Scène VI
PAUT., CHAMPMOREL. FRANCINE, puis DES FAKOKTTKS, puis ADRIEN;\E et ZAKOUSKINE
Le d(>mc.sli<]ue entre portant une statue de l'amour sur un socle.
Frangine. — Mettez tout en place.
Klle fait placer la statue, puis repousser les meubles par le domestique, de façon à dégager la scène. On met un paravent qui forme coulisse. Les musiciens prennent place. CIiami)nioril et Paul .'lideut à la transformation ainsi que Louise cl le valet de pied.
Paul. — M'"" Champmorel vient d'arriver.
Er.\xcixe. — C'est bien.
Champmorel. — Et Zakoiiskine?
FlîANriNE. — Il est lu!... (Klle va frapper à la porte.) \^)US êtes Iiabillé?...
VoLx: DE ZAKorsKiNK. — Oui, je suis ravissant.
Champmorel, à Paul. — .Je regrette que nous n'ayons pas un public, un ceil neuf, i>our nous assurer que mon .scénario est bien eJair.
Des FaRGETTES, ei.trc du fond et va à Francine. —
La lettre est partie. Mais, vous savez, je suis con- .^te^n«^
Paul. — Tiens, des Fargettes.
Champmorel, allant à lui et lui serrant la main. — Parfait î... Voilà un œil neuf!
Des Fargettes, ahuri. — Cn œil neuf!
Tous. — C'est vrai !
Paul, à des Fa^^!:,ttr^. Venez par ici, as.seyez-voiis hi!
Francine, dé^ij^nani mi tautniii. - - M. le directeur î (A Paul.) Les musiciens sont placés/
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Paul. — Oui.
Des Fargettes, de plus en plus ahuri. — T^es musiciens !...
Francike. — Oui, ou joue pour vous!
Des Fargettes. — Pour moi ?
ChAMPMOREL. — Chut!... (Paul et des Fargettes se placent à gauche. Francine et Champ-Morel à droite.) Au
fait... Comme je dois présider la représentation et improviser au début quelques mots heureux, je ne serais pas fâché d'en essayer Teffet.
Fbancine. — Oh! oui, c'est une bonne idée.
Des Fabgettes. — Qu'est-ce que vous dites?
Paul. — Taisez- vous donc! (A Champmorei.) Dites donc, comment est-il le costume de votre femme?
Champmorel. ■ — Vous verrez. Vous ven-ez. rs'ad ressaut à des Fargettes.) Mesdames. (Des Fargettes effaré
regarde autour de lui.) Messieurs... Nous avons voulu placer cette représentation sous Tinvocation de la charité, mais aussi sous celle des Muses... des neuf Muses... Je ne vous ferai pas l'injure de vous rappeler leurs noms. Ils sont sur toutes les lèvres... N'êtes-vous pas, mesdames, la g:râce, la bonté...
Des Fargetths, affolé. — Je suis consterné!
Champmorel, vexé. — Non! non... j'en reste là. (A Paul.) Il m'est impossible de m'adresser-à un public aussi inintelligent... j'en reste là... passons au ballet.
Paul. — Vous ne voulez pas me dire quel est le costume de votre femme f
Champmorel. — Vous le verrez !
Il fait signe aux musiciens qui préludent.
Francine. — Attends!... Faut tout de m^Mue essayer de lui faire comprendre. (A des Fargettes.) l^e prince Pacificowicht va entrer.
Des Fargettes. — Je ne le connais pas, vous me présenterez !
Francine. — C'est effrayant... Egaré à la chasse, le prince arrive dans ce salon...
Des Fargettes. — Dans ce salon?
Francine. — Enfin, dans cette clairièi-e.
Des Fargettes. — Dans cette clairière?
Francine. ^- Oui, enfin, dans ce salon... et il exprime par une danse qu'il voudrait bien connaître l'amour !
Des Fargettes. — L'amourf
Francine, désignant la statue. — Oui, l'amour !
Des Fargettes, se tordant de rire. — Ah ! oui, je connais...
Champmorel. — Attendez!... La nymphe Maroussia survient, et elle exprime par une danse (ju'elle voudrait bien aussi connaître l'amour.
Des Fargettes. — Ah! oui, je sais, l'amour.
Champmorel. — L'œil neuf est idiot.
Danse de Zakouskine et de M™* Champmorel.
Paul et Francine. — Bravo! bravo! délicieux!
Champmorel. — C'est une merveille.
Paul. — Ah! que c'est beau... bravo! bravo!... (A Zakouskine.) Elle a dausé ça comme un amour.
Zakouskine. — Alors, moi, je n'ai pas dansé.
Paul, à champmorel. — Ah ! mou cher, votre femme, f|ue c'est beau!... elle est délicieuse, exquise, adorable... elle est... (A Francine.) Elle n'est pas mal du tout.
Zakouskine, à part. — C'est lui, le rival !
Francine, donnant à Adrienne une gerbe de roses. —
Voulez-vous me permettre.
Adrienne. — Oh! merci, tenez; je veux que vous vu gardiez ime!
liUc lui donne une rose que Francine met â son cor- :>age.
Francine. — Mais le thé est servi par là... Venez, monsieur le directeur... et vous, ma chère étoile.
Adrienne. — J'ai peui- de prendre froid... je vais mettre mon manteau. Vous permettez?...
Elle sort par la porte de droite. Champmorel et Francinp sortent au fond.
Zakouskine. — Pardon, monsieur, un mot. Paul. — Volontiers!
Zakouskine, à des Fargettes. — Samovar!
Des Fargettes. — Ah ! oui.
Il sort.
Paul. — Ah! cette danse!... quelle danse, mon cher !
Zakouskine. — Il n' y a pas de danse!... J'ai tout compris... Je vous ai vu crépiter pendant que dansait madame... J'ai tout deviné.
Paul. — Heiuf
Zakouskine. — Votre conduite est abominable... Vous m'avez chauffé ma tendresse et mon bonheur. Vous êtes un polisson.
Paul. — Monsieur! Vous avez de la chance d'être mon hôte, et que je ne puisse pas vous répondre.
Zakouskine. — C'est justement pour ça que je vous parle ainsi.
Paul. — Je vous prie, en tout cas, monsieur, de vous considérer comme ^iî\é par moi.
Zakousïcine. — Ali! c'est connue çaî... Eh bien, moi, je vous prie de vous considérer comme tué en
duel par moi... au sabre! Dourakine. (ii »ort protégé par
Dourakine.) Ah ! mais !...
Paul, seul. — Sauteur! (Adrienne paraît, elle a une
rose à la main.) Ah! Adrienne... Adri... Oh! cette danse... cette danse...
Adrienne, resquivant. — Du calme! (Paul veut rembrasser.) Non... non... soyons prudents!
Paul. — Alors... demain?
Adrienne. — Pas libre.
Paul. — Voyons, Adri...
Adrienne. — Et puis... Pensez donc... si le cocher revenait.
Paul. — Ali !
Paul, furieux, s'assied dans le canapé face au public.
Adrienne, passant derrière lui et lui chatouillant le cou a\'ec la rose qu'elle tient à la main. — Faut être prudents... très prudents... trop prudents...
Paul. — Adri... je suis fâché!...
Adrienne baussc les épaules et sort par le fond, au moment où le domestique entre de droite.
Le Domestique, — On apporte de la direction des Beaux- Arts ce pli pour M. Champmorel.
Paul, avec mauvaise humeur, sans se retourner. — Portez-lui dans la salle à manger. (Avant que le domestique sorte, Francine rentre par la porte du fond. Le domestique s'efface pour la laisser passer, puis sort. Francine arrive derrière Paul, détache la rose qu'elle a à son corsagre et l'en
taquine. Paul, sans la voir.) Adrienne, tu mVmbêtes ! Francine. — Oh!
Paul, se retournant brusquement et se levant. — Oh !
La porte du fond se rouvre. Champmorel entre, un large pli à la main. Adrienne le suit et descend h côté de Panl. Dos Farjrettes s'approche de Francine.
ChaMPMOKEL, descendant avec solennité. — Madame !... Paul, rapidement, bas, à Adriennc. — Ma femme sait
tout!
AdRIENNE, bas. — Oh!
Champmorel . — Madame, et vous aussi, mou- 'sieur, je viens vous annoncer une gi'ande nouvelle. L'événement que nous pressentions est désormais officiel.
FbANCINE, bas, à Paul. — Oui!
Champmorel. — Ce jour est un grand jour pour vous deux!
Paul, à part. — Quel crétin !
Champmorel. — Madame! Au nom de la République, au nom du ofouvernement, au nom des Beaux- Arts, je vous fais chevalier de la Légion d'honneur.
Frangine, affolée, entre Champmorel et Paul. A Paul.
— Canaille!... Monsieur le directeur, je ne sais comment vous exprimer mon indigrnation... non, ma reconnaissance... non... ma reconnaissance... Misérable... je suis bouleversée, bouleversée... Tartufe!
Champmorel. — Remettez-vous... remettez-vous...
Paul, à part. — Oh! je voudrais être en Périgord.
Adrienne. — Pauvre femme!
Des Fargettes. — Ah! chère madame, comme vous devez être heureuse.
Frangine. — Oui! oui!
Champmorel, à Paul. — Cher monsieur, mes sûicères félicitations.
Pendant les répliques précédentes, Adriennc a regardé avec attention Francine, et visiblement elle est émue. Elle s'adresse à elle d'une voix toute changée et presque humble.
Adrienne. — Madame, je veux, moi aussi, vous dire quelque chose.
Paul. — Je voudrais être en Afrique.
Frangine. — Oh ! madame, je ne vois pas...
Adrienne, gentiment. — Si, moi, je sens... Oh ! ne croyez pas que je veuille vous complimenter pour cett€ récompense si juste, si méritée que vous venez d'obtenir. D'abord, je ne saurais pas... je ne m'y connais pas très bien!... Mais vous ne pouvez pas savoir... combien.... depuis un petit moment... je suis émue... vraiment... au fond du cœur...
Frangine. — En vérité...
Adrienne. — - Oui... Oui... Ça vous étonne... Pourtant c'est très vrai... Ce que je veux, au lieu de vous féliciter, c'est vous souhaiter beaucoup de bonheur... tout celui qu'on vous doit... Et je suis sûre que vous l'aurez.
Francine. — J'en suis moins sûre que vous.
Adrienne. — Si, parce qu'on ne peut pas vous connaître sans avoir pour vous de la sympathie... et du respect.
Paul. — Oh! qu'elle est gentille!
Adrienne. — Et si jamais une personne vous avait fait de la peine, peut-être malgré soi, sans y penser, je sens bien qu'après, tout de suite après, elle le regretterait et qu'elle ne recommencerait jamais... jamais!....
FrANQNE, lui tendant la main. — VoUS m'aVCZ beaucoup touchée. Je vous remercie!
Paul, très ému, à Champmorel. — Ah! qu'elles sonl gentilles !
Champmorel. — Merci !
Adrienne. — Tu viens, Léon î
Paul. — Francine?
FRANaNE. — Toi, va-t'en !... (A des Fargettes.) VoUS,
restez!... j'ai à vous parler.
Paul, Champmorel et Adriennc sortent au fond.