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De toutes les conditions qui devraient être remplies pour que la grande exploitation agricole fût supérieure à la petite, pas une n’est réalisée en Russie. Des machines agricoles? Oui, il y en a, mais en nombre tout à fait insuffisant. La Russie est trop pauvre pour en acheter assez, industriellement trop arriérée pour en produire beaucoup elle-même. Avec cela, l'appareil bureaucratique qui devrait les répartir, est négligent, incapable, sans rapports avec le monde extérieur, gêné dans son action par des mesures de contrôle des genres les plus divers et par des filières compliquées, de plus embrouillé par quantités de plans qui se succèdent, se renversent et se contredisent. De la sorte, la répartition des machines, même des outils les plus simples, se fait en retard, insuffisamment, sans méthode. Nombreuses sont les preuves de ces faits. Donnons-en, à titre d'illustration, quelques-unes que j'emprunte à la « Feuille d'informations de la social-démocratie russe» (2) du 17 avril dernier. Dans un article de cet excellent organe, il est dit sur la facon dont on procure des charrues à l’agricuiture:
(1) Der Bienc muss (l'abeille est obligée). Ces mots en allemand incorrect se disent, en effet, comme une sorte de proverbe.
(2) En abrégé S.R.D., publife en allemand à Berlin, d’après les publications soviétiques.
La désorganisation bureaucratique qui ruine l’économie russe... a fait que des charrues toutes réparées gisent à terre dans beaucoup de districts de l’Union et que ni les exploitations collectives, ni les entreprises de” paysans indépendants me les obtiennent.
Cela est prouvé par des citations du journal « Za industrialisaziou («Pour l’industrialisation >»), qui, paraissant en Russie, est donc communiste. On y trouve encore ceci
Dans les magasins des coopératives du gouvernement de Smolensk, il y a en dépôt, comme matériel non utilisé, 52.000 charrues, 5.000 semeuses, trieuses et charrues à trois socs, du fransport à la campagne desquelles il semble que personne m’aït pu s'occuper. Ce n’est pas un fait isolé ni accidentel. Dans le ressort de Moscou il y a également en chiffres ronds, 150.000 machines agricoles en magasins. En Ukraine, rien qu’em charrues, 78.000 articles ; le nombre n’est guère moindre des machines “enterrées vivantes dans le district de Léningrad, en Sibérie, > dans le bassin du Volga et au Caucase,
Cette situation en présence des commandes de printemps est qualifiée par la feuille communiste elle-même de « presque catastrophique ».
C'est sans doute vrai surtout pour les charrues et autres instruments simples. Le manque de machines proprement dites, plus compliquées, pourrait avoir moins d'importance, car le travailleur agricole ordinaire s'entend si peu-à s’en servir quil les abîme vite. Alors elles sont mises dans quelque coin pour se rouiller, parce que, ordinairement, on ne peut se procurer de pièces de rechange ni de mécaniciens habiles pour les réparations.
On manque également d'engrais, de même que d’établissements techniques pour la production d'espèces animales et végétales améliorées.
Mais avant tout, ce qui manque, c’est le facteur le plus important de la production : un personnel capable.
Déjà sous le tsarisme le manque d’agronomes éduqués : se faisait sentir. La République des soviets a chassé du pays la plupart des hommes instruits, démoralisé et dégradé le reste, dressé plutôt à la phraséologie communiste qu’imbu de savoir professionnel la jeune génération et, en outre, par méfiance, si
bien enlevé à chaque spécialiste (« Spetz >»)! toute liberté de mouvements qu'il lui est impossible, avec les moyens restreints qui sont à sa disposition, de créer quelque chose d’important.
Il n'en va pas mieux pour la masse de la main-d'œuvre. Ï lui manque toutes les conditions préalables sans lesquelles une agriculture supérieure est impossible. Voilà principalement pourquoi jusqu ici les exploitations collectives ont pu présenter de s1 piètres résultats et ont exercé sur les paysans si peu de force attractive.
La façon dont les choses vont dans une de ces grandes exploitations (« kolkhoses »} est clairement décrite par un rapporteur du 23 mai dernier dans le « Socialistitcheskoïé
| Zemledelié ». 1) Voici ce qu'il raconte:
PI Quand j'ai Cornu de plus près le kolkhose, j'ai pu me convaincre que les membres ont raison sur bien des points quand | #s se plaignent de la direction. Le travail du kolkhose est mal là 1. organisé, Les devoirs de chacun des membres ne sont pas fixés Si avec précision. Personne n’a la responsabilité du travail fourni; aussi y a-t-il beaucoup de défauts. Par exemple, la semence est répandue indistinctement sars égard à la qualité des terrains. | {m donne la même quantité à une terre forte ou légère, quoique (| la terre plus forte exige plus de Semence. Les tracteurs des Re | semeuses marChaïent en deuxième vitesse, Ce qui fait que le | grain a été semé à trop grands intervalles. Les sillons n’avaient (t pas été nettoyés, pérsonne n'avait contrôlé et finalement la j: semence a été déversée inutilement sur le champ. Il y a aussi des Cas où, sur le même terrain, une semeuse mécanique était chargée à 80 kïlos à l’hectare, une autre à 112 kilos L’une semait donc serré, l’autre bien plus clairsemé, en sorte que le blé poussera irrégulièrement. Ce travail criminellement négligent a procuré au kolkhose, pour avoir semé trop peu, une « économie » dé semence de 50 quintaux de froment. En présence d’une telle montagne de semence en excédent, la direction est stupéfaite ; probablement, pense-t-on, il en sera arrivé tron. Les conducteurs de tracteurs travaillent fréquemment sans aucune considération de temps, jusqu’à 22 heures par jour, souvent sans habillement de métier. Ils couchent où cela se rencontre, sans lit, directement sur la terre. Les tracteurs doivent souvent s'arrêter parce qu’on manque d'essence. L’essence est distribuée par flacons. I1 n’y a de discipline de travail que sur le papier.
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| : 1) L'agriculture socialiste. Rapport reproduit dans le | R. S. D, du 29 mai, | P |
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L'alimentation des hommes dans le travail des champs n’est pas organisée. La nourriture est mauvaise : soupe et pommes de terre, pommes de terre et Soupe, Avec Cela, mauvais pain, Pas de graisse. Pas de fourrages. Le bétail maigrit et dépérit. Se procurer du fourrage est impossible.
Cela fait l'effet d'être grotesque. Mais c’est devenu une effroyable tragédie, quand le régime Staline a maintenant ordonné tout à coup que le nombre des exploitations collectives devait augmenter à une allure «de tempête» et «d’éclair» assez pour qu'en peu de temps elle embrassent presque toute l'agriculture. C'est que cette allure est devenue pour les bolcheviks d’une nécessité urgente.
D. La collectivisation soudaine
La tentative faite pour édifier chez une population extrémement retardataire, par les moyens d'un terrorisme policier, bureaucratique et centraliste, un mode de production socialiste supérieur au mode capitaliste était d'avance condamnée à finir par la faillite. Elle se rapproche avec une inquiétante rapidité. Les bolcheviks cherchent des expédients pour y échapper, ou, pour le moins, des moyens d’en dissimuler la venue aux yeux de leurs partisans et admirateurs, de ceux qui ne se défilent pas.
De là le plan quinquennal pour l'industrie, qui doit l'élever au plus tôt de la pire dépression à la hauteur de l’industrie la plus riche et la plus avancée du monde, l'industrie américaine. Pour accroître rapidement la production, les bolcheviks ne disposent, il est vrai, à peu de chose près, que des moyens employés par tout fabricant incapable ou sans ressources : pousser sans mesure les ouvriers à l'extrême et en même temps réduire les salaires, ce qui sous le régime soviétique, se fait de la facon la moins choquante par les emprunts forcés qu’on impose aux salariés et qu’on prélève immédiatement sur leurs salaires.
À pousser ainsi sans ménagement, on a effectivement obtenu une certaine augmentation numérique des produits industriels de la Russie. Peut-on les accroître encore? cela semble très
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douteux. Mais déjà l’augmentation obtenue à l'heure qu’il est n'est que de la poudre aux yeux, ‘car les conséquences de toute tension démesurée chez les travailleurs se produisent dans le pays de la « dictature prolétarienne > comme ailleurs : la « qualité » des produits s’abaisse plus rapidement que ne monte leur « quantité ».
Vis-à-vis de l'étranger, les gens des Soviets font parade des chiffres des quantités. Mais quand ils sont entre eux, ils se lamentent de la baisse rapide des qualités, qui d’ailleurs n'étaient déjà pas extrêmement bonnes auparavant.
C'est ainsi que le «Troud», (Travail), le journal syndical de la Russie des soviets, se plaint le 1°” février de cette année : (1)
En 1828-29, nous avions vu se gâter radicalement la qualité de la production, tant dans la fabrication des moyens de production que dans la production des objets destinés à la consommation des masses. Le commissariat du peuple du contrôle ouvrier et paysan de l’U.R.S.S. institua une enquête sur la qualité dés objets fabriqués industriellement pour la consommation des masses. Cette enquête a révélé que la denrée de rebut est portée en masse sur le marché comme bonne, En fait, le rebut atteint dans nombre d'usines 50 % et plus. Cela est vrai
de presque toutes les branches d'industrie comprises dans l'enquête.
Ce sont des chiffres effarants que le « Troud » tire de cette enquête et qui confirment ce que nous avons dit. Naturellement, la production de marchandises inutilisables représente uniquement un gaspillage de force de travail et de matériel. Ce gaspillage est actuellement pratiqué dans l'industrie soviétique à toute force, censément pour échapper à la faillite de cette industrie. En fait, elle n’en est que précipitée.
Le Troud, termine en. l’article cité par ces mots :
Tous les faits mentionnés se rapportent à l’année 1928-29. Dans l’année économique courante, on n’a pas à signaler d’amélioration. Dans un Certain mombre de branches industrielles
(paper, tabac, produits chimiques, etc.), les renseignements sur la qualité des produits fabriqués sont même plus mauvais.
1) Reproduit dars R. $S. D. du 13 février.
J'avais déjà écrit ce qui précède, quand j'ai reçu la R.S.D. du 30 avril, où sont reproduits une série de télégrammes parus dans la « Pravda ». Dans le premier de ces télégrammes, du 10 mars, on se félicite que les ateliers rouges Poutilov aient, non pas seulement atteint, mais dépassé la quotité des tracteurs pour l’agriculture qui leur avait été imposée par l'Etat. Le 1° avril, on annonce le plus net enthousiasme manifesté par les ouvriers des ateliers Poutilov au sujet de ce magnifique résultat. Mais dès le 9 avril, un télégramme
de Kharkov dit :
Les mouveaux tracteurs des ate'iers Poutilov arrivés dans les districts d'Ouman et Proskourov ont, d’après les procès-verbaux de réception, des défauts qui en rendent l’utilisation impossible ; les radiateurs fuient, les pistons n’ont pas de garniture, les pas d« vis sont faussés : par suite de la négligence dans l'assemblage des parties, le châssis est complètement disloqué ; la carrosserie est pleine d’ordures et de cassures de métal.
Ce dernier télégramme met en lumière non seulement les effets du surmenage des ouvriers dans l’industrie, mais aussi le genre de livraisons de machines qui est fait aux kolkhoses.
C'est un vieux fait d'expérience, qui ne devrait pas être inconnu des économistes de l’U. R. S. S., que l'on ne peut pas sauver en stimulant simplement les ouvriers une entreprise dont toutes les bases économiques sont entièrement gâtées.
L’effrayante carence de l’industrie russe a causé aussi un recul constant de la production agricole. D'abord, parce que le renouvellement des moyens de travail agricole s’est de plus en plus arrêté, mais aussi pour ce motif, que le paysan a limité sa production quand, en échange de son excédent de produits, il n’a pas reçu de marchandises ou n'en a reçu que d’inutilisables. À mesure que le paysan porte moins de produits au marché, grandit la tendance à lui prendre de force ce dont la ville a besoin, par l'imposition ou simplement en lui prenant ce qu’il ne donne pas de bonne volonté. Cela diminue naturellement plus que jamais l'intérêt du paysan à produire des excédents au delà de ses propres besoins, mais aussi le pousse de plus en plus dans l'opposition.
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