Scène VII
ZAKOUSKINE, ADRIENNE
ZaKOUSKINE, entrant.
Adriennb. — Chut!
Ail! Adrieuue chérie!
Le comle Zakouskine (M. Max Dearl\).
gouffres, et, cnâs-tu, ma chèrp, ils ont baissé les stores, crac!
Adrienne. — Oh! Kt qui est cette petite fenini»'?
rHAMPMORKL. - Tii petit iiuméro délicieux!... Tu ne connais qu'elle... Son portrait est tout le temps «lans les journaux illustrés... Tiens, dans le dernier
:uiméro de Femina. (Il va le prendre sur la table et lui
niotitre.) M""* Viviaunc.
Adrienne, rageant. — Ah! ail! M"*" Vivianne!
Benjamin, entrant. — Monsieur le directeur!
Champmorel. — Qu'est-ce que c'est?
Benjamin. — Monsieur Fai-et est là.
Champmorel. — Faret?
Benjamin. — F^e musicien au(|uel monsieur le flirecteur avait donné rendez-vous.
Champmorel. — Sapristi ! j'avais oublié!... je suis tellement occupé... (A Benjamin.) Faites entrer ce monsieur dans le saîon rou^e. (il montn- u salon <iu fond.) Qu'il s'installe au piano.
Adriennb. — Comment?
Champmorel. — Oui, c'est assommant. C'est l'auteur de la partition qu'on doit jouer aprèsdemain à la soirée de l'Elysée. Il faut que je m'assure que sa musique est bien dans les idées du gouvernement.
Adrienne. — Comment ? '
Champmorel. — Oui, enfin, qu'elle est bien laïque. D'ailleurs, je ne serais pas fâché d'avoir ton
avis. Je vais laisser la porte ouverte, (il remonte. Benjamin ouvre la porte et la laisse ouverte.) Boujour. cher
monsieur... je suis très pressé, je vous écoute.
Il s'assied. On le voit assis de dos, dans un largt- fauteuil, au «^ouil du salon. I^a musiciue commcncr. Adrienne a repri> lo numéro de Femina, regarde »vec colère le i)ortrait de M ' Vivianne et le riictte ^iir U hiMtau. .\ ce moment ZaWou^kliu- parait.
Elle lui montre son mari, assis dans le fauteuil, puis met un doigt sur ses lèvres. A partir de ce moment, la scène continue en pantomime, accompagnée par la musique jouée dans la pièce voisine. De temps eti temps, Adrienne et Zakouskine s'oublient et rompent le silence, mais ils reviennent aussitôt au langage de la pantomime..
Pantomime.
Adrienne fait asseoir Zakouskine sur le canapé. Il lui exprime par un geste qu'elle a une robe charmante. — Elle sourit d'un air contraint. Zakouskine fait signe que ce piano Vexaspère. — Adrienne. négligemment, prend le numéro de Femina sur le bureau et montre à Zakouskine le portrait de J/"*'rivianne. — Zakouskine fait semblant de ne pas comprendre, il ne connaît pas celte dame. — Adrienne s'indigne. — Zakouskine jure qu'il ne la connaît pas.
— Adrienne, furieuse, rompt le silence et s'écrie: « Ah! c'est trop fort. » — « Chut! )), dit Zakouskine.
— Adrienne, par des gestes, explique qu^eîle sait tout. Elle mime la promenade de Zakouskine et de M"* Vivianne, leur goûter chez le pâtissier. Ils se sont embrassés, câlinés, dorlotés. — Zakouskine nie.
- Adrienne, oubliant In présence de sov mari, s'écrie: a 11 vous a vu. »> — « Chut! >». supplie Zakouskine. — Adrienne de nouveau, par des gestes, confirme quentre Zakoffskine et elle tout est fini, cassé. — Il implore. — Elle reste inébranlable. —■ Zakouskine se dirige vers la porte. Puis, se ravisant, il revien*^ vers Adrienne et lui décrit, par des gestes, quelles sont ses intentions. Il va rentrer chez lui, prendre un revolver, y glisser des balles, Vappuger sur sa tempe et il tirera. Il laisse alors éclater un formidable « Pan! ». Mais, sur un signe d' Adrienne t qui désigne son mari, il répète à voix basse « Pan! » I Toujours en pantomime il narre son agonie. Il tom- ; bera sur le sol, sans vie. — Et Adrienne pleurera car elle sera responsable de sa mort. Zakouskiiw lui I montre son cadavre et s'attendrit lui-même à cr spectacle. — Adrienne, touchée, se jette dans les ! bras de Zakouskine dont les geux se remplissent de larmes. Pour les sécher il cherche son mouchoir dans I sa poche et en tire une élégante voilette mauve. Adrienne bondit, ramasse la voilette. Nouvelle fureur. Dispute. Elle saisit le chapeau de Zakouskine et l'écrase. Attaque de nerfs pendant laquelle Adrienne, tout en gigotant, s'enfonce le poing dans la bouche pour s'empêcher de crier. A la fin, elle fait semblant de s'évanouir. — Zakouskine essaye de la rappeler à elle, puis fait signe quil en a plein le dos et remonte pour s'en aller. Il ouvre la porte. A ce moment, Adrienne bondit, le retient par le bras, ferme avec violence la porte devant lui, et, très haut :
Adrienne. ~ Léon ! T^éon !... voilà ton ami le comte Zakouskine.
I Champmorel. — Ah!
' Adrienne, comme si Zakouskine venait seulement d*arn'
Nri, — Ah! vous voilà, cher ami, nous vous atten- I dinns avec une impatience.
ChAMPMOREL, au musicien, à la cantonade. — Merci,
monsieur ! Très bien, c'est de PAuber et du Wagner, bonne concentration musicale, bravo. Au revgir. (il redescend en scène.) Colonel, ravi de VOUS voir. Zakouskine. — Excellence !
n s'avance vers Champraorel et l'embrasse sur la bouche.
Champmorel. — Oh! (a part.) Quelle sale habitude.
Zakouskine. — Je viens pour le comité. J'apporte mon projet pour le petit divertissement que nous danserons, madame Champmorel et moi, de la fête, le clou.
Il s'approche de Champmorel. ôtc l'œillet qu'il a à sa boutonnière, le passe à celle de Champmorel, puis cherche dans ses poches s'il en a un de rechange. N'en trouvant pas, il reprend celui de Champmorel et le replace à sa propre boutonnière.
(/HtVMPMOREL, remarquant le ehjipeaii écrase p.u .\dri«-mie. — Qu'est-ce que c'est que ça?... (Il le ramasse et rcKunU
à l'intérieur.) Mon ohapcau. et dans cet état.
Adribnne. — ('ommeiit! c'est ton ebapean. Je ne comprends pas.
Champmorel. — Oui, et c'est mon beau, oh!
Il le brosse et va sonner,
Adrienne. h Zakouskine. — Qu'ast-ce que ça si j^nifie?
Zakouskine, bas. — Je vais voius dii*e, je me doutai.s qu'il y aurait une scène violente, aloi's, j'ai laissé mon chapeau dans l'antichambre et j'ai pris le sien. Dans ce cas, je prends tonjoni's le chapeau du mari.
Adrienne. — Kh bien, v(kis eu avez un tonpot...
Benjamin cuire.
Champmorel. - Ah! Benjamin, icirarde/. ni... il y a ici un désordre...
BBN.JAMIN. — .le le sais, ujonsieur le direetenr.
.\j)RiENNE. — Dites donc. Benjamin, mes fleur.^ sont-elles arrivées?
Benjamin. — Oui, madame, le chef du bureau des musées de province rentre à l'in-stant. 11 a les bras pleins de roses.
Adrienne. — Oh ! il doit être affreux comme ça !
Benjamin. — Il y a aassi, là, un petit lot de dames ehaiitables qui viennent pour le comité de madame. Je les ai fait entrer dans la salle des conunLssions.
Benjamin sort.
Adrienne. — Ah! mon Dieu, j'y vais, parce (jue, quand on laisse des dames de charité toutes eusemble, olles se dévorent. Dans dix minutes, il ne resterai!
plus que leurs réticules. (Zakouskine rit très fort. Adrieniu» sortant.) VoUS Hcz trop.
Champmorel. — Vous restez pour le comité, mou pher comte?
Zakouskine.
Si je reste!... mais j'en suis
l'âme... J'en suis l'inspiration. J'en suis la fleur. Chacun, dans les œuvres de charité, apporte ce qu'il a, les riches donnent leur argent, les pauvres donnent leur misère, moi, je donne mon charme.
Champmorel. — Votre charme!... Très curieux... mais, sous quelles formes?
Z.VKOUSKINE. — Mille... Tenez, avec quelques amis éjralement ravissants, nous avons fondé l'œuvre de l'illusion sentimentale.
Champmorel. — En quoi ça consiste-t-il ?
Zakouskine. — Tous les jours, après déjeuner, pendant une heure, nous suivons dans la rue les femmes qui ont passé Vâ^^e d'être suivies. Et elles ^sont heureuses. C'est exquis, n'est-ce pas?
Champmorel. — C'est jrentil!
Zakouskine. — C'est-à-dire que je ne peux pas penser à l'idée que j'ai eue là sans m'attendrir. C'est tellement exquis... Oh! que c'est bête.
Benjamin, entrant. — Ces dames réclament monsieur le comte Zakouskine.
Champmorel. — Conmae toutes les autres dames, mon ami.
Zakouskine. — Excellence, (il lui serre la main.)
Champmorel. — Aïe !
Zakouskine. — Qu'est-ce que c'est? Je vous ai fait mal?
Champmorel. — C'est ma bagrue.
Zakouskine. — Superbe bague... Quelle est la dame qui vous l'a donnée ? Femme du monde, ou courtisane?
Champmorel, indigne. — Hein? Vous en avez de bonnas!... je l'ai achetée moi-même!
Zakouskine. - C'est moins élégant... Ahî... Je vais au comité... Pas de la charité.
Il sort 111 dansant.
Champmorel. — On a beau dire, ces Slaves ont MU chic!
Benjamin, entrant, une carte à la main.-'— ^ Monsieur le directeur, cette dame demande à vous parler en particulier.
(^HAMPMOREL, prenant la carte et lisant. — Madame
Paul Margerie!... A moi!... tiens! Dites donc, coni ment est -elle?
Benjamin. — Elle m'a charmé.
Champmorel. — Hein?
Benjamin. — Dame, monsieur le directeur me demande.
Champmokei.. Priez cette dame d'attendre un
instant... je reviens. (H sort.)
Hen.jamin. Bien, monsieur le directeur. (.\ \\
rantonadf.) Si madame vent se donner la peine d'en- I rer.
Francinc entre.
L hui>>ier llciijamin (M. Moriccy^
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE