CULTURE DU PIN
Trois causes principales de dépérissement agissent sur les forêts, ce sont :
1° La disparition des bois durs; ,
2° L'appauvrissement' des forêts assises sur des versants;
3° Les dégâts oeccasionnés par la gelée.
Toutes ces causes réunies, cette dégradation permanente qui s'accomplit sans
obstacles depuis des siècles sur la plus grande partie de notre sol boisé sont plus que suffisantes pour compromettre les richesses forestières lorsqu'on n'y porte pas remède.
Quand on a réglé la période de l'aménagement en taillis d'après des calculs fondés sur l'état de la forêt et sur les essences dont elle est peuplée ; quand les coupes sont séparées entre elles par des routes bien tracées, on a accompli tout ce que prescrivaient les anciens principes de sylviculture, mais avec le temps, cette constitution forestière ne se trouve plus en harmonie avec la marche de la nature, les semis naturels sont étouffés, les souches s'épuisent, et en se succédant les unes aux autres elles dégénèrent.
Le but que l'on doit se proposer est, pour opérer une régénération, de substituer de bonnes essences aux espèces devenues mauvaises.
La différence des produits d'une essence a une autre, dans un temps donné, est considérable. On en aura un exemple frappant si Ton compare entre eux le chêne et le charme qui sont des bois durs, estimés tous deux bien qu'à un degré inégal. Dans un taillis de 25 ans, le volume du tronc du premier est à celui du second comme 44 est à 5.
La différence est encore plus grande si Ton met en parallèle la valeur respective de ces deux bois. On voit donc de quelle importance est le choix des essences.
Il est facile, dans, les massifs de la haute futaie, de maintenir les bonnes essences, car à la longue elles détruisent les autres, et les nettoiements successifs accélérèrent l'anéantissement de ces dernières. Il n'en est pas de même dans les taillis en général, et l'on peut remarquer que l'essence de chêne est diminuée, ce qui doit s'attribuer aux causes suivantes :
Le plant de chêne ne peut se passer d'ombrage dans ses premières années, mais il ne tarde pas à éprouver le besoin progressif de l'influence de la lumière et du grand air. Cependant, il est toujours de plus en plus resserré par les bois blancs qui le dominent, parles ronces et les épines, qui dérobent sa nourriture; ses semis périssent, ses souches dégénèrent, et il devient rare, au point que, dans les coupes encore peuplées de futaies de chêne, on ne trouve plus de baliveaux pour les remplacer.
L'expérience a montré que l'on peut maintenir dans sa pureté un taillis de chêne en extirpant les autres espèces et en arrachant à l'époque de l'exploitation définitive tous les plants dont on veut détruire l'espèce. Le repeuplement s'opère ensuite par les souches et par les glands que produisent des brins de taillis coupés sur de vieilles souches.
Cette destruction des mauvaises espèces devient donc indispensable en sylviculture ; mais par contre on doit se garder de procéder à l'enlèvement des bonnes espèces.
C'est ainsi que, revenant aux causes de dépérissement que tioùs àvotis signalées plus haut, nous dirons que le seul remède efficace et certain est poiit s'opposer à la disparition des bois durs, de procéder à la plantation dé diverses Variétés d'arbres résineux appropriés aux divers clinlats et aux conditions du sol» '
Ainsi; dans les terrains d'dù les bois durs tentent à disparaître, la seuie pré-
scncc des pins, le» puissants engrais dont ils couvrent le sol et l'abri qu'ils prêtent aii\ arbres avoisinants suffisent pour arrêter celte disparition.
Les forêts des Vosges offrent à l'appui de ce dire des exemples frappants.
C'est ainsi que dans ces montagnes, à côté de terrains jadis couverts de bois de chênes et envahis aujourd'hui par le hêtre, on voit des terrains tout semblables où depuis des siècles! les pins, les chênes et les hêtres se marient, se confondent
et semblent lutter de vigueur. Loin qu'aucune de ces espi ces dépérisse, on voit au contraire, sous le couvert des futaies, se développer de nombreux semis de chênes et autres essences.
Ces mêmes arbres résineux, plantés dans les forêts assises sur les versante et qui dépérissent par suite de l'appauvrissement du sol, viennent déposer à la superficie des aiguilles nombreuses qui s'engagent au milieu des herbages, y fixent des engrais abondants, tandis que leurs rameaux, compactes, neutralisant l'action des vents et du soleil, entretiennent le sol dans un état constant d'humidité et de porosité, indispensable à une végétation active. Les pins euxmêmes, profitant pour leur compte de la richesse qu'ils répandent à profusion, développent rapidement leurs branchages, encadrent latéralement tous les végétaux avoisinanls, les contraignent à s'élever ^verticalement, et les entraînent dans leur mouvement ascensionnel.
Ainsi sont transformés en futaie d'avenir des brins qui, sans la présence des pins, seraient restés chétifs et rabougris. Ainsi, l'introduction raisonnée des arbres résineux au milieu des taillis pourrait faire bientôt surgir, même du terrain le plus ingrat, une quantité de futaies importantes.
Si nous passons aux terrains exposés aux effets de la gelée, l'intervention de l'arbre résineux peut, là encore, produire des effets considérables.
Maintenant, quand on se décide à introduire des pins pour arriver à l'amélioration ou à la régénération d'une forêt, il faut savoir étudier avec soin la nature des terres à boiser; très souvent la graine de pin maritime a été confiée à des sols où il eut été préférable de semer le pin sylvestre.
Le pin maritime est fort peu délicat et pousse sur presque tous les terrains, il est vrai, mais avec des différences très grandes, suivant que le terrain lui convient plus ou moins. On voit en Sologne des réussites parfaites de pins maritimes, et à peu de distance ces mêmes pins sont maigres, allongés, chétifs; les uns peuvent être conservés soixante ans et plus, les autres ne peuvent pas atteindre vingt-cinq ans, et souvent beaucoup moins, et cela sur des terres en apparence de même qualité. Les unes ont du fond, les racines peuvent s'y enfoncer, le pivot surtout. Les autres reposent sur des tufs plus ou moins argileux et imperméables. Dans ces derniers terrains, le pivot ne peut prendre de la force ; l'arbre vit par ses racines latérales, et celles-ci sont gênées par leurs voisines. Alors, quand le terrain est imbibé par de grandes pluies, s'il survient ensuite de grands vents, les pins sont couchés à terre.
De toutes ces considérations, il résulte que tout propriétaire qui veut transformer ses terres en pinières doit bien étudier son sol; souvent une pinière diffère d'une autre au point d'avoir une valeur deux ou trois fois plus grande, non seulement par la qualité productive du sol, mais encore par sa constitution, sa profondeur, la nature du sous-sol et son état hygrométrique.
Pour faire des semis de pins maritimes, il suffit de pratiquer un labour léger et de jeter par hectares 15 à 20 kilogrammes de graines.
Souvent on sème le pin maritime dans une céréale, sur un chaume ou dans un sarrasin. La présence des genêts est souvent une indication que le terrain, à la superficie du moins, convient aux pins maritimes.
Il reste à étudier le sous-sol, car c'est de lui que dépendent l'avenir et la réus-
site complète d'une pinière, qui produit d'autant plus qu'elle peut être conservée plus longtemps.
Partout où la terre est tenace, argileuse, couverte d'ajonc ou de grande bruyère, on ne doit pas planter le pin maritime. Ces terres, au contraire, conviennent merveilleusement au pin sylvestre, qui, lui, se dégage bien mieux que le pin maritime des grandes herbes, bruyères, ajoncs; il les domine et les étouffe sous ses puissants rameaux; il supporte mieux l'état serré et résiste mieux que le pin maritime aux grands vents.
Les semis faits, la levée réussie, il reste la question importante des éclaircies, des escarpements ; car de ces travaux dépend l'avenir des pinières qui, pour être amenées à de grands produits, doivent être soumises à des soins incessants.
A quel âge doit-on entrer dans les semis? Les uns disent à trois ou quatre ans ; les autres disent à huit, neuf ou dix ans.
A trois ou quatre ans, le travail est coûteux et ne rapporte rien. A huit, neuf ou dix ans on fait des bourrées il est vrai, et l'on tire un petit produit, mais c'est aux dépens de l'avenir. Le pin maritime, comme tous les conifères, vit en partie par ses feuilles et doit donc en rester pourvu dans une certaine mesure.
Dans les premières éclaircies, qui se font à huit, neuf ou dix ans, les pins ont de 40 à 60 centimètres de haut; quand ils sont trop pressés, la tête seule est pourvue de feuilles; quand ils sont isolés, ils sont pourvus seulement d'une couronne qui s'élève de 30 à 50 et quelquefois 60 centimètres de terre. On fait un travail sans produit immédiat quand on fait l'éclaircie à trois ou quatre ans, mais il est excessivement avantageux à l'avenir des plantations.
De plus, à trois ou quatre ans, les semis de pins maritimes sont encore à l'état herbacé et, dans les terrains sablonneux, ils se laissent arracher à la main ou très facilement à la pioche plate. Un homme peut éclaircir de 30 à 45 ares dans une journée, en espaçant les sujets de 50 à 70 centimètres.
Dans cet état, les jeunes pins non seulement forment et allongent leur tête, mais conservent les uns une couronne, les autres deux couronnes, selon l'état primitif plus ou moins serré des semis.
Les jeunes pins, débarrassés à cet âge des pieds en excès et espacés entre eux, comme nous l'avons dit, prennent une forme conique leur donnant la force de résister au vent. Us continuent à s'élever d'autant mieux que, vu leur jeune âge, ils sont autant garnis de rameaux que ceux qui ont été éclaircis à sept, huit ou neuf ans.
Si Ton a soin de répéter cette opération de trois en trois ans, sans jamais abattre de couronne, l'éclaircie doit être assez soigneusement faite pour que le rapprochement des pins les uns des autres fasse périr les couronnes du bas à mesure que celles du haut se forment, de façon que le tiers seulement de la hauteur reste garni de branches. En d'autres termes, l'éclaircie doit être conduite régulièrement, de façon que tous les pins se joignent sans se toucher, car si la lumière est nécessaire, elle ne doit pas être trop abondante.
Par ces éclaircies successives, on peut obtenir des pins valant, à quinze ou seize ans, plus que des pins de vingt ou vingt-cinq ans, dans lesquels les éclaircies ont été faites avec moins de soin.
Comme il est démontré que plus on peut mener loin les pins maritimes, plus ils rapportent, les soins du sylviculteur doivent tendre à ce but, tant dans son propre intérêt que dans celui du pays, car plus un pays possède de bois résineux, plus il est sain et salubre.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans parler des remarquables résultats obtenus depuis quarante ans par M. Chambrelent dans les landes de Gascogne, jusque-là réputées pour des insuccès agricoles dont elles avaient toujours été le théâtre.
Les landes de Gascogne forment un vaste plateau de 800,000 hectares environ à pentes peu prononcées et placé à une hauteur de 40 à 60 mètres au-dessus du niveau de la^mer.
Le sol d'une uniformité absolue se compose d'une couche de 60 à 80 centimètres d'épaisseur formée de sable siliceux pur, blanc et très fin, à peine coloré par les détritus des plantes qui végètent à la surface et ne contenant que des traces à peine sensibles d'argile et de calcaire.
Le sous-sol connu dans le pays sous le nom d'alios est une couche de 30 à 50 centimètres d'épaisseur de ce même, sable siliceux, agglutiné et rendu imperméable par une sorte de ciment organique. Au-dessous de l'alios on retrouve sur une profondeur indéfinie le sable fin constamment imprégné d'eau.
Les eaux pluviales ne trouvant plus sur le plateau ni écoulement intérieur, ni écoulement superficiel, y restent stagnantes pendant l'hiver et jusqu'à ce qu'elles aient été évaporées par les chaleurs de l'été. Ainsi, l'inondation permanente pendant l'hiver, la sécheresse absolue d'un sable brûlant pendant l'été, tel est l'état général de ce vaste désert lorsqu'il n'est pas cultivé.
Mais dans de telles conditions les cultures ordinaires sont impossibles, et les essences forestières elles-mêmes ne peuvent prospérer, car la sécheresse ne tarde pas à brûler ce que l'humidité n'a point fait pourrir.
M. Chambrelent comprit qu'il fallait tout d'abord se débarrasser des eaux stagnantes, c'est-à-dire que toute amélioration dans les landes doit être précédée d'un assainissement préalable du terrain. Ce problème a été résolu d'une façon très simple et très économique, sans avoir recours au drainage, qui eut été trop coûteux eu égard à la valeur du sol.
Il existe sur tout le plateau des Landes, depuis le faîte jusqu'aux versants des vallées, une pente générale excessivement régulière : sur aucun point le terrain ne forme cuvette de manière à nécessiter des travaux spéciaux pour l'écoulement des eaux. Cette pente est tellement faible, que les moindres accidents, ou mieux les simples irrégularités du terrain la contrarient et empêchent l'eau d'en suivre la déclivité. Mais ces irrégularités, qui entravent ainsi l'écoulement naturel n'ont jamais plus de 30 à 40 centimètres de hauteur maximum, de telle sorle que si, sur un point quelconque de la lande, on ouvre un fossé de 40 à 50 centimètres de profondeur, dont le plafond soit dressé selon un plan parallèle k la pente générale du terrain, on est certain que ce fossé pourra être exécuté dans toute son étendue sans nécessiter des déblais de plus de 60 à 70 centimètres de profondeur et qu'il écoulera parfaitement toutes les eaux qui y parviendront. Traversant d'ailleurs un terrain de sable très perméable, il attire à lui les eaux superficielles jusqu'à une assez grande distance, et comme la. pente de ce fossé
ne dépasse jamais 3 millimètres par mètre, les eaux y coulent régulièrement sans en corroder les bords. Par suite de la perméabilité du sol, l'écartement des fossés peut être assez grand.
L'expérience a montré qu'il suffisait de 400 mètres courants par hectare, de fossés ayant 1",20 de largeur en gueule et 40 centimètres de profondeur tracés dans le sens de la plus grande pente du terrain pour assurer un assainissement parfait.
Avant les travaux qui ont été faits suivant les principes que nous venons de développer, les landes étaient complètement inondées. L'effet de ces fossés, constituant un véritable drainage à ciel ouvert, fut complet et immédiat.
Les fossés ne servent pas seulement à assurer l'assainissement du sol, ils offrent encore l'avantage de favoriser l'aération des massifs de plantations et d'arrêter la propagation du feu en cas d'incendie.
Le terrain ainsi assaini peut recevoir toutes les cultures. Mais dans un pays où le sol est composé de sable pur sans; mélange de calcaire et d'argile, où les engrais et la population font défaut, on ne peut songer dès l'abord à la culture des céréales. Aussi s'est-on borné à ne faire dans les landes ainsi assainies que des semis de chênes et de pin, qui sont les deux essences les plus convenables, et qui ont l'avantage d'assurer dans l'avenir de très beaux produits rémunérateurs.
Avant l'assainissement, tous les semis de chêne n'avaient pu réussir, parce que, pendant les deux mois de printemps, au moment de la germination naturelle, la chaleur solaire était entièrement absorbée par l'eau qui couvrait le sol. Ce n'était guère que vers le milieu de juin, ou tout au plus à la fin de mai, que la terre, dégagée des eaux pluviales de l'hiver, recevait la chaleur nécessaire à la plante. Le gland germait bien alors quelquefois, mais avec peine et très lentement; puis quand arrivait la chaleur du mois de- juillet, le plant, à peine naissant, ne pouvait résister au soleil brûlant et mourait en juillet pour n'avoir pas pu naître en avril.
Pour les semis de pins, le mal n'était pas aussi grand ; ils résistaient mieux a la chaleur de l'été, mais leur végétation souffrait toujours beaucoup, et leur développement était même impossible sur beaucoup de points.
Au contraire, les glands et la graine de pin semés sur le terrain assaini peuvent germer partout dans le courant de mars sous l'influence des pluies du printemps, qui ne font plus que traverser et arroser la terre, et d'un soleil déjà chaud à cette époque.
Au mois de juillet, les jeunes plants qui ont poussé promptement leurs racines dans un sol léger et très divisé, se trouvent assez torts pour résister au soleil et reprendre leur active végétation dès les premiers jours du printemps suivant.
Au point de vue des avantages commerciaux que cette méthode de culture a permis de réaliser* nous dirons que dans ces dernières années, les exportations fournies par les produits des forêts des Landes ont été considérables.
Ce sont surtout les poteaux de mines, des poteaux télégraphiques, des traverses de chemins de fer qui constituent ce commerce important.
Dans les sept années qui ont précédé 188ij la moyenne de l'exportation des
poteaux de mine en Angleterre avait été de 180.000 tonnes; en 1884, elle était de 210.000 tonnes; en 1886 elle atteignit 250.000 tonnes.
Actuellement, les forêts des Landes s'étendent sur une superficie de 800.000 hectares, avec une production annuelle pouvant atteindre 3 millions de tonnes.
Les traverses de pin sont mois sujettes à se fendre sous l'influence de la chaleur, aussi sont-elles fort utilisées pour la construction des voies ferrées en Espagne, en Algérie, en Tunisie, au Sénégal, à Panama, etc...
Les bois des Landes pourraient trouver aussi un grand débouché comme bois de chauffage dans la boulangerie parisienne.
Les fours de Paris consomment par jour 600 tonnes de bois. Jusqu'au grand hiver de 1880, c'était surtout la Sologne qui fournissait ce bois, aujourd'hui ii provient en grande partie d'Allemagne.
Pour le pavage des rues, les pins des Landes pourraient faire concurrence au bois de Suède, uniquement employé jusqu'ici pour cet usage; des expériences récentes prouvent qu'ils ne le cèdent pas en résistance aux bois suédois.