‹ Le bolchevisme dans l'impasseChapitre 48 sur 52 · DA CO VU 2 PR ANNEES EN AAA · texte numérisé non relu

DA CO VU 2 PR ANNEES EN AAA

Ce serait une mesure aussi folle que la mesure inverse, la socialisation subite, clichée, qui a été entreprise par les bol cheviks.

Il y a une chose indispensable à toute société, quelle qu’en soit la constitution, c'est la continuité, la marche ininterrompue de la production. Toute grave perturbation durable représente une crise, une effroyable misère.

L'Etat soviétique tombé, ses successeurs auront d'autant plus le devoir de veiller à ce que la production continue à marcher sans interruption que sera plus lamentable provisoirement la situation économique qu'ils trouveront devant eux.

On ne peut pas plus transformer d’un coup sans danger des exploitations d'Etat en exploitations capitalistes qu’inversement. Non seulement on pourra, mais on devra laisser les exploitations d'Etat continuer à travailler comme telles.

Nous devons vouloir que la « Nep » nouvelle s’accomplisse, comme la première Nep de Lénine, mais, bien entendu, dans une plus forte mesure, de façon que la liberté d'action économique conquise laisse naître à côté des exploitations d'Etat des entreprises libres, capitalistes, coopératives, communales. Si celles-ci travaillent avec des résultats plus heureux, livrent des produits moins chers ou meilleurs, paient de meilleurs salaires, etc., les entreprises d'Etat devront être abandonnées. Mais pas avant. Le passage à une autre exploitation, qui pourrait éventuellement être capitaliste, ne doit se faire que quand et où il est avantageux pour consommateurs et travailleurs.

Là où devrait surtout se rétablir l'exploitation privée, dès qu elle est permise, c’est dans le commerce. La plupart des branches du commerce s’accommodent difficilement d’une schémasation bureaucratique. La production socialiste a moins besoin d'une « étatisation > du commerce des marchandises que de son « remplacement » par une organisation de la circulation des marchandises entre associations de producteurs et consommateurs.

Le monopole du commerce est une des institutions de la

.: Russie soviétique qui ont les effets les plus déprimants, et qui

doivent le plus tôt tomber pour faire place au commerce

libre.

D'autre part, il y a des monopoles naturels qu'aucune considération démocratique n'oblige à transformer de monopole d'Etat en monopole privé capitaliste. La démocratie victorieuse aura toutes raisons de maintenir le caractère d'Etat des

monopoles naturels, C’est le cas avant tout des chemins de fer,

mais aussi des forêts, des mines et autres genres d'extraction de produits minéraux, tels que le pétrole.

Reste à voir comment se présentera la situation pour des exploitations d'autre sorte.

Tout d’abord, il se pourrait qu'après la défaite du bolchevisme, le capital, soit faiblesse, soit manque de confiance, ne se mit en mouvement qu'avec beaucoup de timidité. D'un autre côté, la liberté d'action conquise aura nécessairement dans les exploitations d'Etat d’heureux effets : chez les travailleurs, la liberté des syndicats et des Conseils d'ouvriers; chez les chefs d'entreprise, le fait d’être libérés de l’espionnage et des menaces venant des communistes et des filières sans fin de la bureaucratie. Chez les hommes occupés dans les exploitations d'Etat, il y aura plus de courage, plus de savoir, plus de conscience ; le cœur à l’ouvrage, l'intelligence du travail seront augmentés. Dans ces conditions, il est bien possible qu’en dehors même du domaine des monopoles naturels, le nombre ne soit pas petit des branches où, une fois donnée, la production d'Etat, après la transformation accomplie en démocratie économique, se maintienne. |

Cela se réalisera-t-il et dans quelle mesure ? On ne peut naturellement pas le dire d'avance. Mais en tout cas, là encore comme dans l'attente de voir ressusciter Kornilov, ce serait une erreur de croire que le développement nouveau de l'mdustrie, après le renversement du bolchevisme, reprendra simplement à l'endroit où il s’est arrêté il y a une douzaine d'années.

On peut apprécier comme on voudra l’action des bolcheviks dans cet intervalle. Elle n’en a pas moins créé une base nouvelle que l’on n’a pas le droit d'ignorer, sur lequelle la

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démocratie devra continuer à bâtir, dès qu'elle aura réussi. à remplacer l'autocratie communiste |

À faudra qu'au plus tôt soient réparties dans l’agriculture les grandes exploitations communistes, kolkhoses et sovkhoses, lorsque seule la contrainte extérieure, et non une exigence ünterne des travailleurs et des conditions matérielles, en aura tenu les éléments assemblés. Mais là aussi, cette opération de retour à. la culture paysanne sera d'autant plus fructueuse au point de vue économique qu'elle aura été mieux préparée. Recommencer, comme en 1918, à lancer violemment, sans plan et sans précaution, les paysans contre les grandes exploitations pour les détruire et les dépecer, serait anéantir sans profit, tout comme alors, des valeurs considérables dont la production a besoin.

Il n’est pas impossible que certaines de ces grandes exploitations rurales se maintiennent, soit parce qu'elles ont été bien équipées au point de vue technique, soit parce qu'elles disposent d'une élite de travailleurs ainsi que d’une direction éminente. La liberté d'action accrue qui sera en même temps réalisée pour la population mettra aussi les ouvriers et les directeurs de ces exploitations à même de rendre des services supérieurs.

= Hn'est donc pas hors des vraisemblances que bien des kol- Khoses se maintiennent, et même peut-être qu'ils servent ensuite de modèles. Ce ne seront pas forcément les pays les plus avancés industriellement qui donneront le plus tôt les possibilités d'une exploitation socialiste en grand dans l’agriculture. Îl y a pour cela des éléments matériels que des pays en retard

. peuvent tirer d’autres pays industriellement plus avancés: l'es-

sentiel est ensuite les conditions psychologiques préalables, des sentiments de solidarité développés et un haut degré d'intelhgence.

Touchant les perspectives permises à ce genre d'exploitation, qui ne peuvent, pour commencer, être que des expériences isolées, on ne saurait dire rien de précis. On peut prendre à leur égard une attitude sceptique ou enthousiaste. Les expériences faites jusqu'à présent et toutes les conditions existantes en Russie parlent plutôt en faveur du scepticisme. Mais des

divergences à ce sujet ne doivent pas nous diviser beaucoup. N'importe quel menchevik saluera avec joie la prospérité de kolkhoses et sovkhoses, et il n’est pas un socialiste révolutionnaire qui en approuve l'établissement par la force selon la méthode bolchéviste. Les deux partis s’accorderont à dire qu’il y a lieu de laisser à la population agricole la liberté la plus complète dans le choix des modes d'exploitation qui lui iront le mieux.

Nous ne parlons pas dans ce chapitre des conditions qui s‘étabhront en Russie après la chute du bolchevisme. Notre affaire est de chercher si un programme d’action n’est pas possible, qui pourrait être accepté par toutes les tendances de la démocratie et du socialisme en Russie, qui soit entièrement réaliste, qui se fonde sur les choses telles qu'elles sont et ne demande à aucune tendance de renoncer à une de ses conceptions particulières.

Différer d'opinion sur des perspectives d'avenir qui ne réagissent pas sur notre action dans le présent ne saurait être un motif de division.

Tout ce qu'on peut dire dès aujourdl’hui, c'est ceci si l'on arrive à conquérir la démocratie € formelle », comme on dit, elle suffira nécessairement à apporter aux classes qui travaillent en Russie à la ville et dans les campagnes non seulement la liberté d'action politique, mais aussi une productivité accrue de leur travail et par là une augmentation de bienêtre, et cela d'autant plus que là-bas les ouvriers et paysans ne trouveront devant eux, du moins dans les premiers temps, qu'une classe capitaliste faible et pas de propriété foncière du tout, et n'auront à faire qu’à des intellectuels que leurs sympathies rangeront presque en totalité du côté des classes laborieuses.

Rien de plus erroné que de croire le prestige du prolé. tariat en Russie et, par suite, dans le monde, condamné à baisser, s'il perdait sa position privilégiée dans cet Etat.

C'est plutôt l'inverse. De la constitution soviétique il ne

peut sortir que du mal et le plus net antagonisme entre pay-

sans et ouvriers. Seule la démocratie permet à l'Etat de pros-

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pérer de nouveau, mais aussi aux paysans et ouvriers d’avoir

des intérêts communs, et alors, dans l’action politique pour le

bien commun, c'est aux ouvriers — avec les intellectuels —

que la direction ne peut manquer de revenir. Le fait qu’en

démocratie ce sera une direction reposant sur une supériorité

intellectuelle, non sur une police politique et des « troupes de choc >» armées, accroîtra considérablement le prestige du prolétariat russe, qui, sous la direction bolcheviste, est tombé si bas.

Mais l'application du programme de démocratie que nous venons d'exposer aura infailliblement pour conséquence d'entrainer, non seulement pour la Russie, mais pour toute l'Europe, les progrès les plus importants.

Toute pauvre qu'est devenue la Russie, elle n'est pourtant pas entièrement dénuée de ressources. Dès que cesséra la possibilité de confiscations arbitraires, des réserves cachées apparaîtront au jour. La partie aisée de l’émigration, en revenant, apportera d'autres ressources, et enfin le crédit de l'Etat montera aussitôt que la légalité parlementaire remplacera l'arbitraire autocratique. Cela, ainsi que la productivité du travail, qui, dans les circonstances nouvelles, croîtra dans les villes et les campagnes, peuvent mettre les habitants de la Russie en état de satisfaire mieux qu'auparavant leur appétit de denrées, mais aussi de remédier au manque de moyens de production, ce qui, à son tour, augmentera encore la force productive et le crédit de l'industrie et de l’agriculture. Qu’estce à dire, sinon, par une constante action réciproque, un accroissement continuel de la puissance d'achat russe sur le marché mondial ? Ainsi est engagé un processus qui finalement peut conduire à triompher de la terrible crise pesant actuellement sur tous les Etats modernes.

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Ce qui a le moins contribué à l'amener n'est pas le fait

que les gigantesques territoires agricoles de l'Orient, Indes,

Chine, Russie, n’ont, depuis la guerre mondiale, par suite de perturbations extérieures, de soulèvements, de boycottages,

offert à l’industrie de l'Occident que des débouchés très resserrés. Et les hommes d'Etat de l'Europe le savaient bien.

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Plus d'un parmi eux a essayé de se mettre bien avec les bolcheviks pour que l'industrie de son pays fût admise sur le marché russe. Ils espéraient d'’abondantes commandes. I nya qu'un malheur, c'est que ce marché doit rester absolument sans importance tant que règne le bolchevisme.

L'établissement de la démocratie en Russie n’ouvrira pas seulement son marché à l’industrie du monde. Elle l'élargira aussi rapidement dans des proportions énormes.

Cela doit avoir sa répercussion, non pas seulement sur l’industrie, mais aussi sur la classe ouvrière de l'Europe (et de l'Amérique), renforcer la conscience qu’elle a d’elle-même et sa puissance politique, diminuer le nombre de ses éléments que la guerre et le manque de travail ont fait déchoir, qui se laïssent acheter par les capitalistes ou qui gaspillent leurs énergies dans une absurde petite guerre contre la loi. La démocratie prolétarienne doit grandir en force dans les Etats prépondérants du monde, dépasser le stade de la paralysie causée par l'équilibre entre les classes et s'engager résolument dans la voie menant aux formes supérieures de vie que nous appelons socialisme.

Il y a plus.

Si la démocratie triomphe en Russie, elle se trouvera devant un pays entièrement appauvri.

Sans doute, elle lui donnera l’occasion d’une montée économique rapide, mais seulement si elle évite tout gaspillage, si elle concentre tous ses moyens au développement de ses forces productives.

Gaspillage, pour nous, ce n’est naturellement pas comme pour les capitalistes, les dépenses à faire pour maintenir et accroître la force de travail. Se procurer des ressources pour les écoles, pour les malades, pour les chômeurs, ce n'est pas pour nous du luxe.

Mais nous comptons comme gaspillages toutes les dépenses faites pour des buts de destruction, par conséquent toutes les dépenses militaires. Aucun pays n’a plus besoin de désarmement que la Russie. Mais elle n’en jouira pas, elle ne pourra en goûter les fruits en repos, si elle désarme seule auprès de

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