‹ Le bolchevisme dans l'impasseChapitre 14 sur 52 · MR · texte numérisé non relu

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que pour la production. La technique de l'usine, l’ouvrier s’en trerait au besoin. Mais il ne peut continuer à produire sans un apport incessant de matières premières et auxiliaires, ainsi que d'outils et machines neufs quand il y en a d’usés. D'autre part, les ouvriers de l’exploitation ne peuvent pas vivre de ses produits. Il leur faut les écouler en échange des moyens d’existence dont ils ont besoin ou contre de l'argent pour acheter ces moyens d'existence.

On a beaucoup parlé de « gestion méthodique > pour régler tout cela. Mais comme la nationalisation se faisait chaotiquement, sans préparation, sans plan, et comme en même temps on chassait des entreprises précisément les éléments qui eussent seuls été capables d'apporter un peu de méthode dans l’approvisionnement et dans le placement des produits, tout l'appareil de production fut bientôt dans un désordre affreux. Il était menacé d’arrêt complet.

lougov, dans son ouvrage déjà plusieurs fois cité. « L’économie politique de l'U.R.S.S. », donne, d’après des données officielles, les chiffres suivants sur la production brute de la grande industrie russe (calculés en prix d’avant guerre).

Elle donnait comme montant :

Années Roubles en pourcentages par rapport à 191:

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Dans certaines branches d'industrie, la production était presque Complètement arrêtée. Ainsi la fonte du minerai de Guivre était ramenée à 0,001 %, l'exploitation des mines à 1,7 %,, la production de fonte de fer à 2,4 %, celle des matériaux de construction à 2 à 3 % D. 37).

Comme causes de cette désorganisation de l’industrie, lougov indique « la guerre, la Révolution, la guerre civile et l’étatisation violente ».

Il ne ressort pas des chiffres un préjudice catastrophique porté à l'extension de la production par la guerre. Une révo-

lution représente naturellement toujours un trouble dans la production, mais même la révolution démocratique n'accusait pas encore — si les chiffres sont exacts — un recul catastrophique de l’industrie. Il se produisit dans la période de la guerre civile et de l’étatisation « violente », c’est-à-dire précipitée, chaotique, anarchique..

L'industrie menacçait d'arriver à J'arrêt complet, et cela dans le plus bref délai, s’il n’était énergiquement mis un terme à son état d’anarchie. Les bolcheviks avaient, par la dissolution de l’Assemblée nationale constituante, amené la guerre civile et y étaient restés vainqueurs. Ce qui antérieurement ne les avait pas le moins aidés à conquérir le pouvoir politique, c'était d’avoir achevé de pousser l’armée, déjà profondément ébranlée par des années de iguerre sans succès, à la désorganisation complète, à la débandade. Mais maintenant, dans la guerre civile, ils réussirent à créer une nouvelle armée, gstrictement disciplinée, qui vint à bout des bandes des généraux des «gardes blanches >» contre-révolutionnaires. La masse des paysans et des ouvriers se mit pour cela du côté des bolcheviks, parce que dans les rangs des gardes blancs prédominaient les éléments qui voulaient abolir non pas seulement le bolchevisme, mais toute la Révolution depuis mars 1917.

La mise sur pied de cette armée est une des œuvres les plus étonnantes de l’histoire du monde, d'autant plus étonnante que l'esprit animateur ne fut pas un spécialiste militaire, mais dn civil, et pas même un civil à qui sa profession eût donné à faire un travail pratique d'organisation, mais un écrivain de cabinet, Trotzki. Il est vrai qu'il se fit aider par les généraux tsaristes, comme Garvy l'explique dans son livre sur le militarisme rouge.

Le bolchevisme avait toujours été une conjuration sur le modèle blanquiste, bâtie sur une obéissance aveugle des membres envers leurs chefs autocrates. En cela, le bolchevisme se rencontre avec le militarisme. C’est pourquoi tous ses succès ont lieu dans des domaines où des méthodes militaires sont applicables.

Après avoir triomphé de l’anarchie militaire par la créa-

tion d’une armée à la discipline de fer, le bolchevisme entreprit de triompher encore par les mêmes moyens de l'anarchie dans l'industrie étatisée.

Comme quelquefois déjà auparavant et si souvent depuis, le bolchevisme, cette fois encore, sauta sans transition d'un extrême à l’autre. De la liberté illimitée dans l'usine. il passa à la discipline la plus rigoureuse, et même souvent à une militarisation en forme.

Sans doute Lénine n’alla pas aussi loin que le voulait Trotzki. En tout cas, on imposa aux ouvriers une discipline à grande portée et, c’est le point décisif, en les subordonnant à des fonctionnaires, fon pas élus par eux ou pour le moins sous leur influence, mais nommés d’en haut, par les détenteurs du pouvoir de l'Etat.

Les choses marchent de plus en plus ainsi depuis ; de plus en plus tous les hommes de confiance élus par les ouvriers qui pouvaient avoir leur mot à dire dans l'exploitation sont remplacés par un personnel directement nommé ou imposé aux ouvriers par le pouvoir de l'Etat. Cela s étend même aux syndicats et aux coopératives, nous l'avons vu.

Ce sont des fonctionnaires de l'Etat qui dirigent maintenant la production. Mais souvent ce sont des hommes qui | n’ont pas la confiance du pouvoir. La Révolution s y est pris L' trop brutalement avec les anciens employés pour qu'ils aient A pu prendre beaucoup d'enthousiasme pour elle. Et même ceux h qui se sont pliés à l’inévitable ont été regardés avec méfiance. | Pourtant, on n'avait pas de choix. Sans eux, on ne pouvait pas produire. On a dû leur donner des postes de direction.

Autant que possible, on a naturellement essayé de mettre à côté de ces éléments hérités de l’ancien régime des communistes pour les charger de la direction. Mais se tiendraient- ‘É ils indemnes de toute corruption et de toute présomption à | quoi leurs fonctions pourraient les induire ?

Une forte démocratie dans l'usine et dans la vie politique pouvait empêcher cela, pouvait faire qu'aucune défaillance ne restât cachée, que toutes fussent aperçues. Mais le bolchevisme s'est engagé dans une opposition de plus en plus forte à la

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démocratie. Il a tendu à l’omnipotence dans tous les domaines de la vie publique. Cela était incompatible avec la démocratie, cela exigeait les mêmes moyens que s'était déjà donnés l’absolutisme monarchique : une armée et une bureaucratie qui furent assujetties à la discipline la plus stricte. Par ces deux moyens, toute la population est soumise et menée en laisse.

Un silence complet imposé par la force au peuple rend très malaisément possible de porter au jour les fautes des dirigeants. Un régime autocratique se voit donc toujours obligé de mettre à la place du contrôle par le public des organes spéciaux de contrôle, qui doivent à leur tour être contrôlés. Il en résulte une éternelle défiance et un espionnage incessant, conduit par une police qui partage avec le bon Dieu les qualités d'omniprésence et d'omnipotence, mais non pas celles d'omnipatience et d’omniscience.

Le système soviétique qui, de la politique, transporte encore les méthodes de l’absolutisme monarchique dans l'industrie, augmente de plus en plus les pouvoirs des directeurs

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aussi de plus en plus ces mêmes directeurs à une surveillance et à une contrainte continuelles par des hiérarchies politiques et économiques qui leur rendent impossibles toute initiative, toute démarche indépendante. Un énorme appareil bureaucratique est édifié, afin de surveiller les personnes chargées de fonctions directives dans l’appareil de production. Mais en fait, le seul résultat est la paralysie complète de ces personnes et de cet appareil.

Ce nouveau système d’absolutisme bureaucratique appliqué par le gouvernement dans l'industrie ne se révèle pas pernicieux aussi vite que le précédent, l'anarchie. II produit des résultats meilleurs étant donné l’état de l’« âme > prolétarienne en Russie. Mais ces résultats « meilleurs » sont seulement des résultats moins mauvais, non pas bons. L'effet n’en est pas aussi rapidement destructeur. Néamoins, quoique plus

‘lentement et d’une autre manière, ils ne ruinent pas moins

irrésistiblement l'industrie russe. Ils ne la désorganisent pas, mais ils l'étouffent dans une étreinte de fer.

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Tandis que dans tous les pays capitalistes, les ravages de la guerre ont été depuis longtemps réparés et que la productivité de l'industrie s’est fortement accrue, l'industrie de la Russie, malgré la cessation des guerres mondiale et civile, malgré les dix années de paix dont a joui la Russie, n'a dépassé le stade d'avant guerre que tout dernièrement. Et quand elle a réussi par des stimulants extraordinaires, comme celui du plan quinquennal, à augmenter numériquement sa production, cela s’est fait la plupart du temps aux dépens de la qualite, comme nous l'avons vu.

Bien entendu, la statistique ne permet pas de saisir à quel point l'augmentation de la quantité produite est compensée par la baisse de la qualité Mais une chose est certaine : l'extension de la production n'est réalisée que par des méthodes qui rabaissent de plus en plus le goût et la capacité de travail des ouvriers qui, par conséquent, ruinent le facteur le plus important de la production, la main d'œuvre. À cela, les chiffres éblouissants des statistiques de Staline ne changeront rien.

Mais cela représente, en présence de l'accroissement rapide de la population, une incapacité croissante de l'industrie russe à satisfaire les besoins du pays. Cela représente son appauvrissement croissant.

C'est à cet appauvrissement, non à un manque de bonne volonté, qu'il faut s’en prendre si rien n’a été réalisé de ce que les hommies au pouvoir soviétique se sont proposé. C'est avec des plans grandioses qu'ils se mirent à l’œuvre lorsqu’en 1917 ils arrivèrent au pouvoir par surprise. Ils étaient tout pleins du programme socialiste qu'ils avaient en commun avec nous. Si les social-démocrates de l'Europe occidentale ne

l'avaient pas encore exécuté, les bolcheviks mettaient cela au 1 compte de leur trahison et de leur lâcheté, quand ce n’était pas de leur basse complaisance envers la bourgeoisie. Eux, ils

allaient maintenant montrer au monde ce que c’est qu’une révolut:on sociale, quels miracles elle est capable de faire.

Ils avaient les meilleures intentions, ils avaient des plans magnifiques. Mais tout cela a échoué contre l'impuissance de

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l’industrie étatisée. Voilà, en dernière analyse, la cause non seulement de la triste réalité en Russie, mais aussi de la févreuse ligne en zigzags suivie par ses gouvernants, qui constamment, aux plus brefs intervalles, entreprennent de soudaines

| voltes-faces politiques et économiques, déclarent erronée la ! marche dernièrement suivie et l’engagent dans la direction op- | posée, sans jamais se tirer de misère, mais pour s'y enfoncer

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toujours davantage. L'histoire de la Russie des Soviets est celle du fiévreux, qui, pris d'une insupportable angoisse, se tourne et se retourne sans repos sur son lit de malade. Quelque position qu'il prenne, qu'il se couche sur le côté droit ou sur le gauche, cela n'enlève pas son mal. Il continue à le ronger.

Et maintenant, des diverses manières bolchevistes de pratiquer l'industrie étatisée, laquelle est celle qui est vraiment révolutionnaire, qui libère et élève le prolétariat)

Aucune de ces manières n'a rien de commun avec notre but socialiste. Celui-ci commande, non l'étatisation sans condition, mais, comme disaient déjà Marx et Engels, la socialisation de l'industrie, ce qui peut se faire par voie non seulement d’étatisation, mais aussi de communalisation et, si l'on peut dire, de « coopératisation ». Mais en outre, notre programme réclame la socialisation par voie démocratique. L'Etat démocratique, avec plein contrôle démocratique et pleine liberté de mouvement politique de tous ses citoyens, doit préparer méthodiquement la socialisation et la réaliser sur une base démocratique également dans l'usine, c'est-à-dire sur la base d'un règlement démocratique de l'exploitation par ses travailleurs d'une part et ses consommateurs de l'autre.

Cela, d'est un but fondamentalement distinct tant de l'absence de règle et de discipline qui marqua les commencements de l'industrie soviétique, que du ligotage bureaucratique qui caractérise le deuxième stade de son exploitation d'Etat.

Maintenant, devons-nous considérer ces modes bolcheviks d'étatisation comme une révolution sociale, tout convaincus que nous sommes qu'ils ruinent et doivent ruiner la cause du prolétariat et de sa révolution ? Si nous nous laissions aller à ce contresens, il faudrait du moins décider quand a com-

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: mencé en Russie la vraie révolution sociale ? Celle de l’anar-

chie du début ou celle de la contrainte bureaucratique ? Elles sont incompatibles, l'une étant l'inverse de l’autre. Laquelle est en réalité la Révolution, laquelle la contre-révolution ?

Ou devons-nous admettre que tout ce que font les bolcheviks est à considérer par nous comme révolution et à sauver, tant que les bolcheviks s'y tiennent, que ce soit aller à droite ou à gauche, par la simple raison que les bolcheviks le font au nom de la révolution ?

On le voit, dans la Russie des Soviets, cette question : Qu'est-ce qui est révolution, qu'est-ce qui est contre-révolution, est devenue fort compliquée.

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