INFLUENCE EXERCÉE PAR LES FORÊTS SDR LE CLIMAT
Afin de bien nous rendre compte de l'influence des forêts sur le climat d'un pays et sur les conditions hygiéniques que créent l'existence ou l'absence des bois, nous dirons quelques mots de l'action des végétaux sur l'atmosphère.
Les végétaux et particulièrement les individus des essences ligneuses, puisent dans l'air atmosphérique les matériaux nécessaires à leur existence; ils dérivent tous d'une graine provenant d'un végétal de même nature. La graine à un état de dessiccation convenable paraît se conserver indéfiniment, sansaltération, si on la préserve de l'humidité et de l'attaque des insectes. Mais si on l'abandonne au contact de l'eau et sous l'influence d'une température qui ne soit pas trop basse, elle ne tarde pas à se gonfler. L'enveloppe ligneuse se gerce et il en sort, d'un côté des filaments, appelés les radicelles, qui cherchent à pénétrer dans le sol, de l'autre, une petite tige, le germe, qui prend une direction opposée et tend à s'élever dans l'air.
Ces premiers développements de la vie végétative s'exécutent aux dépens de la matière amylacée de la graine; il s'y forme un principe azoté, la diastase, dont la principale propriété est de changer rapidement l'amidon en dextrine et en
sucre, c'est-à-dire en principes solubles, qui s'organisent à nouveau et se transforment en cellulose, laquelle sert à la formation des premiers tissus cellulaires du germe et des radicelles.
Pendant cette première période de la vie du végétal, il se dégage de l'acide carbonique. La présence de l'oxygène paraît essentielle, car les graines mouillées ne germent pas dans une atmosphère privée de ce gaz. Les parties de la graine qui ont fourni la matière amylacée, les cotylédons, ont perdu leur consistance et se flétrissent.
Arrivé au contact de l'air, le germe prend une couleur verte et les premières feuilles se développent*
Les phénomènes d'assimilation changent alors complètement, et c'est principalement dans l'atmosphère que le nouveau végétal va prendre les éléments nécessaires à son accroissement. Ses parties vertes, ses feuilles surtout, absorbent sous l'influence de la lumière solaire, l'acide carbonique de l'air, s'assimilent le carbone, et rejettent l'oxygène dans l'atmosphère. Elles s'emparent en outre d'une certaine quantité d'azote, qu'elles font servir à la formation des principes azotés qui sont essentiels à la vie de la plante. Quant à l'hydrogène, il est fourni évidemment par l'eau qui provient à la fois de la vapeur répandue dans l'atmosphère et de l'humidité du sol. La plus grande partie de cette eau reste dans le végétal et forme la sève qui sert à transporter dans les diverses parties de la plante les principes nutritifs rendus solubles. Une autre partie de l'eau se décompose sous l'influence des forces végétatives, en hydrogène qui s'assimile, et en oxygène qui se dégage avec celui provenant de la décomposition plus ou moins complète de l'acide carbonique.
Gomme on pourrait le croire d'après ce que nous venons de dire, le sol ne joue pas un rôle inerte dans le développement du végétal, bien loin de là.
Lorsque le sol est dépouillé de matières organiques en décomposition, il a perdu toute sa fertilité; il ne donne naissance qu'à des plantes chétives. Pour lui rendre cette fertilité, il est nécessaire d'y enfouir de nouveaux détritus organiques, principalement des substances animales constituant les engrais naturels, ou des composés chimiques alcalins et azotés formant les engrais artificiels.
Les engrais fournissent aux racines des matières organiques, principalement des substances azotées que le végétal s'assimile ; ils apportent en outre des principes minéraux solubles ou rendus solubles par les actions chimiques qui se développent dans le sol.
Ces principes, que l'on retrouve dans les cendres du végétal, sont nécessaires à sa bonne constitution. Lorsqu'ils manquent dans le sol, ou qu'ils s'y trouvent en quantité insuffisante, les plantes restent étiolées, prennent peu de développement et ne peuvent pas former la charpente minérale essentielle à la plupart d'entre elles.
La décomposition de l'acide carbonique par les parties vertes des végétaux peut se démontrer très facilement.
Si l'on place dans une cloche remplie d'eau en partie, et en partie de gaz acide carbonique, des feuilles fraîches, et qu'on expose la cloche au soleil, l'acide carbonique disparaît au bout d'un certain temps et se trouve remplacé par uri volume d'oxygène un peu moindre. Comme l'acide carbonique renfernle un vo-
lume d'oxygène égal au sien, on peut conclure de cette expérience que tout l'oxygène de l'acide carbonique n'est pas devenu libre.
Il est probable que l'acide carbonique n'est que partiellement décomposé par le végétal, qu'il est par exemple ramené à l'état d'oxyde de carbone, lequel entre dans la constitution de nouvelles substances organiques, et que le restant de l'oxygène provient de la décomposition de l'eau.
Si l'on engage une branche d'arbre dans une cloche en verre exposée au soleil et dans laquelle on fait passer lentement un mélange en proportions connues d'air atmosphérique et d'acide carbonique, il est facile de reconnaître que le gaz sortant de la cloche est presque entièrement dépouillé de son acide carbonique, et que ce dernier est remplacé par de l'oxygène.
Cette décomposition de l'acide carbonique par les feuilles n'a lieu que sous l'influence des rayons solaires et de la lumière diffuse du jour. Dans l'obscurité ou sous l'influence des lumières artificielles elles agissent d'une manière inverse. Dans ce cas, en effet, les feuilles dégagent de l'acide carbonique et absorbent de l'oxygène. Si l'on compare les effets du jour à ceux de la nuit, on sait que les premiers l'emportent, et que par suite l'action résultante est celle qui a lieu sous l'influence des rayons solaires.
L'air atmosphérique renferme environ cinq dix-millièmes d'acide carbonique; cette très faible proportion suffit pour fournir le carbone qui s'accumule dans les végétaux. Mais cet acide carbonique est sans cesse restitué à l'atmosphère terrestre par la respiration des animaux, par la décomposition des végétaux et par certaines réactions chimiques qui se passent à l'intérieur du globe.
On voit donc quelle influence immense exerce la présence d'une forêt sur la composition de l'air respirable. L'origine des forêts remonte au delà des derniers cataclysmes qui ont bouleversé notre planète. Leur première fonction fut de la rendre habitable; elles dépouillèrent l'atmosphère de l'énorme quantité d'acide carbonique qu'elle renfermait et la transformèrent en air respirable.
La présence des forêts dans une contrée est toujours un bienfait à quelque point de vue que l'on se place, et dan& les pays de montagnes on admet comme démontrées par l'expérience les propositions suivantes :
1° La présence d'une forêt sur un sol empêche la formation des torrents. 2° Le déboisement d'une forêt livre le sol en proie aux torrents. 3° Le développement des forêts provoque l'extinction des torrents. 4° La chute des forêts redouble la violence des torrents et peut même les faire renaître.
Dans les hautes régions des Alpes, cette terre classique des torrents, on peut voir aujourd'hui de nombreux peuplements d'essences résineuses, appropriées au climat local, étaler leur vigoureuse végétation, non seulement dans les bassins de réception des premiers torrents attaqués par les travaux, mais même sur leurs berges vives fixées et protégées pour toujours, tandis que ces torrents euxmêmes, jadis si redoutés, sont devenus des ruisseaux non seulement inoffensifs, mais d'autant plus précieux qu'ils procurent à l'agriculture des eaux d'irrigation meilleures et plus abondantes.
Toutefois, on doit comme toujours se garder des extrêmes. En effet, il peut
y avoir excès de forêts, comme trop souvent il y a pénurie de ces mômes forêts.
La Gaule et surtout la Germanie, il y a deux mille ans, étaient des pays froids, humides, couverts de marais et de forêts. Les déboisements successifs les convertirent en plaines fertiles, et quelques parties de l'Allemagne seulement sont restées encore très boisées.
D'autre part, le déboisement exagéré, comme nous le verrons plus loin, peut \
exercer sur une contrée la plus néfaste influence.
Le déboisement dans les parties planes diminue d'abord la quantité des sources d'une région, qui se perdent même tout à fait. La terre se dessèche et s'effrite. Les lies Canaries, Madère, et bien d'autres contrées étaient de vrais paradis terrestres lors de leur découverte et devinrent plus tard, alors qu'on eut détruit les forêts, des plaines arides et incultes. Les steppes de la Russie ont la même origine. Madère cependant n'a rien perdu au change, les châtaigniers, Les citronniers, la vigne ont remplacé les forêts qui la couvraient autrefois.
Le Bocage, eu Vendée, souffrait d'un excès d'humidité; à partir de 1808, on fit de nombreux défrichements, et depuis lors les sources disparaissent ou ne livrent plus autant d'eau.
La Provence possédait avant 4820 de nombreuses sources et beaucoup de ruisseaux. En 1822 les oliviers, qui y formaient pour ainsi dire des peuplements complets, gelèrent; on dut par suite les abattre, et depuis lors le régime des eaux est tellement changé, que l'exercice de l'agriculture y est difficile très souvent.
Aux temps héroïques, la Grèce, la Sicile et les îles environnantes étaient garnies de bois épais. Il en était de même en Italie. Mais les multiples événements qui se succédèrent sur ces points du globe finirent par causer la destruction presque complète de ces superbes forêts. Les suites en furent néfastes. Ces lieux étaient alors renommés pour leur agriculture ; aujourd'hui on n'y voit plus que quelques arbres de loin en loin. Les sources jadis célèbres n'existent plus, et la stérilité de ces contrées est devenue proverbiale.
On voit combien l'action exercée par les forêts sur les climats est variable et complexe.
L'influence des forêts sur les climats dépend de leur étendue, de la hauteur des arbres et de leur nature; de leur puissance d'évaporation par les feuilles; de la faculté qu'ils possèdent de s'échauffer ou de se refroidir à l'air; enfin de la nature et de l'état physique du sol et du sous-sol.
Comme abri contre les vents bas, l'utilité des forêts est évidente ; elle est proportionnelle à la hauteur des arbres.
L'évaporation par les feuilles est une cause puissante et incessante d'humidité; le moindre refroidissement de l'air précipite les vapeurs, l'eau qui en résulte pénètre dans le sol, ou bien est absorbée par les racines. Quant à l'état calorifique des arbres, il est démontré qu'ils s'échauffent et se refroidissent dans l'air, comme tous les corps non organisés, par l'action solaire. Mauvais conducteurs, ils ne se mettent en équilibre de température avec l'air qu'au bout d'un temps assez long. L'arbre, chauffé pendant toute la journée par les rayons solaires, échappe en grande partie au refroidissement de la nuit et restitue peu à
peu à l'air ambiant la chaleur dont il s'est imprégné. Ces faits ont été constatés et établis par M. Becquerel à l'aide du thermomètre électrique.
Boussingault, étudiant les régions équinoxiales de l'Amérique, trouva que l'abondance des forêts et l'humidité tendent à refroidir le climat, tandis que la sécheresse et l'aridité du sol réchauffent.
De Humboldt, au contraire, a constaté que dans l'Amérique du Nord le climat n'a pas changé par la destruction des forêts; mais dans la comparaison de ces deux opinions opposées, il faut tenir compte de la nature du sol, qui est loin d'être la même dans les deux contrées étudiées par ces savants.
Enfin, nous dirons avec M. Becquerel qu'il n'est pas douteux qu'on améliore le climat d'un pays en défrichant les landes, assainissant les terrains marécageux, boisant les montagnes et les sols agricoles, et que les grands déboisements ne sont ni n'îles ni nécessaire