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La révolution agraire en Russie

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À. — Formes d’exploitation nouvelles Le caractère saillant du bolchevisme est sa hardiesse. Il lui doit la plus grosse part de l'impression fascinatrice qu'il à exercée et exerce encore sur tant d'’âmes dont la sympathie est acquise au socialisme.

Mais il y a des genres très différents de hardiesse. À tous on ne doit pas donner la même valeur.

Il y a, par exemple, l’admirable hardiesse de l'être humain qui risque sa vie pour l'amour d’un but élevé,quoique ayant la Connaissance exacte des difficultés et des dangers qui l’attendent.

Moins admirable déjà est la hardiesse du joueur, née du goût pour le facile et de l'horreur du travail. L'homme n’a pas la patience de préparer son succès par un travail long et infatigable ; il aime mieux se fier à sa chance dès que sem- Dé sotfrit à lui une occasion de réahser mn peine, d'un seul coup, un gain énorme, s'il a l’audace de jouer son va-tout.

On ne peut ranger plus haut la hardiesse provenant de l'ignorance, qui s'engage inconsidérément dans une voie parce qu elle n’a aucune idée des terribles choses qui la guettent, des abîmes où elle va se perdre.

Au degré le plus bas est la hardiesse, enfant de l'embarras et de la détresse, qui se jette dans des périls parce qu'elle ne connait pas d'autre issue pour se sauver de la ruine qui la menace de tous côtés.

Lorsque Lénine, en octobre 1917, sengagea dans la lutte pour la toute-puissance, ce qui l’animait était sans doute surtout la hardiesse du premier genre, bien que chez plus d’un

de ses camarades il puisse y avoir eu quelque chose aussi du hasardeur. Mais lorsque, ayant le pouvoir, il se mit en devoir d'édifer d’un coup sur l’état arriéré de la Russie, par les moyens de la terreur, une république destinée à dépasser de haut tous les Etats civilisés, de susciter par enchantement, du jour au lendemain, un mode de production socialiste tout développé pour un peuple dont l’immense majorité, plus de cent millions d'hommes, se compose de paysans et d'analphabets produisant de la façon la plus primitive, — ce fut bien alors l'œuvre d’une hardiesse extraordinaire, mais hardiesse du troisième genre. Pour se laisser imposer par elle, il fallait déjà une bonne dose de naïveté.

Cette folle expérience ne peut se terminer que par une effroyable culbute. Même le plus grand génie ne pourrait l’éviter. Elle résulte naturellement du caractère irréalisable de l’entreprise dans les conditions données, avec les moyens donnés. Mais plus se fait sentir la faillite, plus se manifeste la hardiesse du dernier genre, celle du désespoir. Tandis que les masses travailleuses vont rapidement à la ruine, c’est de projets toujours plus gigantesques qu'on accouche pour se tirer du fond où l’on s’enlise. Mais en même temps s’augmente la nervosité, à mesure que le feu brûle les doigts. Plus le projet est gigantesque, moins on donne de temps pour le réaliser, et plus est grande, d'autre part, la violence employée pour obtenir par force des résultats que pourrait seule procurer une lampe mer-

veilleuse d'Aladin.

C'est chose bien étonnante qu'il y ait toujours encore en Europe Occidentale des hommes, et même des hommes très cultivés. des socialistes convaincus, ayant par ailleurs en face des communistes une attitude très négative, à qui pourtant cette fabrication de projets impose par sa hardiesse. Elle n impose, il est vrai, que par là. Comme si la seule hardiesse pouvait produire quoi que ce soit. La hardiesse est une vertu à la guerre, mais quand il s’agit de production, elle ne mène pas loin.

J'ai été fort surpris lorsque récemment un camarade manifestait devant moi son enthousiasme pour la socialisation de

l’agriculture qui devait maintenant s'accomplir en Russie. C'était pour lui un des plus grands événements de l'Histoire du monde. Et il se figurait que je devais être particulièrement heureux de cette révolution géante parce que j'avais depuis toujours soutenu que la grande exploitation dans l'agricul- Î ture serait le point de départ de sa socialisation. Ces féhiciil tations me donnèrent le sentiment d'être quelque peu compromis. En soi, cela serait fort indifférent. Mais ce qui ne | l'est pas, c'est ceci : voit-on avec clarté dans nos rangs ce que, | du point de vue marxiste, il faut dire en principe de la dernière ï expérience du bolchevisme? Autant que Je puis voir, la presse ï du parti est à cet égard fort sceptique. Cependant, il ne me | À Paraïit pas superflu de chercher sur quelles raisons se fonde je notre scepticisme. Le fait est. non pas que « vraisembla- | blement » l'expérience ne réussira pas, mais qu'il faut dire « en pleine certitude » : elle échouera et doit échouer.

Il est exact que, dans la fondation des « kolkhoses » (des domaines collectifs) russes, sont appliquées des idées que J'avais déjà développées antérieurement. Il y a plus d’une autre de mes idées que je trouve mises en application dans la Russie des soviets. Je n’en suis pas toujours ravi.

En 1918, j'ai écrit un livre intitulé : « Remarques socialistes sur l’économie de transition » (1). Il était terminé dès le mois de mars de cette année-là, mais la censure de guerre ne le laissa passer qu'immédiatement avant la révolution. J'y recherchais quelles revendications nous devrions poser pour que la transition de l'économie de guerre à l'économie de paix se fit avec le moins de souffrances et le plus d'avantages possible pour le prolétariat. Je comptais dès le début de 1918 avec la possibilité que la guerre finit par un ébranlement « ouvrant au prolétariat le chemin du pouvoir. Alors, l’économie de transition représenterait l’époque où l'on passerait, non seulement de l’état de guerre à l’état de paix, mais aussi du capitalisme au socialisme. »

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(1) Socialdemokratische. Bemerkungen zur Uebergangswirtschaft.

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Voilà ce que j'écrivais dans la préface, datée de juillet 1918. Je voyais la situation trop favorablement, en ce sens que je ne m'attendais pas à voir les communistes être assez fous et trouver assez de suiveurs pour porter dans le prolétariat allemand la plus profonde des divisions à l'heure de prise du pouvoir et pour lui rendre ainsi impossible de garder ce pouvoir entre ses mains.

Dans cet ouvrage, j'étudiais entre autres cette question Comment peut-on, étant donné l’état où la guerre a fait tomber l'appareil de production, accroître rapidement la possibilité de produire ?

Pour cela, je recommandais (p. 44) l'introduction du système des équipes. Ce n’était pas une nouveauté, assurément. Le système des équipes est, notamment dans les mines, une invention vieille comme le monde. Mais, sous la forme capitaliste, il agit au grand détriment de l'ouvrier, nommément par le travail de nuit. Je m’efforçais d'éviter ces dommages en réduisant fortement le temps de travail, les dangers du travail nocturne pour la santé devant d’ailleurs être diminués parce que les périodes de nuit seraient plus courtes que celles de jour.

Admettons que la journée de travail rormale ait été en temps de paix de 10 heures et qu’on n’ait travaillé qu'avec une seule équipe. Si dorénavant on établit trois équipes travaillant respectivement 8, 6 et 4 heures, la durée de l’exploitation par jour sera relevée de 10 à 18 heures,

Mais comme, avec un temps ainsi réduit, le travail devrait être organisé plus intensivement, on pourrait sans doute dans les trois périodes produire plus du double de ce qui était auparavant produit en un Jour.

Cela reviendrait au même que si le nombre des broches était augmenté de 6 millions à plus de 12 millions.

Afin de mieux utiliser leur appareil de production dégradé, les bolcheviks ont, on le sait, eu effectivement recours au système des trois équipes. Non pas, je crois, déterminés par moi : l’idée se présentait d'elle-même. Ils ont ainsi réduit le temps de travail. Mais le point le plus important, ils ne l’ont pas établi : la période de nuit n’a pas été diminuée par rapport à celle de

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Jour, et pourtant cela est indispensable. si l’on ne veut pas que le travail de nuit ait des effets destructeurs sur l'organisme.

Je m'occupais en détail, dans mon ouvrage, de l’asriculture. Je fis ensuite, après la Révolution de 1919, paraître les parties traitant de ce sujet en brochure à part sous ce titre & La socialisation de l’agriculture » (1). J'y étudiais comment. malgré la prédominance des exploitations paysannes, 1l serait

possible d’ rer l’agriculture à la productis iale. } possible d'amener l'agriculture à la production sociale. Je # ” ] + nr , 23 gs D L ” p'y bé ” 1 10e L demandais que les villes acquissent et exploitassent plus que Mr dd ce Ne | DE Jusqu à prèsent des domaines ruraux à elles afin ie

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Primitivement la coutume à l’époque de la markgenossenschaft.

Le résultat final serait que Ia 1naison, la ferme. le jardin seraient bien en «exploitation privée par le paysan comie. dans [a Htrkgenossenschaft, is étaient propriété pleirement privée, mais que la Culture des champs serait faite en commun avec les forces de travail de la commune. (p. 61)

C'est de la même façon que dernièrement, en Russie soviétique, à côté des grandes exploitations proprement dites («sovkhoses », c'est-à-dire exploitations soviétiques), il a été fondé des exploitations de village (« kolkhoses >», c'est-à-dire exploitations collectives) par des paysans qui s associaient.

C'était assurément un procédé remarquable, dont, il est vrai, dans les tristes conditions de la Russie, avec sa population appauvrie, dénuée de hberté, ignorante, l’on ne pouvait attendre beaucoup, mais qui ne pouvait en aucun cas être nuisible, s'il reposait sur une association volontaire des paysans.

Ce caractère volontaire de l'association était le point auquel J'attachais le plus d'importance. C'est ce qui fait que dans mon livre sur « La révolution prolétarienne >» (2) publié en

(1) Die Sozialisierung der Landivirtschañft.

(2) La révolution protétarienne et son programme, traductior: francaise de BRACKE et Angèle ROUSSEL (Bruxe'les, L'Eglantine, 1925) p, 424 ct suivantes.

1922, je m'exprimais au sujet de l'agriculture exploitée en commun par des villages paysans avec bien plus de scepticisme qu’en 1919. En l'année 1919, écrivant pendant la Révolution, ‘e m'attendais à une forte position de puissance prise par le prolétariat et à un profond ébranlement de l’agriculture, qui rendrait beaucoup de paysans accessibles aux innovations. Et ie pouvoir politique du prolétariat favoriserait de telles innovations par les mesures d'Etat. En 1922, on ne pouvait plus compter là-dessus. Aussi n’envisageais-je plus dans mon livre un fort mouvement dans les milieux paysans pour réunir leurs terres arables, si grands que fussent les avantages techniques d'exploitation qui en résulteraient. Le paysan est trop attache à sa propriété individuelle. Sans doute, je tiens toujours pour très féconde l’idée que, le paysan possédant et exploitant individuellement sa maison, sa ferme et son jardin, il cultive au contraire le champ en commun avec les habitants de la même localité. Mais en 1922 je n’attendais de grands progrès en ce sens que des ruraux prolétaires. Ceux d'Italie avaient fait dans ce domaine des débuts gros d’espérances. Naturellement, le fascisme les a depuis anéantis, comme tant d’autres choses précieuses. En dehors de cela, je recommandais que, dans l'organisation de colonies nouvelles, on procédât de manière à laisser aux colons leur maison avec ferme et jardin en exploitation privée, mais à faire travailler en commun la surface arable. Dans des organisations nouvelles de ce genre, on n'aurait pas à considérer comme obstacle une propriété individuelle déjà existante. Jusqu'à présent, toutefois, cette suggestion n’est pas tombée en terrain fertile.

B. La grande exploitation dans l’agriculture

Mais devons-nous, en agriculture comme en industrie, voir dans la grande exploitation la forme supérieure la plus . ? 2 ° “ productive? Est-ce une forme d exploitation à laquelle nous devions tendre pour assurer à la population des vivres à bon marché et procurer aux travailleurs des champs une augmen-

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tation de loisirs, une supériorité de bien-être, la quantité de leurs produits restant égale ou même s’augmentant

Voilà une question sur laquelle on a très vivement discuté dans nos rangs il y a un âge d'homme. Depuis, l'intérêt s’est fait quelque peu moins intense. Marx et Engels avaient l’idée que la technique et l’agronomie modernes faisaient de Ja grande exploitation la forme supérieure dans l’agriculture tout comme dans l'industrie, cette forme seule permettant l’utilisation à plein des forces de production modernes. Pour eux, la petite exploitation paysanne représentait un reste de la barbarie, condamné à disparaître et que nous n'avions pas à maintenir artificiellement. Cette Opinion s’appuyait sur nombre de faits et prit une grande actualité à l'époque de la grande crise du siècle dernier. Alors surgirent d’autres camarades(le plus important était Edouard David), qui déclarèrent la loi de la supériorité de la grande exploitation non valable en agriculture. Là, Ja petite exploitation se montrait au contraire supérieure. À elle appartenait l'avenir. Le travail salarié capitaliste, dans l'agriculture, ne serait pas, comme dans l’industrie, vaincu par la socialisation des grandes exploitations, mais par leur morcellement et leur répartition en petits domaines familiaux, chacun étant exploité sans travailleurs salariés, rien que par l'homme, la femme et les enfants mineurs.

Cette discussion m'amena à étudier à fond le sujet dans mon livre sur « La question agraire, (1899) » (1), au point de vue duquel je reste encore aujourd'hui. Si, depuis 1900, je ne l'ai pas fait paraître en nouvelle édition, ce n’est pas que j'aie abandonné les vues que j'y avais exposées, mais parce que la situation agraire a beaucoup changé depuis lors, puisque, d’une période de diminution des prix du blé, nous sommes entrés dans une période d'augmentation. J'aurais donc dû faire entrer dans mon étude une série de phénomènes nouveaux, et j'en étais empêché par d’autres travaux à faire.

(1) Die Agrarfrage. Traduction française par Edgard Mi. Chaud et Camil'e Polack. Paris, Gilard ct Brière, 1900.

Le résultat principal auquel j'étais arrivé en 1899 consistait en ce que, sur bien des points, j'avais dû donner raison à David, en abandonnant l'opinion de Marx-Engels, mais seulement, il est vrai, pour ne l’en maintenir que plus fermement dans l'essentiel. Je devais concéder que la progression de la grande exploitation observée par Marx et Engels dans l'agriculture s'était arrêtée et ne s'était jamais produite avec beaucoup d'intensité. Mais, d'autre part, ce que je pouvais constater, ce n'était pas non plus une élimination progressive de la grande exploitation par la petite, c'était une tendance frappante à la conservation des mêmes dimensions d'exploitation. Tantôt l'une, tantôt l’autre gagne du terrain, mais ce mouvement se produit toujours très lentement, et jamais longtemps dans le même sens. Dans l’ensemble, la proportion relative de chacune des étendues d'exploitation se modifie peu, s’il n’agit sur elles que des facteurs économiques, non des forces extérieures. Quant à la supériorité de la grande sur la petite exploitation et inversement, on ne peut établir ni l’une ni l’autre d’une façon absolue en agriculture, mais selon les conditions sociales, c'est tantôt l'une, tantôt l’autre étendue d'exploitation qui se révèle la plus rationnelle.

Cela, Marx et Engels l’avaient déjà reconnu. Ils ne regardaient pas toute grande exploitation agricole comme supérieure par rapport à la petite, mais seulement celle qui dispose de toutes les ressources modernes de la technique et de la science agronomique, lesquelles sont soit inaccessibles, soit inapplicables à la petite exploitation.

Là où petite et grande exploitation travaillent à égalité de technique et de savoir, la petite se montre supérieure, parce que l'intérêt du paysan au produit de son exploitation est plus grand de beaucoup que celui de la main-d'œuvre louée dans la grande. Seule une supériorité de technique et de science appliquée dans la grande exploitation peut compenser cet avantage de la petite. Il faut ajouter que, dans l’agriculture, la grande exploitation a jusqu’à présent revêtu des formes qui offraient à l'emploi de la technique et de la science les plus développées de très fortes résistances. Cela constitue entre la

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