RIVIÈRE DE LA POMPADOUR
Hoir de Vincennes
Ilde/'onses /fausset Photo
demander un renseignement, s’est contenté de me répondre :
« Nous ne sommes pas d’ici. »
En remontant les rivières qui alimentent le lac, on entre dans une partie du bois excessivement pittoresque. Les cascades succèdent aux cascades, au milieu d’un labyrinthe de verdure que l’eau reflète en sautillant sur les roches, en contournant les îlots & les touffes de joncs, en vivifiant le velours vert des gazons. La lumière, arrêtée par des massifs impénétrables, semble se concentrer dans les clairières pour mieux en faire ressortir les beautés.
Plus on s’avance dans cette région , plus les surprises s’accroissent. Après la rivière de Saint-Mandé, on trouve la rivière de la Pompadour, dont les bords enchantés conduisent à la rivière Aimable.
Elles rejoignent ensemble le lac de Gravelle , où elles prennent naissance.
Ainsi, du plateau de Gravelle à Saint-Mandé, de Saint- Mandé au plateau, que l’on vienne d’aval ou d’amont, la promenade est abritée par de magnifiques ombrages, rafraîchie par des eaux limpides et charmée par des tableaux toujours nouveaux.
Mais quel est ce bruit? quelles sont ces clameurs qui troublent tout à coup le calme des solitudes? Nous arrivons près d’une allée disposée pour le jeu de boule, qui, proscrit des Champs-Elysées, & même de l’allée de l’Observatoire, s’est réfugié, au sud, derrière le cimetière de Montparnasse, au nord-est, dans le bois de Vincennes.
Nous interrogeons un petit vieillard aux yeux vifs, aux membres encore agiles.
« Messieurs, nous dit-il, vous êtes peut-être membres du cricket-club du bois de Boulogne; mais il a son émule dans le cochonnet-club de notre bois, grâce aux soins intel-
ligents de M. le conservateur, qui a fait disposer des jeux de boule à l’abri des feux trop ardents du soleil d’été & des bourrasques de l’hiver.
« 11 ne faut pourtant pas se dissimuler qu’il reste encore beaucoup à faire. Le nombre des bancs latéraux ne correspond pas à la foule toujours croissante des amateurs du cochonnet. Les joueurs ne peuvent déployer toute leur adresse sur un terrain dont le milieu forme gouttière & qu’on égaliserait pourtant sans peine en y jetant quelques mètres de sable. Ce qui manque principalement, c’est un abri contre les averses inattendues.
— Vous attachez donc, dis-je au petit vieillard, une grande importance au jeu de boule?
— En peut-il être autrement? Regardez ces joueurs; ce sont tous des invalides du travail, des vétérans du commerce & de l’industrie. A force d’économie, ils ont amassé une fortune médiocre , & l’oisiveté les tuerait bien vite sans la gymnastique salutaire que leur offre le jeu de boule. Leurs membres engourdis s’y déroidissent, leur sang coule plus rapide dans leurs veines; leur vitalité s’augmente en même temps qu’ils voient disparaître comme par enchantement les douleurs inséparables de la décadence.
« Ici, en effet, les vieillards sont jeunes, les rhumatisans oublient leurs douleurs; je dirais presque , les aveugles y voient clair.
» Le jeu de boule, voyez-vous, c’est la fontaine de Jouvence ; c’est l’effet de la société, de l’exercice & de la distraction.
» Lorsqu’on descend dans l’arène, l’égalité commence. Plus de riches, plus de pauvres, car il suffit d’avoir, comme le Juif errant, cinq sous dans sa poche, pour être à l’abri de toute éventualité. On cite comme un fait inouï que les mêmes
rivière aimable
PRISE DU CAWRSVJUR DU HOUKVAKT
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joueurs aient perdu six parties de suite, & l’on en parlera sous le chaume bien longtemps.
— Auriez-vous la complaisance, monsieur, de nous donner cpielques détails sur ce jeu cpii vous inspire tant d’enthousiasme ?
— Le premier moment de la partie offre déjà de l’intérêt; la petite houle appelée cochonnet est le but, &: c’est elle que l’on lance tout d’abord.
« Les deux pointeurs réputés les plus adroits débutent.
<( Le plus près du cochonnet choisit un homme, le second un autre, & ainsi de suite jusqu’à ce que les deux camps soient complétés. On peut être de trois à quatre de chaque côté. La lutte s’engage alors; & bien qu’on ne joue que cinq centimes en dix points, on y apporte autant d’attention & d’ardeur que si l’enjeu était de vingt francs. L’amourpropre des rivaux & l’honneur du pavillon ne sont-ils pas en jeu?
« Mais le moment le plus passionné de la partie , c’est celui de la pige; il faut y avoir assisté pour s’en faire une idée : on mesure la distance des boules; la plus rapprochée du cochonnet gagne; on ne cède qu’à un millimètre près. 11 est arrivé à des joueurs qui avaient engagé une partie trop tard d’aller acheter des chandelles plutôt que d’abandonner leur partie & de compromettre leur honneur. C’était le jeu de houle aux flambeaux.
« Le cochonnet, voyez-vous, est un jeu sans pareil. Il a en outre l’avantage de confondre les rangs & de niveler les positions. L’on voit côte à côte parmi ses adeptes l’ancien magistrat & le commerçant retiré, l’homme de robe & le modeste épicier. C’est un sç>ectacle bien fait pour exercer la sagacité de l’observateur & du philosophe. Plus d’un
écrivain est venu s’inspirer près de nous, & le grand Gavarni lui-même nous doit bon nombre de ses immortels types. »
Après avoir reçu ces renseignements, nous continuâmes ] 'allée, & bientôt nous fûmes en face de vastes bâtiments d’une architecture simple & grandiose, reliés entre eux par des portiques. Des jardins & des pelouses les environnent. Plusieurs ouvriers coiffés de calottes uniformes & revêtus de paletots de molleton bleu se promenaient en plein soleil, sans avoir l’air d’en redouter l’ardeur; d’autres descendaient d’un élégant & commode omnibus.
Nous étions à l’Asile impérial de Vincennes.
Soustraire les convalescents à l’atmosphère de l’hôpital , les mettre dans d’excellentes conditions hygiéniques, à la campagne, au milieu des fleurs, tel fut le but du décret du 8 mars 1855, qui créa l’Asile impérial.
Pouvait-on le placer mieux qu’à l’extrémité sud-est du bois de Vincennes, au-dessus des brumes de la Marne & de la Seine, sur un sol sablonneux & perméable, à proximité de promenades enchanteresses ?
L’établissement est admirablement tenu. Réfectoires, dortoirs, salles de récréation, lingerie, infirmerie, pharmacie, buanderie, salles d’hydrothérapie, sont commodes & spacieux. Les convalescents trouvent, dans les salles de jeu, des dominos, des dames, des jeux de loto, d’oie, de chemin de fer. Le soir, les convalescents amateurs peuvent organiser des concerts ou des représentations dramatiques dans une jolie salle de spectacle.
Et ce n’est pas tout- M. Domergue, le prédécesseur de M. Reboul-Denérol , qui administre en ce moment l’Asile, comprit que la meilleure distraction pour des gens habitués au travail & condamnés à une inaction provisoire consistait dans d’utiles & agréables lectures. îl ht appel aux libraires
Ilttyororù Roussel Photo
Bas de Vùuennes'