VOIX EN COULISSE
A demain, monsieur!
PAUL
Eh bien, comment ça se fait-il que... c'est bête, ça me gêne de te le dire...
FKANCINE.
Mais, quoi?
PAUL
Vrai, ça m'intimide... Ah I comme ça!... (U remet ?on masque.) Eh bien, je voudrais savoir comment il se peut qu'une femme comme toi aime UD homme comme moi?...
FRANCINE
C'est ça qui t'intrigue?
PAUL
Oui!.
FRANGINE
Eh bien, je vais te répondre. Seulement, il faut que je voie ta figure... Il le faut absolument!
PAUL
Non!
FRANGINE
Si, sors de ta cage, serin... (Eiieiui ûie .«on masque
et preod la figure de Paul dans ««f mains.) Eh bien, je t'aimC
parce que tu te portes bien I
PAUL
Hein ?
FRANGINE
Tais-toi, je t'aime parce que tu a» une bonne figure, ronde comme une pomme, propre comme un sou, simple comme bonjour, parce que tu es d'aplomb, que tu es un gars, un bon gars, solide, sans détour, sans ombre, un type en plein soleil, que tu es réjoui, que tu as toujours l'air d'être à l'heure de la récréation. Si tu voulais être méchant, tu ne saurais pas. On peut taper partout, ça sonne clair... Quand je t'embrasse, ça a comme un goût de tartine, et pas de tartine en pain de la ville, non, en pain bis, un de ces gros pains qu'on coupe en l'appuyant sur son cœurl
PAUL
J'ai faiml
FRANGINE
Eh bien, voilà! Ce n'est pas fort ce que tu viens de dire. Mais j'aime ça. Tu as compris?
PAUL, épanoui.
Oui! J'ai compris que tu m'aimes. Ça me suffit.
FRANGINE
Eh bien, puisqu'on joue à ça, toi, pourquoi m'aimes-tu?
LE BOIS SAGRK H
PAUL
Ohl moi, tu sais, je ne cherche pas... Ce n'est pas mon afiaire... tous ces trucs de philosophie. Je t'aime, j'ai l'habitude, je n'en demande pas plus. Quand il fait beau, je ne me dis pas : pourquoi fait-il beau?... Seulement, j'en profite, je vais me promener. Je regarde en l'air, je m'amuse. Je suis heureux. C'est comme ça que je t'aime.
Et tu n'as jamais rien regretté... j'ai souvent eu peur que...
PAUL
Quoi?
FRANGINE
Eh bien, que mes romans ne t'agacent, que ça ne t'ennuie que j'écrive!
PAUL
Pas du tout. Ce qui m'ennuierait ce serait d'écrire. Mais du moment qu'on ne me force pas. Et puis, tu as si peu l'air de ce que tu es. 11 n'y a pas moins gens-de-lettres que toi.
FRANGINE
C'est bien naturel.
PAUL
Mais non!
FRANGINE
Mais si. Voyons. Tu sais bien comment j'ai
commencé. Un jour, par hasard, parce qu'il pleuvait... J'ai fait une petite nouvelle, on m'a (lit que c'était bien... J'en ai fait une plus longue, on m'a dit que c'était un roman... j'ai continué... j'ai écrit sans y penser... comme j'aurais fait un bouquet 1
PAUL
Et tu as fleuri toute la maison... Va, continue... Travaille tant que .tu voudras. Je ne suis pas jaloux de tes romans. Et, pourtant, c'est un peu comme des enfants que tu aurais eus sans moi I
FRANGINE
Ahl dame, si j'en avais eu d'autres, de vrais enfants... je n'aurais pas écrit, je leur aurais appris à écrire... Oui, c'est dommag^e. Les enfants... ce sont des livres qui ne finissent pas.
PAUL
Ce n'est pas de ma faute. Je n'étais pas né éditeur.
FRANGINE
Ça ne fait rien... console-toi... Tu as du bon... Tu m'aides beaucoup, tu sais.
PAUL
En quoi ?
FRANGINE
Mais, voyons, je suis l'auteur de mes livres.
mais, toi, tu os Pautour do mon bonhour. C'est bien mioux. Si tu cessais de me rendre heureuse, tous mes romans finiraient mal, et ils n'auraient plus aucun succès. Tu vois bien que tu collabores. C'est bien simple, si tu me fais jamais souffrir, je serai invendable I
PAUL
T'inquiète pas.
F RANCI NE, le regardaDt bien en face.
C'est sûr que tu ne m'as jamais trompée?
PAUL
Sûr!
FRANGINE
Tu as pourtant l'air bien tranquille.
PAUL
J'ai l'air tranquille parce que je suis content. C'est vrai, je suis content de vivre. Je suis content d'être content. C'est épatant d'être content. Il n'y a rien de mieux.
FRANGINE
Oui, mais il faut savoir. (Une femme de chambre entre portant un paqnet de livres.) Qu'ost-CO qUO c'ost ? LOUISE.
Madame, ce sont des livres qu'on apporte du cabinet de lecture.
FRANGINE
Posez-les là...
LOUISE
Bien, madame.
Liinise s^ort.
PAUL, «liant an ]iaqiict de livres.
Ohl la la. Y en a-t-il!
C'est ma provision pour l'été... Nous partons toujours mardi?
PAUL
Oui. A moins que tu ne veuilles retarder.
FRANGINE
Ohl jamais de la viel Tu sais bien que je ne me plais vraiment que là-bas... chez nous, dans ce vieux Périgord, avec mes chiens, mes poules et toi... Toutes mes bêtes.
PAUL
Ça, c'est gentil.
FUANGINE.
Et puis, je suis si contente de revoir des arbres, de vrais arbres. Ça vous rend meilleurs, bienveillants, tu ne trouves pas? Saistu pourquoi on est si rosse dans les salons? Eh bien, c'est parce qu'il n'y a pas d'arbres... C'est vrai, tu sais, il y a des choses qu'on n'oserait pas dire dehors.
PAUL
Et maintenant on va s'en payer du dehors. On va y rester quatre mois dehors. L'année
dernière encore je me suis absenté une semaine pour faire mes ving^t-kuit jours, mais cette fois, pas d'entr'acte. Oh! plus d'habits noirs, plus d'agitation... plus de soirées... plus de fêtes... c'est la noee.
FRANGINE, preaaul le paquet île livre:).
Tiens, mets ça là-bas.
PAUL, lisant.
Mémoires de la ducfiesse de Dino... Mémoires de la marquise de Château-Renaud.,. Mémoires de mademoiselle DuiJié... Ohl dis donc, Francine, promets-moi une chose... Ecris tout ce que tu voudras, mais jamais tes mémoires.
FRANGINE
Pourquoi ?
PAUL
Parce que j'y serais... et ça m'embêterait d'être dans la littérature française, avec des tas de gens que je ne connais pas. J'ai l'impression que j'aurais l'air bête...
Il laisse tomber nu livre, une lettre s'en échappe. FRANGINE.
Tiens?... qu'est-ce que c'est que ça?
PAUL
C'est une lettre I
FRANCINE
Oui, une lettre oubliée dans ce livre. (Eiieiit.) Mon chéri.
PAUL
Dis donc, ce n'est pas très discret de lire cette lettre.
Non I (Elle .-•oiinHe.) MoTi cfién, depuis que j'ai quitté Paris, je ne cesse de penser à toi.
PAUL
C'est une petite femme très gentille qui écrit à son mari.
FRANGINE
Nous sommes installés à Monte-Carlo. Mon mari ne me quitte pas. Ta pensée non plus.
PAUL
C'est peut-être une petite femme très gentille, mais elle n'écrit certainement pas à son mari.
FRANGINE, lisant.
Nous passons notre vie à la roulette, au théâtre, et au tir aux pigeons. Ce pays est d^une poésie inouïe. Je m* amuse follement pour essayer de f oublier un peu, mais ça ne réussit pas toujours, car la présence constante de mon mari me fait continuellement souvenir que j'ai un amant que j'aime. Il me semble que j'ai des violettes plein le cœur. Avant-hier, nous avons été aux îles de Lerins, sur le yacht des Marchai. Mais figure-toi que la mer était si mauvaise que nous avons dû coucher^au
couvent. Les capucins ont été exquis. Moi pétais très contente et très émue, car tu sais que fai de la religion.
PAUL
Ça, c'est très bien !
FRA.NCINE, lisâDt.
Ah! si tu avais été là, comme ça aurait été bon.
PAUL
Ça, c'est moins bien !
FRANGINE
Nous devions repartir le lendemain matin. Mais ce satané petit Marchai, en voulant faire de la mousse de savon, est tombé dans le lavoir. Pendant ce temps-là, ce vieux sagouin de père Marchai, qui se promenait avec moi, essayait de m'embrasser dans le cou en me disant des horreurs. Mais je Ven prie, pas un mot die cela à personne... car c'est un homme très respectable et que f estime beaucoup. C'est mon mari qui a repêché le mioche... il y a gagné un affreux rhume de cerceau... Mais, qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime. Ecoutemoi bien, tu vas déchirer ce mot aussitôt lu. N'oublie pas que tu m'as donné ta parole d'honneur de détruire toutes mes lettres... Tu me Vas juré sur la tête de ta vieille tante, la chanoinesse de Saint- Baslemont. A bientôt.
Tendresses... (parié.) Hein?... Qu'est-ce que tu en dis?
PAUL
Moi, j'ai un avis très net, c'est que la chanoinosse de Saint-Baslemont est foutue!
FRANGINE
Attends, il y a un post-scriptum. J'oubliais de te dire que, pour la chochotte, mon mari préfère les petites Chinoises aux volubilis.
Quoi?
FRANGINK, relisant
J'oubliais de te dire que^ pour la chochotte, mon mari préfère les petites Chinoises aux volubilis. Qu'est-ce que ça veut dire, les petites Chinoises aux volubilis?
PAUL
C'est très original les mémoires de la duchesse de Dino...
FRANGINE
Oh! je garde cette lettre... c'est amusant.
LE DOMESTIQUE, entrant.
M. des Fargettes demande si madame peut le recevoir.
FRANGINE
Oui, dans un instant.
PAUL
11 vient bien souvent, notre petit voisin?
FRANGINE
II est g^entill
Gentil, mais pas fort.
FRANGINE
Oui, il est attaché au protocole.
PAUL
Eh bien, moi, je file. Nous avons à cinq heures, au ministère de FAgriculture, une importante séance de la commission des haras. Et toi, lu sors?
FRAXCIXE.
NonI j'attends Marianne de Ternay qui vient me dire adieu. Et puis, il faut que je finisse ce rapport pour le comité des femmes de lettres.
PAUL
Oh! ohl
FRANGINE
Dieu sait si j*ai horreur de toutes ces histoires-là. Mais, cette fois-ci, il s'agit de notre prix annuel. Et j'ai une candidate que je tiens beaucoup à soutenir.
PAUL
Qui ça?
FRANGINE
Madame de Vaireney.
PAUL
Ahl on peut dire que tu n'es pas jalouse, toi.
Pas jalouse? (Elle prend le lleiiret de Paul et s'amuse à IVo
meMcer.) Eh bicii, essayc un peu, mon petit. Pas jalouse?... Tu verras ça.
PAUL
Aie pas peur, je ne te tromperai pas. Je suis trop content 1
II Mit.
FRANGINE, elle sonne.
Faites entrer I