier. »
Deux légats avaient mission de soutenir la proposition pontificale; mais l’assemblée décida à l’unanimité que, depuis la mort de Jésus-Christ, les fidèles jouissent de la vue parfaite & absolue de Dieu, &: que la résurrection générale ne change rien à leur félicité. Singulière preuve des libertés de l’Eglise gallicane, que la condamnation d’un pape par des prélats français !
Philippe, depuis duc d’Orléans, second fils de Philippe VI & de Jeanne de Bourgogne, naquit au château de Vincennes le 19 juillet i}}6. « Ce jour-là, dit l’historien Mézeray, il s’éleva dans l’air un orage épouvantable de vent, d’éclairs & de tonnerres, qui ébranla le château, brisa le lit de la reine, déchira ses rideaux, déracina une prodigieuse quantité d’arbres, & tua plusieurs hommes à la campagne. Si ce prodige signifiait quelque chose, ce n’était pas à l’égard de l’enfant qui naissait : sa vie ne fit pas assez de bruit dans le monde pour mériter de semblables présages; mais il semblait pronostiquer cette furieuse tempête qui se formait en Angleterre contre la France, & qui y causa de si horribles dégâts, qu’il a fallu plus d’un siècle pour les réparer. »
Philippe de Valois commença le donjon, que ses successeurs achevèrent, comme l’attestait une inscription gravée sur une plaque de marbre au-dessus de la porte d’entrée, X qui a malheureusement disparu :
Qui bien considère cet œuvre,
Si comme se montre et décœuvre Il peut dire que oncque a tour,
Ne vit avoir plus bel atour.
La tour du bois de Vinciennes,
Sur toutes neufves et anciennes A le prix. Or, sçavez en ça,
Qui la parfit ou commença.
Premièrement, Philippes, Roys,
Fils Charles, comte de Valois,
Qui de grand prouesse abonda.
Jusques sur terre la fonda,
Pour s’en soulacier et esbattre,
L’an trois cens trente-trois et quatre.
Après vingt et quatre ans passez ,
Et qu’il étoit jà trépassez.
Le roi Jean profilt cet ouvrage,
Fit lever jusqu’au tiers étage.
Dedans trois ans par mort cessa ;
Mais Charles Roy son fils laissa,
Qui parfît en bonnes saisons,
Tours, ponts, braye, fossés, cloisons.
Né fut en ce lieu délitable ,
Pour ce l’avoit plus agréable ,
De la fille au roy de Behaigne ;
E tôt à épouse et compaigne,
Jeanne, fille au duc de Bourbon,
Pierre en toutes valeurs si bon.
De lui il a noble lignie,
Charles le Delphin et Marie.
Mestre Philippe Ogier témoigné Tout le fait de cette besoigne.
Achevons ; que chacun supplie Qu’en ce mond’ leur bien multiplie ,
Et que les nobles fleurs de lis ,
Es saints cieux aient leurs délis.
Non-seulement Charles V acheva le donjon, mais encore il mit en face une Sainte - Chapelle , imitation de celle de Paris, & dans ce temple, dédié à la Trinité & à la Vierge, il installa un chapitre composé d’un trésorier, d’un chantre, de sept chanoines, de quatre vicaires & de deux clercs, tous relevant immédiatement du pape.
<( Ce sage roy, dit son historiographe Christine de Pisan, manda & par-devant lui ht venir au bois de Vincennes, le mardi 16 novembre 1398, plusieurs prélats, tant archevesques cpie évesques, comme abbez & autres sages clercs &. maistres en théologie, docteurs & savans es lois, & plusieurs autres sages de son conseil, chevaliers & autres. »
Le grand schisme d’Occident avait commencé. Deux papes se disputaient la tiare. Urbain VI trônait à Rome; Robert de Genève, reconnu sous le nom de Clément Vil par un assez grand nombre de princes chrétiens, avait établi son siège à Avignon. L’assemblée de Vincennes était convoquée pour opter entre les deux concurrents, &, après avoir juré sur l’Evangile de dire sans faveur ce qui lui semblait devoir être fait, elle se prononça pour Robert de Genève.
Aurait -on pu croire que ce séjour, sanctifié par de pieuses réunions, verrait les débauches cflsabeau de Bavière & de ses dames d’honneur? C’était au château de Vincennes qu’en l’an 1408 elle recevait son amant, le capitaine Bosrédon. Le connétable d’ Armagnac en prévint Charles VI , &, un soir, dans une allée du bois, le mari & l’amant se rencontrèrent. Au lieu de descendre de cheval pour saluer le roi , conformément à l’étiquette, le capitaine passa rapidement, comptant que les ténèbres, qui commençaient à s’épaissir, protégeraient son incognito. Quelques heures après, des gardes s’étaient rués sur lui, l’avaient garrotté & jeté à la Seine, cousu dans un sac de cuir sur lequel étaient écrits ces mots : » Laissez passer la justice du roi. »
Henri V, roi d’Angleterre & de France , mourut au château de Vincennes, à l’âge de trente-quatre ans, le ]i août 1422. Il venait au secours du duc de Bourgogne contre le dauphin, quand il fut atteint d’une pleurésie à Melun. De là il fut transporté en litière au château de Vincennes, où
furent mandés en toute hâte le duc de Bedford & Warwick. Après sa mort, on fit subir à son corps des préparations pareilles à celles auxcpielles fut soumis jadis le vieil Æson. Ses entrailles furent enterrées en l’église de Saint-Maur-les- Eossés, où elles doivent être encore sous quelque dalle oti derrière quelque pilier. Le reste du corps fut présenté à Saint- Denis, puis transféré à l’abbaye de Westminster.
Pendant les guerres à la suite desquelles les Anglais furent chassés de France, le château de Vincennes fut pris & repris; Charles VII le céda à messire Jacques de Chabannes, en stipulant qu’il pourrait le racheter moyennant la somme de vingt mille écus, qu’il lui paya en effet dix ans plus tard.
Grand amateur de la chasse, sur laqiielle il a écrit un traité, Charles IX se délassait souvent à Vincennes des sombres préoccupations de la politique; il avait disposé près de la porte de Saint-Mandé une ménagerie avec un cirque où les bêtes féroces étaient lâchées &: mises aux prises les unes avec les autres; miné par la phthisie, il vint respirer l’air pur de Vincennes, le iei mai 1 5 74 . Le 8, il s’alita & il expira le 30, après avoir signé, en présence du roi de Navarre, du duc d’Alençon & du cardinal de Bourbon, les lettres patentes qui conféraient la régence à sa mère. 11 était à peine âgé de vingt-cinq ans & en avait régné plus de treize. Jeune homme & vieux roi!
Le journal de l’Estoile porte que « le lundy 3 1 mai 1 374, les présidents & conseillers de la cour du parlement allèrent au chastel de Vincennes supplier madame Catherine de Médicis d’accepter la régence & d’entreprendre le gouvernement du royaume, en l’absence du roy Henry, son fils, estant en Pologne. »
Sous Henri III, Jean-Louis de Nogaret, duc d’Epernon, que le même journal qualifie de premier mignon du roy, épouse, au château de Vincennes, le 23 avril 1387, Marguerite de Foix, comtesse de Candales.
Le château reprend un rôle militaire au milieu des désordres qui précèdent & suivent la mort de Henri III. Il est défendu par le capitaine Saint-Martin contre le duc de Mayenne, qui s’en empare après un long blocus & un siège mené lentement. Voici ce qu’en dit, dans ses notes, Pierre Fayet, greffier de la prévôté d’Etampes.
« Le dimanche, dix-septième décembre 1589, le chasteau du bois de Vincennes fut sommé de se rendre, ce que refusa faire le capitaine Saint-Martin, qui commandoit dedans.
« Ce qui fut cause que le lundy et mardy en suivant, il fut battu, par le devant du donjon, de douze pièces de batterye, de telle sorte que, sur les quatre heures du soir, il y eut commencement de brèche, & fut icelle agrandie de deux toises de large ou environ.
« Ce qui fut cause que le mardy, vingtiesme du dit mois, pour n’avoir que environ quatre-vingts soldats, & hors cl’espérance de secours, il se rendit par composition, bagues sauves, luy & ses soldats, qui furent conduicts à Senlis.
<( Il fut tiré contre le dit chasteau cinq cents coupts de canon.
« Cependant que le bois de Vincennes se battoit, la rivière crut si grande que l’eau passoit sur la chaussée de Sainct-Antoine-des-Chams, & jusque le chasteau fut rendu. »
Henri IV s’en empara le 25 mars 1591. Il y fit, ajDrès la pacification, des embellissements que complétèrent ses successeurs, en appelant à y contribuer glorieusement Philippe de Champagne, Levau, Dorigny, Manchole, Berzoni & de Sène. Vincennes était déjà une demeure vraiment royale, lorsque le traité des Pyrénées y fut ratifié, en 1659, î°rscIue Mazarin y mourut, le 9 mars 16615 & Louis XIV la laissa si somptueuse, si bien aménagée, qu’il crut devoir en recommander le séjour à son petit-fils, de préférence à Versailles. Il disait dans un codi-
cille de son testament : « J’ai nommé M. le maréchal de Villeroy gouverneur du roi, & j’ai marqué quelle doit être son autorité dans ladite fonction.
« Mon intention est que, du moment de mon décès jusqu’à ce que l’ouverture de mon testament ait été faite, il ait toute l’autorité sur les officiers de la maison du jeune roi, & sur les troupes qui la composent. Il ordonnera aux dites troupes, aussitôt après ma mort, de se rendre au lieu où sera le jeune roi, pour le mener à Vincennes, l’air y étant très-bon. »
Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un prisonnier recommandé aux gendarmes ? Les troupes placées sous les ordres du maréchal de Villeroy iront prendre Louis XV pour le mener à Vincennes! L’enfant que le hasard de sa naissance appelle au trône n’a pas le choix de sa résidence. II faut qu’il suive des soldats qui s’empareront de lui pour le conduire à Vincennes. Il est vrai que l’air y est si bon !
Bien qu’une partie du testament du grand monarque eût été annulée par le Parlement, la clause relative à l’internement de son successeur fut scrupuleusement observée. Louis XV, devenu roi à l’âge de cinq ans & demi, le 8 septembre 1715, s’installa à Vincennes avec son gouverneur & la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, & n’en sortit que le 2 janvier 1716, pour venir habiter le palais des Tuileries.
Le château de Vincennes était alors dans toute sa splendeur, & l'Europe entière l’admirait. Un touriste allemand, qui vint en France à cette époque, & qui publia ses impressions de voyage à Leyde, chez Théodore Haak, sous le titre de Délices de la France, parlait ainsi de Vincennes : « Ce lieu de jjlaisance est une place entourée de bons fossés, & de huit grosses tours quarrées pour sa défence. La cour est fort spatieuse & fort belle. On voit à côté la sainte & royale chapelle, dédiée à l’honneur de la très-sainte Trinité & à la bienheureuse Vierge Marie
par le roi Charles V, lequel y fonda quinze chanoines pour y faire l’office. On mit encore en ce lieu les chaînes de Paris, que Charles VI fit enlever pour les mettre ici, afin de punir la révolte de cette ville. Ce séjour est si agréable par les belles promenades qu’il y a dans les bois, les messieurs de Paris trouvent cette forêt si charmante, qu’ils y vont en foule tous les soirs en été, pour y prendre le frais, de sorte qu’on y voit une infinité de carrosses, de chaises & de calèches, remplis de gens qui viennent pour s’y divertir, & une si grande quantité de personnes bien faites, qu’on diroit que c’est le séjour des Grâces & des Muses. Il y a tant de plaisir d’entendre ces confusions de voix & de paroles, & les bruits sourds causés par tant de gens, qu’on est ravi de s’y trouver. »
Pour mieux attirer la foule, une vaste terrasse, d’oii l’on jouissait d’une vue admirable, fut déblayée & nivelée dans le haut du bois , sur le bord du coteau qui domine la Marne , près de l’emplacement où se trouve actuellement le kiosque de Gravelle, & les Parisiens y assistèrent pour la première fois au spectacle des courses de chevaux, importé d’Angleterre; mais le roi s’étant éloigné, les carrosses, les chaises, les calèches prirent une autre direction , de la solittide se fit autour du vieux manoir abandonné. Mmc de Pompadour eut la fantaisie d’y établir une manufacture de porcelaine, dont le privilège exclusif fut accordé au sieur Charles Adam ; mais les ateliers furent promptement transférés à Sèvres, & le château de Vincennes ne fut plus qu’une prison.
Le donjon avait reçu accidentellement d’illustres détenus, comme l’amiral Chabot, le duc de Vendôme, le maréchal Jean-Baptiste d’Ornano, qui y mourut le 2 septembre 1626; le prince de Condé, qui y expia, en 1650, sa participation aux troubles de la Fronde; mais Louis XV, ses ministres & ses favorites assignèrent au donjon une désignation spéciale, que
Louis XVI lui g'arda jusqu’en 1784. Le Régent y avait envoyé MM. de Clermont & de Polignac, trop ardents partisans des princes légitimes, & quatre inconnus impliqués dans la conspiration de Cellamare; puis vinrent, en 1723, Claude Le Blanc, secrétaire d’Etat de la guerre, accusé de concussion; en 1737, l’abbé Pucelli, conseiller au parlement, pour résistance aux ordres du roi. C’était à propos des querelles théologiques soulevées par le jansénisme : querelles qui donnèrent pour compagnons de captivité au courageux parlementaire les oratoriens Jourdain, Boyer & Gaspard Terrasson, le sousdiacre Marc-Antoine des Essarts, Nicolas Cabrisseau, ancien curé de Reims. Puis vinrent : Louis-Joseph de Vendôme, soupçonné d’avoir conqmsé une satire intitulée les Trois Maries; La Roche-Guérault, auteur de la Voix des persécutés ; Crébillon fils; Pompignan; de Mirabelle, coupable d’avoir colporté des vers contre Mme de Pompadour; le prince Charles-Edouard, fils du prétendant; Llenri Mazers de Latude, si connu pour avoir possédé le génie des évasions; Diderot; Le Prévost de Beaumont; Mirabeau, dont le nom efface tous les autres. Il s’était réfugié à Amsterdam , après avoir enlevé Sophie de Ruffey, femme du marquis de Monnier, ancien président de la chambre des comptes de Dole. Arrêté par les agents de la police française & amené au donjon, le 23 mai 1777, il y resta jusqu’au 17 décembre 1780. Pour occuper ses loisirs & donner une pâture à sa dévorante activité, il composa dans sa prison les Lettres à Sophie, YErotica Biblion , les traductions de Tibulle, de Boccace & de Jean Second; enfin les Lettres de cachet et les Prisons d’Etat , vigoureuse peinture des excès de l’arbitraire. Avouons toutefois qu’arbitraire à part, au point de vue de la stricte légalité, les mœurs & la conduite de Mirabeau auraient été condamnées dans tous les
temps.
Le désir de venger le grand révolutionnaire contribua peut-être au mouvement qui poussa les faubourgs sur Vincennes, le 28 février 1791, & que Lafayette eut beaucoup de peine à calmer.
La Révolution dédaigna d’abord le château de Vincennes, où les femmes de mauvaise vie furent incarcérées du 7 floréal an II jusqu’au 27 frimaire an III; mais elle en fit ensuite un arsenal. Il avait pris comme tel de l’extension, lorsque le premier consul écrit cette note , conservée au dépôt de la guerre : « Comme point de commandement, le château de Vincennes est d’une grande importance par l’étendue & la beauté de ses bâtiments. Il a d’ailleurs un degré de résistance qui le rend propre à recevoir un dépôt d’artillerie & des munitions pour le service de Paris. Le château de Vincennes ne peut avoir d’autre objet militaire que de défendre d’une insulte les établissements qu’il renferme & les dépôts qu’on peut y placer. Il a tout le degré de force que son emploi nécessite, & il suffit de bien l’entretenir. »
Le jugement & l’exécution du duc d’Enghien (21 mars 1804), la captivité des derniers ministres de Charles X, celle de Barbés, Raspail & Blanqui , sont des épisodes dans les annales du château de Vincennes, en ce sens qu’à partir du xixe siècle il n’est plus une prison qu’accidentellement; au contraire, comme établissement militaire, il grandit sans cesse, avec une progression qui ne s’est point arrêtée. Le général Daumesnil, qui avait eu une jambe emportée à Wagram, prend possession du gouvernement de Vincennes le 2 février 1812. La fabrication des munitions de guerre y devient alors considérable. Elle alla, suivant un historien compétent, le général Le Pays de Bourjoly, jusqu’à trois cent cinquante mille cartouches & quarante mille gargousses dans une seule journée! Les approvisionnements immenses qu’il contenait au moment
de l’invasion furent conservés à la France par la fermeté de Daumesnil, qui, même après la capitulation du 30 mars, refusa de livrer aux coalisés la citadelle qui lui était confiée , & qui disait facétieusement : « Je leur rendrai ma place, quand ils me rendront ma jambe. »
Destitué par la Restauration , Daumesnil revint à son poste le 21 mars 1815, & se mit en mesure de soutenir un siège régulier. 11 abattit treize hectares de bois pour faire des fascines, des gabions, des retranchements à batteries. Les registres du bois de Vincennes contiennent de nombreuses plaintes des gardes contre ces déprédations. Un garde mande à M. Levasseur, le }o juin 1815 : « J’ai l’honneur de vous informer que M. le général Daumesnil , gouverneur du château de Vincennes, a commencé hier à faire étêter les ormes du cours Marigny, & qu’il donne le bois en payement à ceux qui y travaillent. 11 fait aussi abattre toutes les parties des vieux taillis & plantations qui avoisinent le château, depuis l’allée des Minimes jusqu’à la mare de Vincennes. Je ne sais à quelle distance il a l’intention de poursuivre cet abatis, mais si les cent cinquante hommes qui y travaillent continuent ainsi pendant huit jours, ils approcheront de l’obélisque, en coupant le taillis à environ cinquante centimètres de terre. Tout le bois est sur place.
« Je pense que M. le général Daumesnil est pleinement autorisé à faire cet abatis. Cependant il ne m’a prévenu de rien, & je n’ai pas cru devoir lui faire la moindre question à cet égard, dans la persuasion où je suis qu’il vous en aura écrit. Ensuite les circonstances sont si impérieuses, qu’il serait difficile de s’opposer à cette opération , puisqu’elle paraît avoir pour but de contribuer à la défense de la place & du château de Vincennes. »
Invité par l’inspecteur à demander des explications, le
rapporteur obtient une audience du général, & écrit, le 3 juillet 1815 :
» M. le général m’a on ne peut pas plus mal reçu, & m’a dit les choses les plus désagréables. Je lui ai fait observer que je ne méritais pas qu’il me traitât ainsi; il m’a répondu en me menaçant de me faire mettre en prison, ainsi qu’il avait fait des gardes Stette & Gaignand, qui sont en ce moment détenus au château. Les propos que M. le général m’a tenus ne peuvent pas s’écrire. Je me propose de vous les dire de vive voix. Qu’il vous suffise de savoir qu’il m’a dit qu’il n’avait rien à répondre à ce que vous exigez de lui, & qu’il suivait dans cette circonstance la loi. Je pense qu’il a voulu parler des places en état de siège. »
Le retour des Bourbons mit fin à ce conflit; mais le rôle militaire de Vincennes, loin de cesser avec les grandes guerres, acquit de plus en plus d’importance. Le polygone date de 1816, la salle d’armes de 1819. Des expériences d’artillerie & de pyrotechnie furent suivies assidûment sous la pacifique domination de la branche aînée ou de la branche cadette. Deux cent quatre-vingt-onze hectares furent successivement détachés du bois pour diverses affectations militaires. En 1837 fut commencé le fort de Canonville, enceinte bastionnée d’un périmètre de quinze cents mètres, qui s’appuie sur la face orientale du château. En 1841 , un puits artésien fut creusé dans le fossé, en avant du bastion nord-est. La création du tir national français, dont les cibles sont à la disposition des amateurs, de la garde nationale & de l’armée, est encore venue ajouter à la physionomie martiale du château & des parties dubois qui l’environnent. Aussi, par intervalles, l’étranger qui hante ces parages pourrait se croire au milieu d’une armée. Tantôt le canon gronde; les balles sifflent; les boidets ricochent sur la terre qu’ils labourent; les obus
décrivent leurs ellipses dans l’air; les bombes éclatent; les grenades sèment la dévastation sur de larges espaces , les bataillons défilent au son du tambour; les tirailleurs, obéissant à la voix du clairon, se déploient au pas de course & enserrent la plaine dans une ligne de feu; les escadrons passent comme l’ouragan; & les batteries, traînées au triple galop de leurs coursiers enivrés par le bruit, font trembler la terre. Tantôt les soldats au repos flânent autour des tentes, devisent de leurs campagnes ou de leurs amours, ou se livrent à ces jeux de camp & de garnison, dont celui du chat & du rat est le singulier prototype.
Un piquet est planté en terre, après lequel deux cordes, longues de plusieurs mètres, sont fixées, l’une dépassant l’autre d’environ cinquante centimètres. A l’extrémité de ces cordes prennent place deux gaillards , dont les yeux sont bandés à l’aide de mouchoirs.
L’un tient une planchette garnie de crans sur laquelle il frotte avec un petit bâton , en imitation du bruit des dents du rongeur : c’est le rat.
L’autre est aux écoutes; il tient à la main un tampon pour dauber sur le rat, s’il peut le rejoindre : c’est le chat.
Le rat frotte sa planchette; puis, dans la pensée de prendre par les pieds & de renverser le chat qui va être attiré par le bruit révélateur, il se baisse & tend près de terre sa corde qui est la plus longue. Si le chat donne dans le piège, il est renversé ou bien enlacé dans une série de tours de cordes que le rat s’empresse de faire & il est entraîné par son ennemi , non sans se débattre & sans lui appliquer force coups de tampon. Parfois les deux antagonistes roulent ensemble à terre, se culbutent, s’enlacent & se livrent à une gymnastique désordonnée, au grand contentement des spectateurs dont les cris de joie & les éclats de rire reten-
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tissent au loin. On conçoit quelle variété d’incidents peut surgir de cette lutte de deux hommes lestes, agiles & aveuglés. Les roueries du chat ne le cèdent en rien aux malices du rat, qui vient parfois se mettre dans la gueule de son ennemi, en faisant résonner sa crecelle juste à son oreille. Rien n’est curieux & captivant comme la marche à pas de loup de ces deux hommes qui se rapprochent, en croyant s’éloigner &: qui vont butter l’un contre l’autre au moment où ils se supposent séparés par une grande distance. De ce choc inattendu surgit toujours quelque curieuse péripétie. Aussi ce spectacle est- il toujours très -couru et offre-t-il un émouvant passe-temps aux troupes qui viennent, les unes après les autres , occuper le camp de Saint-Maur, établi chaque été sur les terrains de la ferme impériale, non loin du plateau de Gravelle.