‹ Le bolchevisme dans l'impasseChapitre 9 sur 52 · DE 6 ES · texte numérisé non relu

DE 6 ES

Pour sortir de cette situation menaçante, il n’y a qu'une issue, si l’on veut maintenir le système des Soviets : substituer aux exploitations paysannes privées de grandes exploitations d'Etat, dont le produit appartienne à l'Etat, dont les ouvriers dépendent complètement du pouvoir de l'Etat. Et comme les gens au pouvoir de la République soviétique sont déjà dans l’eau jusqu’au cou, cela doit se faire tout de suite en quatrième vitesse. Des paysans qui ne cèdent pas volontatrement leur terre aux domaines d'Etat, qui refusent d'y entrer volontairement comme ouvriers salariés, doivent simplement y être forcés. C’est l’histoire de l'abeille : «€ Il faut bien! ».

Bien entendu, la socialisation de l’agriculture s'exécute en Russie des soviets sous des prétextes tout à fait mensongers, comme tout se fait dans ce paradis des ouvriers.

Violenter les paysans, qui s’en aviserait dans l'Etat ouvrier et paysan! Non, il s’agit seulement d’écarter du chemin un obstacle opposé aux:paysans, qui se lancent à toute force dans les exploitations collectives et veulent joyeusement céder leurs exploitations antérieures. Cet obstacle, c’est le € koulak ».

La domination arbitraire du pouvoir soviétique connaît un moyen bien simple de pallier tous les actes de violence. Elle colle à tout être qui lui déplait une étiquette répulsive, et du coup, n'importe quelle infamie est permise contre lui. Un ouvrier qui garde aujourd’hui absolument les mêmes idées de social-démocrate qu'avait encore Lénine en 1916, est tout bonnement un renégat, un social-fasciste, un social-traître. par conséquent une canaille envers qui tous les moyens sont licites. Un ingénieur ou directeur dans une usine soviétique qui, dans la misère générale, n'obtient pas de bons résultats. est un homme qui sabote l’œuvre de l'Etat prolétarien, un contre-révolutionnaire : au mur!

C'est ainsi qu'à présent tout paysan qui ne s’affilie pas avec ivresse aux nouvelles grandes exploitations est un koulak, le pire ennemi des paysans quil y ait. On appelait autrefois « koulaks >» les gros paysans qui tiraient profit de

la situation misérable des petits, en leur faisant, dans les circonstances difficiles, des avances pour lesquelles 1l fallait payer un gros intérêt ou qu'il fallait acquitter en fournissant du travail. Ces usuriers qui, sous le tsarisme, tenaient les paysans en servitude pour dettes continueraient donc entore leur monstrueuse existence dans la Russie d'aujourd'hui, douze ans après la glorieuse Révolution qui a donné aux paysans la terre et le bien-être ! Aujourd’hui séviraient encore de telles détresses dans la paysännerie qu’elle serait contrainte de se laisser explotter par les usuriers ! Et le nombre de ces usuriers est censément si grand qu'ils règnent sur le village et que de nombreuses « expéditions de choc » d'ouvriers urbains sont nécessaires pour venir à bout d'eux ! :

S'il en était réellement ainsi, on ne concevrait pas critique plus mortelle de la politique agraire bolcheviste. Mais en réalité, les choses vont autrement. À vrai dire, pas mieux. Il y a au village assez de paysans pauvres: la politique soviétique ruine de plus en plus de paysans. Néanmoins, d'où viendraiïent aujourd'hui les usuriers? La nature de l'Etat soviétique est sans doute compatible avec l’existence de millions d'ouvriers affamés, mais non de paysans aisés, et encore moins riches. Un paysan riche est hors la loi, non pour ses actes, mais pour son bien. Le qualificatif « koulak » n'est aujourd'hui qu'un fallacieux écriteau mis au cou de tout paysan qui ne veut pas abandonner son petit bien et risquer l'expérience incertaine du passage à l'exploitation collective, parce que celle qu'il a pratiquée jusqu’à présent à titre privé nest pas encore complètement ruinée.

On ne saurait croire tout ce qui en Russie est aujourd'hui marqué de l’épithète infamante « koulak ». Deux exemples seulement, qui viennent de m'arriver dans le numéro du 17 avril de l'RS.D., que j'ai déjà cité. Non seulement des paysans, mais même des ouvriers cheminots qui possèdent un lopin de terre sont qualifiés de « koulaks », exclus comme tels de leur syndicat, et expropriés. Un numéro du « Troud » du 9 avril rapporte deux cas. Un ouvrier, Zidorenko, de Berezovka, depuis dix-sept ans à l’usine, possédait avec sa famille (neuf

têtes) un bout de terrain de 14 hectares et demi. Il fut assez prudent pour céder, il y a déjà deux ans, cette terre au soviet du village. Mais enfin, il avait naguère été propriétaire de terre. Peut-être lui était-il arrivé de regretter de l'avoir cédée. Donc, il était « partisan des éléments koulaks »: il fut comme tel exclu du syndicat et une « brigade de choc » fut envoyée dans sa maison, où, ne trouvant rien d’autre à exproprier, elle lui prit la farine qu’il avait achetée à la coopérative. Un koulakiste encore plus sacrilège, c’est un cheminot de Karpovo, qui fut exclu du syndicat comme « propriétaire de maison » et & spéculateur » et puni de la confiscation de son bien. Le fait est quil possédait de la terre, 4 hectares 35 centiares et. pardessus le marché, une vache. Il disposait aussi d’une maison: ilest vrai qu'elle n’était pas finie. Il travaillait depuis des années à la construire — tout seul — et il logeait en attendant avec $a femme et son enfant dans une chambre. Spéculateur, il l'était aussi, car il avait récolté plus de pommes de terre qu'il nen avait besoin, et il en avait vendu quelques-unes.

Ces deux cas, nous les apprenons parce que les instances syndicales supérieures les ont examinés et les ont trouvés tout de même trop bêtes. Mais, dit le « Troud » lui-même, il y a une infinité de cas analogues qui n’ont pas donné lieu à examen. Et cela se produit chez des ouvriers. Dans les villages, pour le coup, règne le plus pur arbitraire. Un seul exemple du village, que la « Russie Opprimée » de Paris (12 avril) emprunte à la « Pravda » du 25 mars.

A Ekaterinovo, un pauvre paysan fut « dékoulakisé ».

On confisqua chez lui un cheval, sept poules, neuf boîtes d’allumettes et encore quelques petites choses.

C'est par centaines de mille que des paysans ont été dénoncés comme koulaks et expropriés. On ne leur a pas pris seulement leur terre, leur outillage agricole, mais aussi leurs vivres, leurs habits, leurs meubles. Ils ont été jètés dans la misère ou déportés pour le travail forcé dans le Nord, où, en qualité de bûcherons, ils ont froid, ils ont faim et se meurent de misère. Par-ci, par-là, notamment quand les moyens de

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transport manquaient, le koulak a été tout simplement fusillé.

Ce sort-là menaçait tout paysan qui osait refuser d'entrer dans une grande exploitation. Ce n’est pas miracle que la presse soviétique ait pu annoncer triomphalement que les paysans se disputaient l’honneur de céder leurs exploitations privées et d'être admis à adhérer aux kolkhoses. Dans beaucoup de régions, c'étaient même presque tous les paysans quiile faisaient, parfois dans l'espace de quelques semaines.

Dans un remarquable article sur « La politique agraire de Staline », P. Garvy rapporte ceci:

En 1927, il y avait dans toute l'étendue de l’Union Ssovié-

tique 15.000 kolkhozes :; le 17 octobre 1928, leur nombre montait à 38.000. Bientôt les Choses allèrent à pléin galop.

En effet, au 20 janvier 1930, on comptait déjà 59.000 kolkhoses, et quelques semaines après, le ler mars, plus de 110.000. Le nombre des exploitations paysannes collectivisées s'élevait, dans ces semaines, de 4 millions en chiffres ronds à 14 millions, plus de la moitié de toutes celles qui existent en Russie. s

À la vérité, il n’était pas rare que l'effet fût tout autre. Les koulaks menacés se soulevaient, et ils étaient si nombreux, ils avaient si bien toute la population derrière eux — et'même par endroits, des troupes de l’armée rouge se refusalent à marcher contre eux — que Staline fut pris d’inquiétude et, dans sa fameuse circulaire du 15 mars dernier, il interdit tout emploi de la contrainte en matière de socialisation. Mais des décrets ne s’exécutent pas toujours, des Pogroms sont plus faciles à déchaîner qu’à arrêter et la situation est si tendue que la fureur contre les koulaks, c'est-à-dire contre toute la paysannerie qui n'est pas encore complètement ruinée et a quelque chose à perdre, peut faire à nouveau explosion d’un jour à l’autre. La méthode qui consiste à piller les producteurs conduit, il est vrai, à l’arrêt de la production, mais elle procure au moins pour commencer aux pillards la possession de quelques produits dont ils peuvent avoir besoin. |

Au dernier Congrès (le XVI°) du Parti communiste de Russie, Staline a dépeint en couleurs enchanteresses le beau tableau de l’agriculture russe de l'avenir. Toutefois, il a dû avouer que, dans le présent, le cheptel avait reculé de la façon la plus inquiétante. Malgré tout, il a proclamé que la « hauidation du koulakisme », la collectivisation de l’agriculture serait intégralement accomplie dans deux ans. On peut encore en voir de belles!

Nous avons vu que, dans les conditions de la Russie actuelle, la grande exploitation agricole est a priori moins rationnelle que la petite. Le manque de machines, d'agronomes bien pourvus de connaissances, d'ouvriers agricoles instruits, gens d'initiative, capables de penser et d'agir, doit forcément gêner beaucoup l'exploitation en grand. Mais la façon dont tout dernièrement la création de grandes exploitations a été forcée a encore fortement augmenté leurs désavantages. Là où l'on en a créé, elles marchent principalement par le travail forcé; elles ne constituent pas une montée à une forme d'exploitation supérieure, mais une rechute à la vieille exploitation par corvées ou à celle des planteurs, avec cette seule différence que le domaine corvéable soviétique est propriété, non d'une famille d’aristocrates dé guerre, mais d’une clique d’aristocrates communistes de guerre civile.

Le travail forcé est la méthode de travail la plus 1rrationnelle qu'il y ait, celle qui, comparée au travail hbre, arrive aux moins bons résultats. Ne vont volontairement aux exploitations collectives que les paysans tout à fait pauvres, entièrement ruinés, ceux qui se sont montrés les moins habiles ou les plus incapables de travailler. Ils se réfugient dans les kolkhoses pour devenir des pensionnés de l'Etat. Ce n’est pas eux qui feront jamais faire florès aux exploitations collectives.

À tout cela se joint la furieuse rapidité avec laquelle le régime nouveau est lancé tête baissée sans aucune jpréparation, et la violence brutale sans laquelle aucune innovat'on ne se fait en Russie soviétique. Les brigades urbaines de choc, qui doivent inculquer au paysan le goût de la grande exploitation à coups de trique, n’ont pas seulement exproprié les paysans

en meilleure situation, elles ont aussi détérioré beaucoup de leurs instruments, abattu beaucoup de leurs bêtes. D'autre part, bien des paysans, dès qu'ils ont vu que toute résistance à l’entrée dans les exploitations collectives était inutile, ont euxmêmes abattu et mangé ou bien vendu leur bétail, pensant qu au kolkhose ils n’en avaient plus besoin. Dans cette Russie par ailleurs si mal pourvue en outillage — tant vif que mort — ont été ainsi anéantis beaucoup de moyens de production dont elle avait un besoin pressant.

Et finalement est encore venue s'ajouter à tous ces dommages terribles l'épouvantable insécurité qui règne sur toute l’agriculture, dont l'avenir ne dépend ni du vouloir ni du pouvoir de ses travailleurs, ceux qui connaissent le mieux les conditions de leur travail, mais des caprices et des besoins momentanés des maîtres, souvent bien ignorants, qui résident au Kremlin. Ce qui pouvait être encore resté d'initiative et de goût au travail dans la population des campagnes est complètement tué par cette insécurité paralysante.

Dans ces circonstances, on voit clairement à quel résultat l'expérience de Staline conduit nécessairement.

En aucun cas la Russie des soviets ne réussira à créer des grandes exploitations viables. Mais cet essai pour les faire magiquement sortir de terre par milliers du soir au matin, a eu pour résultat que les parties les plus saines et les plus productives de l’agriculture paysanne ont été et devaient être frappées à mort. Voilà quel sera le seul effet durable de la révolution agraire. À l'«allure d'’éclair> qu'exigerait Staline, on me peut collectiviser l’agriculture de toute la Russie sans que da marche de sa production soit complètement enrayée.

Dans l’industrie, on peut bâtir de grandes usines à côté des petites sans que celles-ci s'arrêtent pour cela. Quand un tel arrêt se produit, il est la conséquence, et non pas la condition préalable, de la naissance de la grande exploitation. Mais dans un pays dont tout le sol arable est déjà en culture, une nouvelle exploitation agricole en grand ne peut être constituée que si auparavant une série d'exploitations paysannes ont été éliminées. Cela veut dire que le passage de la petite

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exploitation à la grande ne peut se faire que peu à peu, non pas en vitesse, et que par endroits, non pas partout, si l'on ne veut voir toute la marche de la production agricole détraquée Là est une des causes qui expliquent le caractère stable des

diverses étendues d'exploitations dans l’agriculture. On peut changer du jour au lendemain des conditions de propriété, non des conditions d'exploitation.

Là où l’histoire nous présente des évictions en masse de paysans au bénéfice d'une grande propriété foncière augmentant rapidement, cela se produit simultanément avec un passage de la culture des champs à l'élevage en prairies, comme cela s’est fait temporairement avec profit en Angleterre et dans le nord-est de l'Allemagne, par suite de la demande croissante de laine de mouton.

Mais c’est tout autrement que se présentent aujourd hui les choses en Russie, où ce qu'il faut, ce n’est pas diminuer, c'est multiplier le rapport de la culture des champs, si l’on ne veut pas que sa population croissante meure de faim. Dans ma conviction, c’est peut-être par de grandes exploitations rationnelles que ce besoin pourrait être satisfait le mieux. Mais même si les conditions préalables pour cela existaient en Russie, ce qui est loin d'être le cas, la création n’en pourrait se faire que lentement, pas à pas, en supposant la pleine volonté de la population rurale, à la suite d’une soigneuse préparation, sous peine de jeter le désordre dans toute la production agricole. Ces méthodes d'opération pas à pas, je les ai exposées dans mon livre sur € La socialisation de l’agriculture ». Je m'y élevais expressément contre des méthodes comme celles qui sont actuellement suivies dans la Russie des Soviets.

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Le prolétariat vainqueur aura toutes raisons de veiller à ce que la production des aliments se continue régulièrement. Une expropriation des paysans jetterait toute cette branche de production dans le désordre le plus insensé et menacerait le régime nouveau de famine. Les paysans peuvent donc être tranquilles. Le fait qu’ils sont économiquement indispensables les garantira contre toute expropriation, sans compter que déjà la plus simple des règles de prudence commande de ne pas se rendre hosti'e sans nécessité une catégorie aussi considérable de la population (p. 71).

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J'estimais alors trop haut l’habileté des communistes. Plus est insensée leur façon d'exproprier les paysans, plus c’est maintenant un simple commandement de prudence pour la social-démocratie de tourner résolument le dos aux méthodes soviétiques et de mettre à nu l’absurdité monstrueuse que cache leur « hardie », leur « gigantesque » expérience, que tant de gens regardaient bouche bée.

Forcément, les conséquences pour tout le peuple russe doivent être terribles. Les énormes déficits de l’industrie soviétique ont été jusqu'ici comblés aux frais de la paysannerie. Elle a dû les payer sous forme de prix exorbitants pour les produits industriels ou d'impôts élevés.

Mais que maintenant l’agriculture aussi soit en carence et

en déficit, que restera-t-il pour couvrir celui-ci. La ruine économique devient alors tout à fait inévitable. Une faillite de l’agriculture se fait bien plus vite sentir qu’une failhte de l'industrie. Un peuple peut supporter longtemps un déclin de l’industrie sans périr ; on peut à la rigueur se tirer d'affaire un bon bout de temps sans vêtements neufs, et mieux encore sans meubles neufs, sans vaisselle neuve, sans maisons neuves pour remplacer le vieux qui est usé. On ne le peut pas sans aliments. Le déclin de l’agriculture veut dire tout de suite famine et finalement mort par la faim. Et en outre, de plus en plus grandira l'opposition de la grande majorité de la population, les paysans, au Parti communiste.

E. La révolution agraire de 1918

Pendant de longues années, le régime communiste en Russie a paru être inébranlable. Aujourd’hui on entend très nettement, même à l'étranger, qu’il y a des craquements dans l’édifice. Ce n’est pas pour rien que l'Exécutif de l’Internationale ouvrière socialiste (I. O .S.) s’est sentie, dans sa séance de mai dernier, obligée d'adresser aux ouvriers de Russie un manifeste pour les inviter à sauver la Révolution dans la crise qui vient.

Cela sera sûrement très nécessaire. Seulement, aujourd’hui,

en Russie, 1l n'est pas si simple que cela d'établir quels ordres de faits nous devons considérer comme révolutionnaires, lesquels comme contre-révolutionnaires. C’est le cas, par exemple, pour l'expérience des kolkhoses si on la considère isolément. C'est bien plus vrai encore si nous comparons cette expérience avec la révolution agraire par laquelle le bolchevisme inaugura son action gouvernementale. La révolution agraire de 1930 est exactement l'opposée de celle qu'il a accomplie ou plutôt laissé accomplir en 1918, le partage des terres de la grande propriété foncière entre les paysans.

Si l’on en arriva là, ce n’est pas en particulier aux bolcheviks qu'on le doit. La grande majorité de l'Assemblée nationale constituante élue à la fin de 1917 se composait de partis qui réclamaient la même chose. Seulement, ils voulaient que cela fût réalisé systématiquement, de facon à prendre en considération avant tout les paysans les plus besogneux.

Les bolcheviks devancèrent l’Assemblée nationale par leur décret de novembre 1917 sur les terres. Tout l'effet qu'ils produisirent ainsi, à la différence des autres partis révolutionnaires, c'est que le partage du sol se fit sans règle, par des pillages et des dévastations.

Cependant, il ne faut pas les en rendre trop responsables. Le pouvoir de l'Etat était branlant, les paysans étaient les maîtres dans les campagnes, ils auraient en tout cas fait ce qu'ils voulaient, quoi que pussent souhaiter les socialistes. Lénine y gagna le pouvoir en se soumettant aux paysans. Dans un petit pays comme la Géorgie, sous une direction menchéviste, l’expropriation de la grande propriété foncière et le partage de ses terres se firent selon des principes déterminés. Mais sur le territoire démesuré de la Russie cela eût été difficilement possible. Les révolutions s’accomplissent rarement à souhait.

Mais, d'un autre côté, on n'est pas non plus autorisé à vanter l'expropriation de la grande propriété foncière et le partage de ses terres comme un fieuron particulier de gloire à la couronne du bolchevisme.

Enfin, quelle que soit la part qu'il a eue à la révolution agraire de 1917 et 1918, l'importance historique de cette révo-

lution ne saurait être estimée assez haut. A. lougov a parfaitement raison quand il dit, dans son important ouvrage sur «L'économie politique de l'Union soviétique et ses problèmes » (1) : |

La révolution a supprimé la situation de parias qui était celle des paysans et leur dépendance semi-féodale de la grande propriété foncière, Elle a par là rempli sa fondamentale mission historique et en cela consiste la grande conquête de 1a Révolution russe (np: 106).

La grande conquête de la Révolution sociale en Russie n'a pas été une mesure socialiste, mais une mesure bourgeoise. Quoique d'une autre manière, dans d’autres conditions historiques, elle a néanmoins suivi dans les campagnes la même route que la Révolution française de 1789.

Les bolcheviks veulent-ils qu’on regarde cela comme leur œuvre révolutionnaire particulière? Au fond, ils n’ont fait dans la question agraire que ce que les autres partis révolutionnaires auraient fait arriver également. Mais qu'est-ce qu ils y ont fait qui leur soit propre?

Le partage des terres des grands propriétaires fonciers entre les paysans était devenu inévitable. Mais la population paysanne avait tellement grandi, que cette mesure ne suffisait pas à assurer son existence. Elle était devenue beaucoup trop nombreuse pour qu’en continuant la culture extensive du sol sur la superficie donnée, elle pût lui faire rendre autant de produits qu elle en avait besoin pour se nourrir elle-même et disposer des moyens d'échange contre les produits de l’industrie qu’il lui fallait. Tout le sol de la Russie ne suffisait plus à mettre tout producteur rural en possession d’un domaine paysan suffisant, tant que la culture restait aussi primitive. Nombre d’entre les paysans devaient malgré le partage des terres des grands propriétaires fonciers, rester sans terre, ou les lopins devaient être de si petites fproportions qu’il serait impossible d'en vivre, étant donné la culture extensive.

Intensifier la culture était indispensable pour l'achèvement

1) Die Volkswirtschaft der Sowietunion und ihre Probleme, — Dresde, Kaden, 1929.

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de la révolution sociale dans les campagnes. Cela exigeait une meilleure instruction populaire, et aussi un haut développement de l’industrie, livrant à bon marché aux paysans des outils meilleurs ainsi que d'autres moyens de production, par exemple

des engrais artificiels, et enfin une entière sécurité des conditions de propriété. Celle-c1 est nécessaire pour le progrès technique. Personne n'édifiera de grands et coûteux bâtiments ou ne se procurera des machines, s'il ne peut espérer en tirer un avantage. C’est une des raisons qui font que la méthode de confisquer les moyens de production comme moyen de les faire entrer dans la propriété commune est économiquement si préjudiciable et condamnable. Pour l’agriculture, la sécurité de la propriété est déjà nécessaire avec une technique très primitive, parce que le paysan ne récolte pas dès qu'il a semé: il lui faut bien des mois pour recueillir le fruit de son travail. Pour les améliorations, c'est souvent plusieurs années. Quand il n'est pas sûr que son bien et sa récolte lui resteront, il se refusera à toute amélioration, il limitera son ensemencement à l'extrême. C’est pourquoi, par exemple, en Turquie, par suite de l'arbitraire des pachas, l’agriculture n’est jamais parvenue à un état florissant. |

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La grande Révolution française n’a pas seulement donné aux paysans plus de terre, elle a aussi réalisé à un haut degré la plupart de ces conditions nécessaires à l'intensification de l’agriculture. Le régime bolcheviste est, sous ce rapport, reste loin en arrière de la révolution bourgeoise. Sans doute, il a reconnu lui-même la nécessité d'au moins quelques-uns de ces progrès, mais il n a pas pu les amener, par un manque de moyens qui provenait des chaînes où il tient l'industrie et la population industrielles. L’insécurité permanente des conditions de propriété, elle aussi, est venu non de son caractère révolutionnaire, mais de son caractère autocratique. Nous reviendrons encore là-dessus.

L'instruction, dans les campagnes, est restée presque aussi misérable que sous le tsarisme, parfois même est descendue audessous de ce niveau à cause de la pauvreté de l'Etat. Avec cela, les écoles sont organisées, tout comme autrefois celles du

tsarisme, en vue d'élever non des êtres pensants, mais des sujets soumis et des croyants sans critique : il n'y a de changé que le gouvernement et les articles de foi. Les écoles ne sont plus des moyens de domination du tsar et de l'Eglise orthodoxe, mais du Parti communiste.

Sur la fouyniture des machines, des outils, des engrais, nous avons déjà rapporté quelques faits. Nous n'en donnons qu un exemple.

D’après les données d’une enquête organisée par le Commissafiat du peuple pour l’agriculture, il n’y avait pour 24 millions d'exploitations que 9 millions de charrues et S millions de herses. (1)

Le produit des récoltes en Russie par rapport à l'unité de terrain était toujours resté loin derrière celui de l'Europe occidentale. Dans la République des Soviets, il est encore descendu. Le rendement en froment par dessiatine (à peu de chose près par hectare) était en 1913, de 62,2 pouds, en 1928 seulement de 49,5 (1 poud—16 kg 38).

Avec la culture extensive, d’ailleurs, les mauvaises récoltes sont très fréquentes.

Dans les dix années d'existence du gouvernement soviétique, il n’y a eu que trois années de bonne récolte, cinq de mauvaise, deux de famine proprement dite. Et tandis qu’en Europ: occidentale la mécolte des mauvaises anmées descend de 5 à 10 %, le déficit de rendement dans les années de mauvaise récolte en Russie est de 20 à 30, et même, les années de famine, jusqu'à 50 % (2).

À l'ignorance et au manque d'outils, engrais, bétail, s’est ajouté encore le caractère capricieux du gouvernement soviétique, qui. n'étant limité par rien, mais acculé par les embarras croissants aux expériences les plus folles et les plus contradictoires, réduit au dernier point le goût du paysan pour son travail et tue complètement ses efforts pour améliorer son exploitation. Car enfin, il a vu quiconque récoltait plus qu'il

(1) Iougov, L'économie politique de l'Union soviétique, p. 111.

(2) Même ouvrage, p. 110,

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n’en avait absolument besoin puni comme « koulak » 1! Aussi la surface ensemencée a-t-elle diminuée.

Ainsi, le partage des terres de la grande propriété foncière aux paysans en Russie depuis 1918 n’a pas pu produire les effets favorables qu'avait eus le renversement de la féodalité en France après 1789. La culture paysanne a rétrogradé de plus en plus. C’est le motif le plus important de l'absurde expérience des kolkhoses que nous avons d’abord considérée, et qui

“exproprie le paysan au profit de l'exploitation en grand.

Et alors se pose cette question : De tout cela, qu est-ce qui est à considérer comme révolution qu’on doit sauver de la contre-révolution ?

Le partage des terres entre les paysans ne s'était pas opéré dans des formes très correctes; mais dans un soulèvement spontané de masses populaires inorganisées tout ne se fait pas avec ordre et méthode. Le résultat final fut un grand progrès. Voilà une révolution sociale réellement considérable. Si une classe ou un parti quelconque en Russie se proposait d'anéantir cette conquête et de rétablir l’état de choses d'avant la Révolution, le devoir du socialisme international serait assurément de marcher résolument contre.

Mais où trouvera-t-on ce facteur contre-révolutionnaire ? Certainement pas dans la classe paysanne elle-même. Il s'y élève bien une opposition sans cesse croissante contre le régime soviétique, mais non contre le partage des terres des seigneurs aux paysans : quand le bolchevisme a soutenu ce partage, il a pu être assuré de l’assentiment enthousiaste des paysans. À lui est dû pour une bonne part sa puissance politique dans les débuts de sa domination.

Mais tout ce que l'Etat soviétique a depuis ajouté à cette révolution sociale et tout ce qui aboutit aux expropriations massives et à l’asservissement des paysans est, avec les entraves mises à l’industrie et le faible développement de l'instruction, fait ou pour arrêter la révolution sociale, ou pour la supprimer directement et la changer en son contraire. Si les débuts du régime soviétique dans les campagnes constituent une révo-

lution, l'action ultérieure qu'il y a menée doit de plus en plus être considérée comme une contre-révolution.

C'est contre cette contre-révolution que les paysans s élèvent.

Eh bien, de quel côté devons-nous nous mettre en Russie, si nous voulons sauver la Révolution menacée et repousser Îa contre-révolution ?

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