BABNAVAUX ET LES BEAUX- ARTS
— C'est idiot I répondit Bamavaux avec une énergie surprenante. G*est compièteinént idiot!
Les plâtres qu'on envoie aux exposition^ ne sont pas faits pour le grand air. Celui-là, aux rayons du soleil couchant, était particulièrement blême. Le héros de l'infanterie coloniale* ressemblait à un Pierrot de la comédie italienne, et la petite négresse, toute blanche avec une mâchoire prognathe, évoquait une anthropoïde albinos. Je crus que Bamavaux portait un jugement esthétique émané de cette impression. Mais son esprit ne considère que des réalités plus immédiates.
— Quand on moiftre un blanc aux indi gènes, dit-il, il faut que ce blanc soit un grand blanc, un chef avec des galons, la croix de la Légion d'honneur, et qu'il ait une grande barbe, autant que possible, la barbe étant ce qu'ils respectent le plus au monde, parce qu'ils n'en ont pas. Et puis, qu'est-ce que c'est que cette idée de
lui faire relever une femme, à celui-là } Vous croyez qu'ils se figurent leurs tribus, leur race, leur patrie sous les traits d'une femme P C'est des pays de mâles, vous
entendez ! Les femmes, ils s'en foutent.
Ensuite, elles ne sont nues, chez eux, q^e si elles sont pauvres, misérables, esclaves de guerre. Et par-dessus le marché il n'y a pas un peuple, hors de l'Europe, pour croire que le nu soit une beauté. Pour eux il est obscène, il est sale, il donne des idées, il fait rire comme on rit entre hommes. Savez- vous ce que ça veut dire, pour un Bambara ou un Peuhl, cette femme nue et ce soldat qui joue avec son fusil P C'est Barnavaux (( qui a fait captifs beaucoup bon, après fivoir cassé village » I Et elle est nue parce que pagnes, bijoux, colliers, tout ça fini. Fini-foutu, fini-cassé, fini-pillé ! Voilà. Et comment pourraient-ils s'imaginer autre chose, ces noirs P Est-ce qu'ils savent lire, est-ce qu'il peuvent lire ce quV)n a écrit sur la pierre, au-dessous P
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Même s'ils savaient lire» du reste, qu'est-ce que ça signifie, pour eux, ce mot-là :
ce civilisation » ? Ça signifie : « Y en a payer l'impôt commandant. »
Il réfléchit une petite minute et ajouta d'un air profond :
— Même, ce qu'on pourrait faire de mieux, pour ces pays-]à, c'est une statue qui expliquerait bien clairement « qu'il y en a payer l'impôt ». Pour le reste, ces nègres ne sont pas à la hauteur. Et ce n'est peut-être pas utile qu'ils le soient. Ça leur mettrait dans la tête des idées au-dessus de leur condition.
Il regarda le fond de son verre, et poursuivit :
— Il y a aussi une chose, une chose...
Jamais ils ne pourront comprendre pourquoi cette Jiégresse est blanche, sur le monument. Voyons ! Les blancs sont blancs, les noirs sont noirs, ils ne peuvent pas sortir de là : c'est naturel I Tenez, à Saint-Louis du Sénégal on a mis une statue
de Faidherbe, sur la Grand 'Place, en face du palais du gouvernement. Il est habillé en colonel, avec son épée à la main, tête nue, et tout en bronze. Et il paraît que c'est ressemblant. Je n'en sais rien, je ne l'ai pas connu, Faidherbe, mais on me l'a dit.
En tous cas les noirs de Saint-Louis eux-mêmes croient que c'est ressemblant.
Seulement, c'est pour des raisons que vous n'imaginez pas. Un jour que je regardais la statue, j'entendis un soldat sénégalais qui disait à un autre :
« — Colonel Faidherbe, y en avait lui noir, y en avait lui Sénégalais, y en avait lui comme moi ça même. Tout y en avait lui même chose moi. Et lui faire grande guerre aux blancs. Cassé Saint- Louis ^ cassé Sénégal, cassé tout. Les blancs toujours battus, demander l'aman, donner Faidherbe beaucoup captifs, beaucoup fusils, beaucoup cartouches : tout ce qu'il faut pour grand chef. Alors lui beaucoup content.
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dire faire lui ^ même chose fétiche comme ça sur la place, dire faire lui regarder maison Bouroiim (le palais du gouverneur) et faire menace gouverneur avec son sabre. »
Alors, poursuivit Barnavaux, je lui dis qu'il était idiot» que Faidherbe était un blanc, gouverneur du Sénégal. Mais il me montra la statue, et demanda :
(( — Lui y en a blanc, ou y en a noir? »
La statue est en bronze, et par conséquent sur la statue Faidherbe est noir. Ça, on ne peut pas le nier. Vous voyez à quoi ça sert de faire la statue des blancs en bromse aux colonies; c'est pernicieux pour leur réputation. Et il y a encore des choses auxquelles on ne pense pas. Car le Sénégalais demanda :
« — Et lui, y en a-t-il casque ?
C'est vrai que Faidherbe est tête nue, comme je vous ai dit. Et jamais, jamais, au Sénégal, on n'a vu un blanc tête nue.
C'est bo:i pour les nègres. Qu'est-ce que je poiivrtis répondre, hein ? Et pourtant c'était trop bêle. Je dis :