‹ Le bolchevisme dans l'impasseChapitre 7 sur 52 · CRD LE DT TS SPP NEARR TE REX ONE EN DÉS EE TNT ARE RESTE TS · texte numérisé non relu

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grande exploitation agricole et celle de l’industrie une différence très notable, Faisons-la ressortir Ici, parce qu’on ny a encore pas prêté grande attention.

La grande propriété foncière a une tout autre origine que la grande industrie capitaliste, Celle-ci est de date très récente: à peine compte-t-elle quelques siècles. La grande propriété fon-

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et aussi ja grande exploitation agricoie, nous les trouvons au contraire dès les Commencements de l’histoire écrite. La grande industrie capitaliste doit sa croissance à la supériorité économique et technique sur l'artisanat par les avantages économiques qu’elle comporte. Le bon marché de ses marchandises est son arme irrésistible.

Au contraire, la grande propriété foncière est hlle de la violence, de la conquête. Là où elle laisse subsister à côté d'elle des paysans, elle étend plus tard son domaine de nouveau par la violence, par les évictions de paysans et en s emparant de la propriété commune de villages agricoles, ou de communautés de « marches ». Quand elle ne se contente pas de transformer les paysans auparavant libres en fermiers tributaires, mais se met à exploiter elle-même, c’est également par la violence qu’elle se procure des forces de travail nécessaires : ou bien elle emploie des esclaves prisonniers de guerre, ou bien elle contraint les paysans tributaires à mettre leur force de travail dans une mesure déterminée à sa disposition.

Toutefois, pour l'essentiel, le grand propriétaire foncier ainsi créé ne se sent pas cultivateur, C'est comme guerrier qu il se regarde. Il est et reste avant tout l'homme de guerre non homme des champs. Et les conséquences de cette origine se font sentir dans la grande exploitation agricole. jusqu'’auaujourd'hui. Or, sur cette base, il ne peut se développer une technique supérieure et une exploitation scientifique. Le travail forcé des esclaves ou des serfs, tout comme la direction d'amateur qu'est celle d’un seigneur féodal ne cessant d’être homme de guerre Que pour devenir homme de cour, — ce sont là, de toutes les formes d'exploitation possibles, les plus irrationnelles. L’esclave maltraite les bêtes du seigneur, on ne peut lui confier que les outils les moins délicats. Le serf tra-

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vaille le bien du seigneur avec ses propres instruments et ses propres attelages, mais il les y emploie plus négligemment que dans son propre domaine. Les conditions d’une bonne culture, il les connaît bien mieux que son seigneur, et 1l est infiniment plus intéressé à les observer dans sa propre exploitation que le mercenaire qui, comme métayer ou régisseur, administre le bien du seigneur, la terre corvéable. Là où règnent ces conditions sociales, l'exploitation paysanne est en tout cas la plus productive, celle qui a la supériorité.

Or, jusqu’à présent, cela n'a pas changé beaucoup quand le travail forcé dans la grande exploitation a cédé la place au travail salarié. Les possibilités de s'éduquer, de s organiser, dé

conquérir des conditions humaines en salaires, logements, temps de travail, sont beaucoup moindres à la campagne que dans la grande ville. Il est en conséquence particulièrement difficile aux ouvriers agricoles d'arriver à cette intelligence, à cette initiative, à cet intérêt pris à la marche du travail, sans lesquels un heureux emploi de la technique et de la science modernes en agriculture est bien moins possible que dans l'industrie; car ce qu'il faut à la première, ce ne sont pas des gestes toujours les mêmes dans des conditions toujours pareilles à l'usine, mais elle fonctionne en pleine nature dans des conditions rapidement variables, auxquelles il y a lieu d'adapter intelligemment les machines et les méthodes de la culture moderne. Ainsi, la grande exploitation en agriculture demande à l'intelligence et à l'initiative des travailleurs salariés plus que la plupart des branches de la grande industrie. Et les conditions sociales dans Îlesquelles sont jusqu’à présent administrés les grands domaines rendent bien plus malaisée qu’à la ville l'ascension des salariés à plus de science, à l'indépendance de pensée et d'action, à l’association en grandes organisations, à la prise d'influence sur la marche de la production. C’est principalement ce qui fait que la grande exploitation en agriculture n'a pas jusqu à présent pris encore la supériorité économique qui lui revient de par le niveau atteint par la technique et la biologie modernes.

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C. — Les conditions de la grande exploitatio dans l’agriculture russe

D'après ce qui précède, il est facile de prévoir quelle fin attend l'expérience « hardie >, grandiose, « historique », de l'actuelle « révolution agraire » en Russie.

Comme ils l'ont toujours fait, les bolcheviks ralsonnent en ces matières sur des conclusions de Marx, mais sans aucune idée de la méthode marxiste.

Pour Marx, il n’y avait rien d'absolu: pas d’absolue supériorité du socialisme sur le capitalisme, de la grande sur la petite exploitation. Toujours il faisait dépendre cette supériorité de conditions déterminées. De celles-ci, les bolcheviks font tout à fait abstraction; ils doivent le faire, car une étude de cette question : Les conditions de réalisation de tel ou tel de nos projets sont-elles données? les paralyserait du premier coup. Or, une étude pareille doit précéder chacune de nos actions si l’on veut qu’elle ait un fondement solide et ne risque pas de tomber dans la fantasmagorie.

Pour que la grande exploitation dans l’agriculture se montre efficace, il faut avant tout quexistent en quantité suffsante dans le pays les ressources de l’agriculture moderne. II faut aussi un nombre suffisant de forces de direction pourvues d'une éducation scientifique, pour employer comme il faut ces ressources, et partant, de nombreuses écoles supérieures d’agriculture, des laboratoires d'essais biologiques et chimiques, etc. Mais avant tout, il faut qu existe une classe de travailleurs agricoles dont le niveau soit élevé. Celle-ci présuppose une large démocratie ayant non seulement de bonnes écoles populaires, mais aussi liberté complète de presse, de réunion, d’association. La classe ouvrière agricole ne saurait se développer supérieurement, ainsi que ses organisations, qu'avec l’aide de la classe ouvrière des villes, vivant dans des conditions plus favorables. Etre avec celle-ci en étroite communication est

nécessaire, ce qui, outre la pleine démocratie, suppose encore

un haut développement des moyens de communication. Il faut que toutes ces conditions soient données pour que

se manifeste à plein la supériorité technique de la grande exploitation dans l’agriculture. Elles ne sont, même dans l'Europe occidentale, qu'incomplètement réalisées; il faudrait un travail intense pour les développer encore. En Russie elles

manquent autant vaut dire complètement. Au moins y a-tl partout une élite d'ouvriers. Et s’il se trouvait en Russie une pareille élite qui réussirait à créer de grandes exploitations agricoles viables, économiquement et techniquement situées à un niveau élevé, pouvant, comme exploitations modèles, exercer une action stimulante et entraînante sur toute la population paysanne, cela rendrait grand service.

Aussi, des essais de ce genre ont-ils été faits depuis le début du règne bolcheviste, et avec les encouragements de l'Etat. Mais les résultats ont été de nature à ne pas provoquer à limitation. Les entreprises se désorganisaient souvent après une courte existence, ou bien elles végétaient péniblement.

En dépit de tous les privilèges et de toutes les faveurs, elles se sont développées avec ure rare lenteur. La superficie cultivée par elles dans la période 1922-1927 non seulement n’a pas augmenté, mais elle est en recul. (1)

Cet insuccès aurait dû être un avertissement pour les maïtres du pouvoir en Russie soviétique. Il a eu le résultat contraire. Puisque les paysans ne faisaient pas mine d’entrer dans les grandes exploitations, de leur céder leur terre, on résolut qu'il fallait les y forcer. Qui diable se donnera de la peine pour étudier si les conditions de pareilles entreprises existent et comment elles pourraient être créées? On a le pouvoir et l’on commande, un point, c’est tout. Avoir des doutes sur ce qu’on peut faire rendre à cette méthode, c’est être contre-révolutionnaire.

Aux environs de 1848, on contait une anecdote pour se moquer de la foi du charbonnier qu’avaient les Russes moyens d'alors en la toute-puissance des autorités de leur pays. Un jeune voyageur russe racontait dans une société allemande que

1) F. Rœætter, La collectivisation de l’agriculture en Russie, (Wirtschaftdienst, 16 mai 1930).

tout en Russie était géant, même les abeilles. Elles étaient

grosses comme des pigeons. — Et les ruches ? lui demandait-on. — Ah! elles sont comme ici. — Mais comment cette grosse abeille peut-elle entrer dans cette petite ruche?. — Il faut

bien, (1) répliquait le Russe d’un air supérieur.

C’est devenu un dicton courant. Il est aujourd'hui, quasiment un siècle après, répété le plus sérieusement du monde par Staline et ses hommes : « Il faut bien », 1l faut que le paysan, bon gré mal gré, entre dans la ruche, dans la grande exploitation, sans s'inquiéter s'il y est à sa place et s'il s'en accommode. Par malheur, Staline n'est pas le Russe d'une anecdote inventée à plaisir, mais le très réel autocrate absolu régnant sur les cent cinquante millions d'habitants de la Russie soviétique.

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