FRANCINE ADRIENNE
Francine sonne, la femme de c-»mbre parait.
Francine, montrant les livres. — Tenez, Louise, voils mettrez ça dans la petite vitesse.
La Femme de chambre, montrant le volume qui mi resté sur une autre table et dans lequel est restée la lettre.
— Celui-là aussi, madame?
Francine. — Oui. (Se reprenant.) Attendez?... (Eiio
ouvre le livre, en retire la lettre, et rend le livre à la femme de chambre. Elle parcourt la lettre en souriant. I^ femme de
chambre sort.) J'oubliais de te dire que, pour la chochotte, mon mari préfère les petites Chinoises aux volubilis. Je voudrais comprendre. Qu'est-ce que cela peut bien être?... Qu'est-ce que cela peut bien être?...
On sonne, elle met la lettre dans un tiroir.
Le Valet de chambre, tendant une carte. — Cette dame demande si madame peut la recevoir?
Francine, lisant u carte. — Madame Champmorel. Mais c'est... Faites entrer.
AdRIENNE, entre, très élégante. Elle a le ton de la mondanité affectée. — Madame... excusez-moi de me présenter ici sans être connue de vous.
Francine. — Comment donc, madame... votre nom... Seriez-vous parente de M. Champmorel, le directeur des Beaux- Arts?
Adrien (TE. — C'est mon mari Je suis la directrice des Beaux-Arts.
Francine. — Ahl Je vous félicite.
Adrienne. — Il n'y a pas de quoi, madame. Ai-je besoin de vous dire que je suis de vos admiratrices.
Francine. — Ohl madame... je ne sais vraiment comment vous remercier.
Adrienne. — En m'accordant ce que je venais vous demander.
Francine. — Tout à vos ordres.
I Adrienne. — Eh bien, voilà! Vous êtes vice-pr<^ I sidente de la Société des Femmes de lettres?
Francine. — Mais oui!
Adrienne. — Je voudrais avoir le patronage* de votre comité pour une représentation de bienfaisance que nous organisons. Il n'y aura que des amateurs au programme.
Francine. — Je v()ils suis tout acquise. Mais au profit de qui?
Adrienne. — Voici. H existe, vous le savez, des œuvres s'occupant du placement des libérées de Saint- Lazare, des jeunes gens qui sortent des maisons de correction, enfin, de tous ceux dont les débuts dans la vie sont particulièrement pénibles. Nous avons voulu, nous, venir en aide à d'autres victimes non moins intéressantes et à qui il est presque impossible I de trouver un gagne-pain.
Francine, — Qui donc?
Adrienne. — Les anciens premiers prix du Conservatoire.
Francine. — Conmie c'est intéressant!
Adrienne. — N'est-ce pas... Pour ces malheureux, c'est le réchaud ou l'Odéon.
Francine. — C'est vrai...
Adrienne. — Alors, je puis compter sur vous...
Francine. — Oh! absolument.
Adrienne. — Oh! que vous êtes aimable. Je ne puis vous dire combien je suis heureuse d'avoir fait votre connaissance. Vous réalisez tout à fait l'idéal que je me faisais de vous... et, vous savez, moi. l'idéal...
Francine. — Vraiment, madame, vous me comblez.
Adrienne. — Pas du tout... J'espère bien que uous n'en resterons pas là. Je veux que vous veniez à la direction des Beaux- Arts.
Francine. — Oh! Je n'oserais pas?...
Adrienne. — Pourquoi?
Francine. — Je vous assure... je serais intimidée, mais oui, ma parole, intimidée comme... comme au seuil du bois sacré.
Adrienne. — Du bois sacré, qu'est-ce que c'est que ça?
Francine. — Oh! une chose antique... Mon Dieu, c'était un peu la direction des Beaux-Arts de ce temps-là... C'était une vallée plantée d'orangeis et de lauriers roses, pleine de sources et d'oiseaux.où se promenaient bras dessus bras dessous^ très gentiment, car la critique n'était pas encore inventée, les poètes et les artistes, les déesses et les philosophes.
Adrienne. — Oh ! bien, je vous assure, chez nous, ce n'est pas du tout conmie ça!
Francine. — Enfin, il me semble qu'il doit tout de même en rester quelque chose... Je ne sais pas, moi... qu'il y a des lyres dans l'antichambre.
Adrienne. — Non, il y a des parapluies... Du reste, vous verrez, notre comité se réunit jeudi à quatre heures. Je compte sur vous. Je voua présenterai à M. Champmorel.
Francine. — Pas trop effrayant, yotre mari?
Adrienne. — Mais non. Seulement, je vous préviens, il est tantôt aigre et tantôt fade. On dirait une salade qu'on a pas remuée. C'est entendu. Vous viendrez jeudi?
Francine. — Hélas! chère madame, je suis désolée; mais nous partons mardi, M. Margerie et moi, pour la campagne.
L'ILLUSTRATION THEATRALE
Adrienne. — Loin?
Frangine. — Oh! oui, la grande campagne.
Adrienne. — Oh! que vous avez de la chance.
Oh! j'aimerais tant aller dans des campagnes comme ça... pour où Ton part le soir et où Ton n'arrive que le matin... Mais les. occupations de mon mari nous empêchent de nous éloigner.
Frangine. — Oh! Je vous plains.
Adrienne. — De temps en temps, nous faisons une petite fugue. Mon mari s'arrange pour qu'on «lève des statues dans des endroits agréables. Alors, nous allons les inaugurer... l'hiver, dans le midi, l'été, au bord de la mer. En ce moment, il cherche quelqu'un pour l'automne. Il a envie de Biarritz. Mais c'est très difficile. Dans ces endroits-là il n y a pas de grands hommes, il n'y a que des baigneurs.
Frangine. — Vous êtes très gentille.
Adrienne. — L'hiver dernier, par exemple, nous avons, eu beaucoup de chance. Il y a eu le tran-sport des cendres du général Kergarec, à Cannes.
Frangine. — Kergarec, c'est un général né à Cannes?
Adrienne. — Non! non!... il était de Brest, seulement, n'est-ce pas... comme c'était Thiver.
Frangine. — Ah ! parfaitement.
Adrienne. —7 Nous avons fait un séjour charma !i t. Nous avons été passer huit jours à Monte-Carlo.
Frangine. — Oh! c'est bien bruyant, Monte- Carlo.
Adrienne. — Oui, mais nous avons là des amLs, amis véritables qui ont une auto et un yacht...
Frangine. — A quoi reconnaît-on aujourd'hui les amis véritables? A ce qu'ils ont une auto et un yacht...
Adrienne. — Nous nous sommes promenés... nous avons fait des excursions charmantes... l'Esterel... San-Remo... la Corniche d'or... et puis, nous avons navigué... nous avons été aux îles de Lerins. (Léger geste de Francine.) Seulement, figurez- vous, là nous avons été pris par une tempête et nous avons été obligés de coucher au couvent.
I^ANGiNÈ. — Tiens!
Adrienne. — Les capucins ont été exquis. Seulement, imaginez-vous que mon mari a attrapé un horrible rhume de cerveau en repêchant...
Frangine. — ...le petit Marchai qui était tombé dans le lavoir.
Adrdennb. — Comment savez- vous ça?
Frangine, riant. — Et, pendant ce temps-là, ce vieux polisson de père Marchai essayait de vous embrasser dans le cou en vous racontant des horreurs.
Adrienne. — Mais, madame, mais, madame, c'est effrayant
Frangine, souriant — Mais non, ça n'est pas effrayant.
Adrienne. — Il n'y a qu'une personne, oui, qu'une seule personne qui ait pu vous dire ça, c'est Edouard.
Frangine. — Ahl D s'appelle Edouard?
Adrienne. — Comment, vous ne le saviez pas.
Mais alors, alors?
Frangine. — Rassurez-vous, chère petite madame. Vous êtes très gentille. Vous me plaisez beaucoup. Je n'irai pas par quatre mensonges.
Adrienne. — Mais comment? comment?
Frangine. — Voilà! Edouard est un étoumeau.
Tenez.
KIlc prend la lettre dans le tiroir et la lui tend.
Adrienne. — Oh! mais oii avez-vous trouvé ça?
Frangine. < — Dans le premier volume des mémoires de la duchesse de Dino.
Adrienne. — De Dino? C'est épouvantable.
Frangine. — J'avais, ce matin, fait demander ce volume au cabinet de lecture. Il est évident qu'Edouard... que M. Edouard l'y avait pris avant moi, et qu'il y avait oublié votre lettre.
Adrienne, furieuse. — Oh! je suis dans un état... dans un état... Ne pas l'avoir brûlée et l'avoir laissée dans un livre... Il lisait... il lisait!... C'est pourtant un homme bien élevé. Mais, voilà, c'est un garçon qui a besoin d'épater. Oh! ftion Dieu! mon Dieu!
Kllc fond en larmes.
Francink. — Mais non, consolez- vous... Voyons, (ju'est-ce que c'est que ça?
Adrienne. — Quelle catastrophe ! Et moi qui étais venue vous voir pour que vous ayez une haute idée de moi. Eh bien, c'est réussi!
Frangine, riant. — Mais, calmez-vous.
Adrie^^ne, pleurnichant toujours. — Vous me promettez au moins que vous ne raconterez à personne...
Francine. — Voyons!
Adrienne. — A personne, personne? Même pas à votre mari?
Francine. — Même pas à mon mari.
Adrienne. — Même pas à yotre amant.
Frangine. — Même pas... Mais je n'ai pas d'amant.
Adrienne. — Non?
Frangine. — Non !
Adrienne. — Oh! vous n'avez pas d'amant et vous écrivez!... Comme c'est drôle!
Francine. — Vous trouvez?
Adrienne. — Oui... Oh! mais, alors, vous allez me mépriser.
Elle éclate en sanglots, de plus belle.
Frangine. — Mais non...
Adrienne. — Si, si, si.
Francine. — Je vous jure que non. Et, tenez, voulez-vous savoir une chose?
Adrienne, avec des larmes dans la voix. — Je VeUX
bien!
Francine. — Eh bien, j'ai beaucoup plus de sympathie pour vous maintenant que tout à l'heure.
Adrienne. — Pourquoi?
Francine. — Parce que, tout à l'heure, vous étiez un peu trop petite femme du monde. Vous aviez je ne sais quoi de convenu, d'apprêté, maintenant que vous avez retiré tout ça vous êtes telle que vous êtes, nature. J'aime ça!
Adrienne. — Tout de même.
Francine. — N'ayez pas peur de moi... Si je suis une honnête femme, ce n'est pas par principes, ni par vertu. C'est parce que j'ai épousé l'homme que j'aime... un hasard. Je n'ai pas à en être fîère, allez... Qu'estMîe qu'une honnête femme, c'est une femme qui a eu de la chance.
Adrienne. — Alors, moi, je suis une femme qui a eu de la déveine.
Frangine. — Voilà !
Adrienne. — Oh! Ça me fait plaisir. Et puis, vous savez, c'est joliment vrai... Si vous connaissiez ma vie... Oh! j'ai tant de confiance en vous... je peux bien tout vous dire à présent.
Francine. — Mais oui, mais oui.
Adrienne. — Eh bien, voilà, j'ai eu... j'ai eu deux aventures, et c'est arrivé exactement de la même manière pour la première que pour la seconde.
Frangine. — Ah!
LE BOIS SACRg
Adrienne. — Du reste la troisième, ça a encore été pareil.
Frangine. — Ah I
Adrienne. — Je vous jure: ça s'est fait sans que j'y sois pour rien. Chaque fois je me suis trouvée en présence d'un monsieur que je ne connaissais pas du tout. J'ai senti comme un éblouissement, un bouleversement.
Frangine, — l'n remue-ménage.
Adrienne. — C'est ça... j'ai poussé un cri, j'ai lâché tout ce que je tenais, je suis tombée sur une chaise, je ne savais plus ce que je disais, je ne savais plus ce qu'il faisait... et alors... alors...
Frangine. — Pau\Te petite... Vous avez beaucoup d'excuses.
Adrienne. — Vous trouvez? Oh! alors, je suis contente... je suis très contente.
Frangine. — Vrai?
Adrienne. — Oui, parce que je sens quï\ présent vous m'estimez : nous serons amies. Vous me donnerez des conseils... Je les suivrai. Vous verrez comme je serai honnête. Ça sera amusant. Oh! venez jeudi... venez voir ça.
Frangine. — Hélas! je vous ai dit. je ne peux pas. Mais, si je n'accepte pas votre invitation, il y a une autre chose qui... que... enfin, qui me ferait très plaisir.
Adrienne. — Quoi donc?
Frangine. — Eh bien, je voudrais., ce ne serait pas discret.
Adrienne. — Allez donc!
Frangine. — Tant pis, j'en meurs!, question.
Adrienne.
Frangine.
Adrienne.
Frangine.
mais non,
C'est une
— Sur moi?
— Non, phitôt sur votre mari.
— Tiens !
— Pourquoi M. Champmorel préfèret-il pour la chochotte les petites Chinoises aux volubilis?
Adrienne. — Oh!
Elle baisse les yeux.
Frangine. — Non! non!.. Si c'est trop intime, ne me le ditas pas!
Adrienne. — Oh! pas du tout...
Frangine. — Ah! Parce que je vous avoue que je suis follement intriguée. Ces petites Chinoises, ces volubilis. Qu'est-ce que ça peut être?
iVDRiENNE. — Ce sont des cretonnes pour tentures.
Frangine. — Ah! bien!... mais la chochotte?
Adrienne. — Ah! ça, c'est une petite maison, à Passy, qu'Edouard avait louée. C'est là que nous nous voyions!
Frangine. — Comment ?... Et vous consultiez votre mari sur l'ameublement de la maison oii... ça c'est fort.
Adrienne. — Vous trouvez?... Oui. pent-ôlre. Seulement voilà. Edouard est un peu vaniteux et ça lo flattait beaucoup d'avoir la tenture de sa garçonnière choisie par le dirw'teur d(»s Beaux-Arts: alors, moi, n'e.«t-ce pas?
Frangine. — Ah! oui, oui. oui... Eh bien, ça, c'p-^t encore très gentil... vous êtes channante.
Adhiexne. — Et vous donc! Vous me permettez de voiLS écrire?
Frangine. — Certainement.
Adrienne. — Quelle est votre adresse à la campagne ?
Frangine. — Elle est un peu compliquée. Tenez,
je vais vous donner une carte postale avec une très jolie vue de notre maison.
Adrienne. — Oh! oui.
Frangine. — Je n'en ai plus là. Je vais en chercher dans ma chambre, vous m'attendez?
Elle sort.