‹ Le bon Célime: poème anodinChapitre 3 sur 5 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

A peine achevait-il sa touchante supplique.

Que le ciel se chargea, pour lui, d'une réplique A laquelle, sans doute, il ne s'attendait pas. César, dont la colère avait sonné le glas, Se sentit, tout-à-coup, frappé d'apoplexie, Et sur le vert gazon d'une terre adoucie.

S'étendit bonnement, tout le long de son dos, Comme un simple mortel, bien qu'il fût un héros. Le pauvre jardinier, âme compatissante^ Oubliant ses griefs, le cœur plein d'épouvante. Bien vite le porta dans sa chambre et le mit. Avec précaution, au milieu de son lit.

César, à dire vrai, subissait une crise,

Où Tespérance était encor chose permise.

On en avait bien vu, le fait n'est pas douteux, Se tirer, sans effort, d'un cas plus dangereux. Mais, maUieureusement, coup sur coup arrivèrent Deux médecins fameux, qui vous le travaillèrent De si belle façon, que de vie à trépas,

Il dut, bien malgré lui, faire le dernier pas. Mais il ne partit point, sans que leurs honoraires, Ne leur fussent payés de touchantes manières; Car, avant d'expirer, ce fougueux moribond, Sur les deux médecins s'élançant d'un seul bond, A rudes coups de poing vous les mit à la porte. En les saluant d'un : « le diable vous emporte I »

Que le diable entendit cette fois à coup sûr. Puis, après cet effort, croulant comme un vieux mur,

Il subit tout-à-coup une dernière crise, ^ Qui termina ses jours, cette fois sans remise. Mais, comme tout héros, doit avant d'expirer. Prononcer quelques mots que puissent admirer Les siècles à venir, les derniers de notre homme Furent: « assomme! assomme! et puis encore assomme!

Convenons-en, lecteur, maintenant qu'il est mort, Et que la vérité doit, sans peur, sans effort,

Se produire sur lui, cette vie héroïque Ne pouvait s'achever de façon plus logique.

Quand, dans toute sa vie, on n'a fait qu'assommer, Comment, en expirant, ne pas le confirmer?

Lamartine l'a dit : dans le feu qui l'anime, La lampe qui s'éteint, tout^à-coup se ranime. Et d'un éclat plus pur brille pour un instant ; Or, c'est ainsi que fit ce guerrier en partant.

Le lendemain, en deuil, la foule consternée.

Suivait à pas tardifs, cette gloire entraînée Vers le sombre réduit qui devait l'engloutir, Dernier asile, hélas ! où tout vient aboutir ; Et les bons villageois, à la face naïve, Jetaient sur son tombeau la louange plaintive Qui précède l'oubli, bourreau du souvenir.

Enfin, pour éviter comme eux de m'attendrir.

Je dirai, simplement, qu'il eut des funérailles Dignes de figurer au bronze des médailles.

Et qu'on ne pouvait pas, dans un enterrement, Procéder, en tout point, plus magnifiquement.

Retour de Célime. — Ses nouvelles douleurs. '— Tentative de mariage. — Singulière rupture. — Un terrible efifet pour une petite cause.

Quand Célime arriva de la sanglante plage, Il trouva dans le deuil l'asile où son jeune âge Avait d'un œil riant contemplé l'avenir, Ne sachant pas encor qu'il devait en souffrir.

Quel changement, hélas! déjà l'herbe grimpante Etalait en tapis sa feuille envahissante Sur le pavé des cours, et le lézard poltron, Savourait le soleil aux murs de la maison, S'arrogeant en tous lieux, impudent locataire, Les droits abandonnés par le propriétaire.

Pour celui dont le cœur ne battait que d'amour, Quels souvenirs cruels éveilla ce séjour.

Où la mort, par deux fois, de sa tranchante lame

Avait coupé les nœuds qui reliaient son âme

A tout ce qu'il aimait I Quand il revit ces lieux Où son père expira, les larmes de ses yeux, En longs filets d'argent sur sa face coulèrent,

Et de profonds sanglots bien longtemps Tagitèrent. Cependant le défunt, nous devons l'avouer, Avait des procédés qu'on ne saurait louer ; Son ton était tranchant, sa parole hautaine ;

Il avait un peu trop l'allure souveraine.

Car son avis était que l'homme n'était bon,

Qu'à servir, en tout temps, de pâture au canon . Que voulez-vous? nul n'est parfait sur terre;

D'ailleurs, il n'était plus, et puis c'était son père !

Comment, à ce doux nom, tenter de comprimer

Les élans de ce cœur, que Dieu fit pour aimer.

Quand dans un jour de deuil, la tombe inassouvie. Voile de son linceul l'auteur de notre vie ?

Il pleura donc celui qui l'avait bien battu, Et qui par le trépas gagnait quelque vertu.

Pour le tirer des pleurs et de la solitude, Des amis qui voyaient avec inquiétude.

Sa jeune âme sombrer au souffle du malheur, Pensèrent que l'hymen deviendrait son sauveur. Vous le savez, lecteur, on compte sous la lune, Beaucoup d'ofûcieux à l'humeur importune, Qui, redoutant de voir le genre humain finir. Après les jeunes gens se mettent à courir.

Afin de les unir devant monsieur le maire.

De leurs jours sans emploi, c'^st là toute l'affaire ; L'hyménée est pour eux la consolation, De Feffet le plus sûr contre raffliction, Et pour une douleur qui fait l'opiniâtre,

Il n'est pas, à leurs yeux, de préférable emplâtre.

Célime, à leurs projets montrait quelque froideur ; Le désenchantement déposé dans son cœur, Par un amour trahi, comme un poison qui ronge, Lui faisait redouter, à l'égal d'un mensonge, Les nœuds consolateurs qu'on préparait pour lui. Cependant, ses chagrins s' ajoutant à l'ennui, Que son isolement répandait sur son âme, Il parut se soumettre à prendre enfin la femme. Qui, suivant ses amis, devait lui convenir.

Et de son deuil tirer un riant avenir.

L'affaire fut alors promptement terminée, Et bientôt le soleil éclaira la journée, Où les jeunes époux, au pied du saint autel.

Devaient unir leur sort par un oui solennel.

Déjà la fiancée.

Mollement balancée Sur les nuages d'or de son illusion.

Semblait ouïr au ciel, les harpes de Sion, Célébrer le bonheur qui s'apprêtait pour elle. Quand un brusque incident vint, d'un coup de son aile.

Dissiper dans les airs Tédifice enchanteur, Que son amour naissant élevait dans son cœur.

C'était ce bon Célime, Qui, dans l'épanchement d'une pensée intime, A l'un de ses amis, à la hâte écrivait.

Qu'après réflexion loyale il ne pouvait, Se soumettre à bâcler si vite un mariage ; Et que, dans sa pensée, il ne trouvait pas sage De se lier ainsi définitivement.

Après s'être parlé quatre fois seulement.

Et puis il ajoutait une étonnante chose.

Qu'en vérité je n'ose Vous raconter ainsi crûment.

Et sans aucun ménagement.

Peut-être, dans le fond, vaudrait-il mieux la taire, Car ^lle sort un peu de la règle ordinaire, Et devant offenser certains entendements, Pourrait bien m'attirer quelques désagréments. « Vous moquez-vous, monsieur? mais cette réticence

« Me fait précisément griller d'impatience, « Parlerez- vous enfin? » — « Mais madame, je crains....

« Et si vous m'y forcez, je m'en lave les mains. » « Eh! lavez-vous, monsieur, tout ce qui peut vous plaire, « Et mettez-vous de suite à me conter l'affaire. » Allons, je le vois bien, je ne puis m'excuser. Car, ce que femme veut^ ne peut se refuser.

Célime ajoutait donc, mais bien en confidence, — Voyez, du pauvre enfant quelle était l'innocence ! — Que... qu'il... quand je mettrais des que jusqu'à demain, Il faut bien en sortir 1 II ajoutait, enfin : « Qu'il ne connaissait pas assez la demoiselle, « Pour, le soir même, oser se coucher avec elle ; « Qu'ayant à peine vu son gracieux minois, « Il trouvait indécent, pour la première fois, « De faire ainsi sa connaissance. »

:< Fi! le nigaud! ï> Madame, ayez de l'indulgence; Remarquez, que c'était tout-à-fait en secret, Qu'il faisait cet aveu chez un ami discret, Et que, par conséquent, il avait lieu de croire Qu'il n'en serait jamais parlé dans son histoire. Mais, malheureusement, cet ami singulier N'eut rien de plus pressé que de le publier A qui voulut l'entendre.

Or, vous devez facilement comprendre L'éclat prodigieux, le formidable bruit.

Qui par un tel aveu fut aussitôt produit.

J'aime infiniment mieux laisser votre pensée

Seule, développer cette grande Odyssée, Que de vous en conter le plus petit morceau, Car mon luth ne saurait le prendre de si haut.

Qu'il me suffise de vous dire Qu après le grand bruit, vint le rire, Qui couvrit notre ami d'un ridicule amer, Et lui fit endurer les tourments de l'enfer.

Bientôt, en tous lieux, sa présence Devint le sujet d'une offense, Et le vide se fît autour de son foyer, Comme autour d'un pouvoir qui vient de dévoyer. Dans son isolement, « hélas! » disait Célime, « Combien je donnerais, pour retrouver l'estime « De tous ces gens, que j'estime fort peu, « Et dont pourtant je crains le désaveu. »

« Rien, à coup sûr, ne vous est plus facile, » Lui dit un conseiller d'une façon civile, Homme charmant, d'ailleurs, vanté pour son esprit, (( Vous n'avez qu'à tuer quelqu'un, et tout est dit. » — « Comment !» fit le héros, éclatant de surprise, « Pour réparer une grosse sottise, (( Et cesser de me voir ainsi calomnier, (( Il me faudrait encor devenir meurtrier? ! y> — - « Mon Dieu ! que vous prenez étrangement la chose, Lui dit l'homme charmant, en faisant une pause; « Jamais, on n'appela d'un mot aussi cruel, <( Une affaire d'honneur, un tout petit duel.

« Il VOUS faut simplement choisir un adversaire, « Et puis, sans hésiter, vous l'étendre par terre, « En le bien ajustant avec un pistolet,

(( Ou bien, en le perçant d'un bon coup de fleuret. « Et vous verrez alors cette foule moqueuse,

<( Qui vous choisit pour but de sa verve railleuse, « Vous déclarer soudain, et sans transition, « Un homme plein de cœur et de distinction. y>

Ce fut en vain que notre bon Célime Voulut se dérober aux étreintes du crime ;

Le préjugé fatal à la gorge le prit Et le serra si fort, qu'enfin il se rendit.

Il choisit, parmi ceux dont l'insultant sourire , Le consumait comme un présent de Déjanire,

Celui qui paraissait être le plus mutin.

Et puis le conduisit au fond d'un bois voisin. Là, devant deux témoins, dans un morne silence, S' étant mis, l'un de l'autre, à vingt pas de distance, Au signal solennel , qu'un doigt levé leur fît , Un double coup de feu dans le bois retentit.

C'en était fait ! Du sort l'éternelle inconstance, Comme un souffle, venait d'éteindre une existence! Quand Célime entr'ouvrit ses deux yeux que l'horreur. Avait subitement repliés vers son cœur, Il vit , ô désespoir ! ô destinée amère I Il vit son ennemi roulant dans la poussière.

Et, de son drame humain, hâtant le dénoùment. Oh ! qui dira jamais ce que ce cœur aimant Dut éprouver de douleur accablante, A Taspect de ce mort , sur la terre sanglante ! Chantre du désespoir des damnés de l'enfer, Dante! tu pourrais seul, sur les cordes de fer De ton luth sépulcral, sacré par Tharmonie, Redire les tourments d'une telle agonie I

Tremblant, anéanti, la sueur sur le front.

Notre héros s'avance auprès du moribond ,

S'affaisse, et le serrant dans une douce étreinte :

<c mon frère, dit-il, d'une voix presqu'éteinte ,

« Ne me repousse pas, laisse ton meurtrier,

« Sous ton dernier regard, à genoux te prier.

« Hélas! ce n'est pas moi, tu le sais, qui têtue,

c< C'est la tourbe des sots, sur nous deux abattue,

« Qui, m'excitant au crime et me poussant le bras,

« A sonné, malgré moi, l'heure de ton trépas. »

Mais , hélas ! le seul mot qu'en fermant sa paupière ,

Put dire le mourant, ce fut : « Ma pauvre mère! »

« Sa mère! dit Célime, exécrable forfait !

< Il avait une mère ! ô Caïn, qu'as-tu fait ? »

Puis, roulant tout-à-coup sur la sanglante terre,

Comme un écho plaintif, il répéta : « Ma mère! »

Et ses yeux, effrayés de la clarté du jour.

Semblèrent, dans la nuit, se fermer sans retour.

Les témoins attendris de ce drame terrible Crurent le voir frappé par un coup invisible. Ils ne se trompaient pas. C'était bien, en effet, L'invisible remords, plus sûr qu'un pistolet, Qui d'un coup retendait au pied de sa victime.

Après avoir, pour ranimer Célime, Tenté de vains efforts , Ils durent se résoudre à placer les deux corps Sur le même brancard.

En rentrant dans la ville, Ils furent arrêtés par la foule imbécile Qui disait, satisfaite, en se frottant les mains, « A la bonne heure, au moins voilà devrais Romains! « Bravo! vivat! charmant! on ne saurait mieux faire, « Et c'est ce qui s'appelle une brillante affaire ; « En une seule fois, s'éventrer tous les deux ! « Voilà^ décidément, un duel sérieux ! »

IJae gaérison sans médecin. — Gélime fait un voyage de santé chez les divers peuples de la terre. — Etranges choses qu'il y rencontre.

Le bon Célime, après cette atteinte du sort, Oscilla tristement de la vie à la mort, Et ce fut à ce point , que beaucoup semblaient croire Qu'il terminerait là sa lamentable histoire.

Il n'en fut rien. Comme il voulait mourir, Il crut que , pour y parvenir , Il n'avait rien de mieux à faire Que de reluser net , le puissant ministère, Du médecin armé de son médicament.

Mais, voyez le destin! Ce fut précisément Ce qui chassa la maladie Et lui sauva la vie.

C'est du moins, soyons vrai, ce que m'ont assuré Des témoins d'un esprit sage et considéré»

Quant à moi, veuillez bien le croire,

Je n'oserai, dans une histoire, Traiter si lestement la docte Faculté ; Car, ne jouissant pas d'une bonne santé, Je ne puis éviter de professer pour elle.

Une admiration, certes ! bien naturelle.

Cependant il me faut, en ce point, constater, Qu'il parvint à guérir sans médicamenter.

Je laisse, maintenant, chacun à sa manière S'expliquer une chose aussi peu régulière.

Pour moi, je dois me récuser Par raison de santé. Veuillez donc m'excuser Et m'octroyer licence , en ce point , de me taire. D'ailleurs, ce n'est pas là l'important de l'afïaire ; Et puis, je crois avoir d'autres chats à fouetter.

Dès que Célime vit qu'il pouvait importer, Sur ses frêles soutiens, son pauvre corps débile^ Il voulut, au plus tôt, fuir la maudite ville. Qui, sans prendre souci des tourments de son cœur, Osait ceindre son front des lauriers du vainqueur. Et pour se dégager de sa douleur profonde , Il conçut le projet de parcourir le monde/ Espérant oublier, au sillon de ses pas, Le souvenir de sang qui ne le quittait pas.

Tout naturellement, ce fut par l'Angleterre

Qu'il voulut commencer sa visite à la terre.

Ce pays, par son or et par sa liberté ,

Etait fait pour piquer sa curiosité.

Mais, malheureusement, en arrivant à Londre,

Un spectacle fâcheux vint toui^à-coup confondre

Et réduire à néant, cette adrniration Qu'il professait de loin, pour la fière Albion. Dès son débarquement, en traversant la rue.

Il rencontra, soudain, une affreuse cohue De gens déguenillés qui, poussés par la faim. Hurlaient, en fiirieux, qu'il leur fallait du pain. — « Peste 1 fit le héros , voilà, je le déclare, <c Des gens qui sont pourvus d'une liberté rare. » — « Comment! Monsieur, lui dit « Un passant qui surprit , « Son exclamation, comment, vous osez dire ce Que ce peuple n'est pas libre ? Vous voulez rire ; c( Suivez-le, s'il vous plaît, et bientôt, je le crois, « Vous verrez s'il n'a pas les plus superbes droits. » Comme un liège tombé dans le courant de l'onde,

Notre héros sentit la masse furibonde L'entraîner, tournoyant, vers le but incertain Qu'elle semblait poursuivre au bout de son chemin. C'est ainsi qu'il parvint au fond d'une esplanade, Où d'un riche palais se montrait la façade.

Là, comme un flot grondant, cette bande d'Anglais,

Se mit à battre aux flancs ce superbe palais,

Jetant aux quatre vents ses meubles et ses vitres.

— « Oh I oh ! fît notre ami, voilà certes des titres

« Manifestes certains de grande liberté :

« Je comprends de ce mot toute la vérité.

« Mais sauvons-nous, de peur que, dans une méprise ^

c( Ces gens libres ne me jettent dans la Tamise. »

Et trouvant qu'il avait assez vu le pays,

n partit aussitôt pour les Etats-Unis*

A peine débarqué dans cette république.

Dont les bras vigoureux enlacent l'Amérique, Un spectacle inouï, terrible, exorbitant.

Vint frapper ses regards en les épouvantant.

C'était un homme noir, exilé de l'Afrique ,

Que deux blancs tiraillaient d'une façon tragique. Chacun de ces derniers par un bras le tirait. Criant qu'il était sien et qu'il l'enlèverait. Enfin, l'infortuné, si fort ils le tirèrent,

Qu'aprèî^ quelques instants de lutte ils l'écharpèrent, • Et qu'il tomba mourant, entre ces loups humains,

En laissant ses deux bras détachés dans leurs mains.

— « Horreur 1 dit le héros, reculant d'épouvante :

et Comment! dans ce pays que partout on me vante, « Pour sa démocratie et pour sa liberté, <!c C'est ainsi qu'on comprend, sainte fraternité.

CHANT xxir 47^

« Tes préceptes divins et ton céleste empire ? « Se peut-il qu'à ce point on pousse le délire ? » — A peine achevait-il de prononcer ces mots, Qu'il sentit, près de lui, passer les larges flots D'nn peuple furibond qui, comme en Angleterre, Roulait en rugissant d'une voix de panthère.

— « Qu'est-ce encor, dit Célime et que veulent ces gens^, « Avec leur bruit d'enfer et leurs cris outrageants ?

c Suivojns-les, puisqu'au fond je ne saurais mieux faire. » — Il suivit, en effet, la masse populaire Et la vit se ruer contre un vieux bâtiment, En enfoncer la porte avec entraînement.

Puis en tirer un homme et le traînant à terre, Le pendre adroitement au procliain réverbère, -f « Que veut dire ceci ? » s'écria Gabriel, -r-

— « Monsieur, rien de plus simple et de plus naturel, « Lui fut-il répondu : la justice légale

« S'étant permis d'absoudre, avec un grand scandale, « Cet homme dont le peuple avait bonne raison c< De désirer la pendaison , « Ce bon peuple a lui-même, ordonné son supplice , € Et, de ses propres mains, s'est fait prompte justice. » —

— « C'est bien, fît le héros, chez qui l'étonnement « Ne pouvait plus grandir, dites- moi seulement,

« Le chemin le plus court pour aller aux sauvages. « Je n'en suis pas certain , mais je crois leurs usages, « Tout bien considéré, beaucoup moins dangereux, (H Au simple voyageur qui passe au milieu d'eux. » —

— « N'en croyez rien, chez eux, c'est bien une autre affaire.

« De notre liberté Texemple salutaire, c< N'a pas précisément encor porté ses fruits, ik Et si vous pénétriez dans leurs sombres réduits, < Ils pourraient bien, suivant leurs mœurs cruelles, « Dans votre peau se tailler des bretelles, « Ou bien encore, entre deux calumets, t Se faire avec vos os de charmants flageolets. » -^ , — « Peste 1 fit notre ami, que le ciel me préserve « De voyager jamais avec eux de ccmserve.

« Je vous suis obligé de ce renseignement, « Monsieur, et j'en ferai mon profit, sûrement. » — Puis, l'ayant salué d'une façon civile.

Il retourna pour fuir au plus vite la ville.

Mais, tout en se sauvant, il ne put éviter Quelques petits écueils, qu'il est bon de citer.

Juste au détour de la prochaine rue, Il se vit entouré d'une immense cohue, Qui tenait, fort bruyamment, Un grand meeting en plein vent.

La question à l'ordre.

Au sein de ce désordre, Était encor celle du noir :

Il s'agissait de savoir,

Si ce pauvre Africain était enfin un liomme, Ou bien tout simplement une bête de somme.

« Encor ! dit le héros, toujours le noir, toujours!

« Je ne veux pas ici faire de calembourgs, « Mais, véritablement, le noir avec son ombre,

or Jette sur ce pays une teinte bien sombre.

« Sauvons-nous. » Excellente était Tintention, Car au même moment, une agitation S'étant manifestée au sein de la cohue, Toute discussion se trouva suspendue Par le jeu des poignets des citoyens boxeurs, Fatigués d'écouter messieurs les orateurs.

Ce fut en im instant une horrible mêlée, A faire pâmer d'aise un enfant de Pelée.

Comprenant le danger de cet emportement, Célime voulut fuir sans perdre un seul moment; Mais malgré son désir, certes, bien légitime, De ne pas jouer là le rôle de victime.

Il ne put éviter, dans cet affreux cahos.

Plus d'un rude contact au milieu de son dos.

« Au diable! cria-t-il, voilà, je le confesse, « Un odieux abus à l'endroit de la presse.

« Tous ces Américains sont encor, par ma foi, « Beaucoup trop librement organisés pour moi ; « Tâchons de nous tirer au plus tôt de leurs griffes. :^ A peine achevait-il, que deux grands escogriffes^ Qui de loin le guettaient d'un ténébreux réduit, Ainsi que deux vautours, s'abattirent sur lui,

Avec dextérité, sa bourse lui vidèrent,

Et puis rapidement dans l'ombre s'évadèrent.

« Merci 1 dit le héros, fort bien! assurément,

« On ne saurait agir plus fraternellement.

« Certes I ajouta-t-il, j'aime la république,

« Elle est pour moi l'espoir du monde politique,

« Mais il est bon, je crois, dans ce gouvernement,

« D'être tenu de vivre un peu plus poliment.

c< Me voilà, connaissant assez bien l'Amérique,

« Allons donc faire un tour du côté de l'Afrique. »

CHANT XXIIl.

Continuation du voyage de Célime à travers la terre et des choses étranger qu'il y rencontre.

Célime partit donc pour la rive africaine, Monté sur un vaisseau, dont le vieux capitaine, Ayant, en tout pays, voyagé longuement, Etait très précieux pour le renseignement.

Une brise propice ayant enflé leurs voiles.

Et dirigé leur marche à Taide des étoiles.

Bientôt ils purent voir sortir, du sein de l'eau, L'horizon radieux de ce monde nouveau.

En abordant la côte, une plaine fleurie Vint gracieusement, ainsi qu'une prairie, Dérouler son tapis sous leurs regards charmés, Et pénétrer leurs sens d'arômes parfumés.

L'âme émue, à l'aspect de ces riantes rives, Sentait se replier ses deux ailes captives.

— « Mon Dieu! fît le héros, quel pays enchanteur I (( Comme au lever du jour, je vais avec bonheur,

« Courir d'un pied joyeux dans cette belle plaine. » -

— « Nous préserve le ciel ! dit le vieux capitaine, « D'y porter un instant la pointe de nos pas,

<3C Car, bien certainement, nous n'en reviendrions pas. « Les gens de ce pays sont de hideux sauvages, « Anthropophages, « Qui, sans plus de façons, nous ayant mis tout nus, < Se mettraient aussitôt à nous manger tout crus. » - — m Peste 1 cette raison me paraît péremptoire, <c Alors, virons de bord, doublons ce promontoire, « Et voyons si de ces côtés, « Nous pourrons être mieux traités. » —

L'horizon, transformé comme un coup de théâtre, Leur déroula bientôt un vaste amphithéâtre, Dont les gradins, bordés de pins majestueux, Semblaient se proposer l'escalade des cieux.

Une brise légère, Qui venait de la terre, Balançait mollement, Le doux gazouillement Qu'adressait le bocage Aux baisers de la plage.

— « Seigneur ! dit Gabriel, « C'est l'avant-goût du ciel,

« L'ineffable dictame « Que doit offrir à Tâme, « Ce pays merveilleux.

« Que je serais heureux « De voir couler ma vie « Chez toi, terre béniCy « Bercé par tes concerts, « Sous tes grands dômes verts 1 » — — « Tonnerre! dit la voix rude de son pilote, « Ne vous avisez pas, s'il vous plaît, d'être l'hôte € Des cruels habitants de ce charmant pays, <i Car, ainsi qu'un mouton, après vous avoir mis a: Dans le corps un épieu, simulant une broche, « Ils vous feraient rôtir pour un médianoche, « Et puis vous croqueraient, jusqu'au dernier des os! » • — ^ « Encor ! dit le héros ; « Eh bienl allons plus loin, peut-être qu'une terre « Se montrera là-bas, moins inhospitalière. » —

La voile déployée au souffle obéissant.

Fait glisser leur esquif sur le flot bondissant. Et comme un alcyon, jouant dans la tempête, Marche droit à son but, sans que rien ne l'arrête.

Après avoir ainsi fait beaucoup de chemin, Il arriva qu'un jour, à l'heure du matin,

La brume, dissipée aux rayons de lumière, Découvrit à leurs yeux une ville guerrière, Etalant sur la mer ses tours et ses blasons.

Son aspect était fier, mais ses blanches maisons,, Se mirant dans les eaux, de leurs pieds amoureuses. Rappelaient au regard , un groupe de baigneuses. Se préparant ensemble, aux rayons de Vesper, A livrer leurs beaux corps aux baisers de la mer.

Aucune ville née, De splendeur couronnée, N'étale sous les cieux Un front plus radieux ; A travers de grands arbres, Luisent les plus beaux marbres

Que la mine ait tirés

De ses flancs déchirés ;

L*étincelante aiguille

De son minaret brille, Comme une flèche d*or.

Et la nuit, quand tout dort,

Sentinelle immobile.

Semble garder la ville.

YL

« Que je vais être heureux, dit l'enfant de César, « P'aller, dans un instant, promener au hasard ,

« Dans le capricieux zigzag de ces ruelles, « Où le marbre aminci déroule ses dentelles. » — — « Par le Christ rédempteur !

« Hépartit effrayé le vieux navigateur, « Vous n'irez pas, si vous tenez à votre vie; « Car si vous abordiez cette ville jolie, « C'est moi qui vous le dis, vous pourriez être sur, « De vous trouver ce soir, pendu sur ce vieux mur, « Qui montre, devant nous, sa sanglante façade, a Et d*y faire aux vautours une ample régalade I » —

— « Dieu du ciel I Ainsi donc, sous le mal haletant, c< Ce pays tout entier est encore à Satan,

« Et nul port assuré, siu" son trompeur rivage, « Ne peut donnei' asile à Thomme qui voyage? » — — « Pardon! il en est un, qui n'est pas loin d'ici. »-^-

— « Enfin! ah! sans retard, allons à celui-ci. » —

— c< Ami, je le veux bien. Le pays qui l'entoure

« Est superbe, en effet, et vaut qu'on le parcoure. « Nous autres, vieux marins, quand un vent régulier « Nous permet d'aborder ce port hospitalier, « Nous ne manquons jamais d'y laver nos vieux linges. « Les gens y sont fort bien. » —

— ((Vraiment?» —

— « Ce sont des singes ! ! » —

— <3C céleste martyr, qui depuis deux mille ans,

« Es mort pour cimenter l'amour de tes enfants, .. . c< Que dis-tu, Rédempteur, quand, du haut du Calvaire> « Promenant ton regard sur cette vaste terre, « Le singe est devant toi le seul être cité,

(( Comme représentant de ta fraternité ? ! »

— « Mais je suis bien naïf, vraiment^ se dit Célime,

c: De m' étonner encor. Il faut que je réprime « Définitivement, cet élan singulier, ' « Qui trop souvent me fait gémir comme un ânier, <( Dont le baudet serait tombé dans une ornière ; c( Il est grandement temps de changer de manière ;

« Mes ébahissements auront-ils le pouvoir « De transformer en rien, tout ce que je dois voir? « Allons, virons de bord! A présent j'imagine <ï Que nous devrions aller faire un tour vers la Chine. » -

— « C'est un fort beau pays, dit le vieux compagnon, « Seulement, quelquefois il n'y fait pas très bon.

« Mais enfin, nous pouvons tenter cette partie. » -— -*^ (c C'est bien, dit le héros, maintenant à l'Asie ! » -

Le navire, poussé par le vent des moussons, Eut bientôt découvert de nouveaux horizons^ Et dans peu, sur les bords d'une terre fleurie, Apparut à leurs yeux une chinoiserie,

La plus bouffonne assurément.

Qui jamais ait orné bocal ou paravent.

— « Pour le coup, dit Célime, enfin nous allons rire,

« Car vous ne viendrez pas, je pense, encor me dire

€ Qu'il nous est interdit d'examiner de près,

€ Ces clochetons pointus et ces gens bigarrés ? » —

— « Ne vous y fiez pas 1 tous ces polichinelles,

<c Suivant l'heure et le temps, ont des façons cruelles ; € Cela dépend du vent que soufflent leurs palais, « Du cours de l'opium de messieurs les Anglais, « De tous ces accidents, appelés politiques, « Qu'on dit fort sérieux, mais qui sont très comiques. « Néanmoins, en allant avec précaution, € On peut bien établir quelque relation « Avec eux, sans risquer absolument sa vie. » ~

— an Essayons donc alors, ami, je vous en prie, « Je tiens à raconter, dit l'enfant de César,

« Que le ciel m'a permis d'aborder quelque part, <( Et que j'ai trouvé, en parcourant le monde, € Une face d'humain enfin , qui me réponde. » — — k Soit, mon cher voyageur. » — Et s'étant mis d'accord, Ils allèrent tous deux faire un tour dans le port.

A peine débarqués, une place publique Sembla leur dérouler la lanterne magique,

Que^ dans l'âge enfantin, On aime à contempler chez le sieur Séraphin.

Vous comprenez fort bien, que je n'ai nulle envie De vous décrire ici cette chinoiserie.

Qu'il vous est si facile, en flânant à Paris, De savourer en paix, aux vitraux de Marquis.

Non, je n'y songe pas. Autre chose m'attire

D'ailleurs sur cette place, et je vais vous le dire.

Au milieu »de son axe, jm cercle de badauds Regarde vers le centre, en nous tournant le dos. Paraissant contempler quelque étrange merveille^ Au-dessus de la foule, une face vermeille Rayonne sur un corps, dont lé profil en rond. Rappelle, à s'y tromper, celui d'un potiron.

C'est un haut mandarin, chargé de la justice.

— « Justice! je comprends, il s'agit d'un supplice, « Car c'est encor, hélas ! sous ce triste portrait,

« Que cette vierge auguste à notre âge apparaît. » — — • a Vous l'avez dit. » —

— « Allons, c'est quelque bastonnade, « Quelque gueux qu'on étrille, en guise de parade. > —

— € Non, ce n'est pas cela. Tenez, regardez mieux. » —

— « O honte et désespoir! en croirai-je mes yeux^l « C'est, svu* un lit de fer, un homme qu'on dépèce

« Comme un bœuf, pièce à pièce 1 » —

— « Vous l'avez dit. Ten^, voyez-vous ces lambeaux « De chair, vibrant encore aux lames des couteaux? « On les jette à des chiens, friands de cette proie,

« Et ce peuple, enivré d'une hideuse joie, « Savoure des forfaits, dont jamais Lucifer « N'a permis de souiller l'enceinte de l'enfer. » — < Honte éternelle à moi ! puisque mon front ressemble « A celui des bandits qu'un tel crime rassemble, c( Dit Célime égaré ; comment. Dieu de douceur, « Permets-tu d'accomplir sous ton ciel tant d'horreur? « Fuyons ces lieux maudits 1 —

— « Vous comptiez beaucoup rire.

« Lui dit son compagnon, en gagnant le navire, « Eh bien! qu'en pensez-vous? » —

— «Ah! ne m'accablez pas! » —

— « Mais, avant de voguer vers de nouveaux climats,

« Laissez-moi vous montrer une chose nouvelle, « Et qui vaut qu'on emporte un bon souvenir d'elle. » —

— « Qu'est-ce encor mon ami? » — dit l'enfant de César,

— « Voyez-vous d'ici ce vieillard « Qui rame dans une galère, « La chaîne au pied, sous l'œil sévère « D'un chiourme, armé de son bâton? » — — « Fort bien, après !» —

— « Il est de haut renom « Par le rang et par la naissance.

« Il eut un jour la confiance « Du grand empereur des Chinois, « Qui l'aimait beaucoup autrefois, ce Et qui l'eut près de lui, comme premier ministre. » —

— « Vraiment? mais quel est donc alors l'acte sinistre « Que cet homme a commis, pour être en cet état? « A-t-il trahi son maître ou volé le soldat? » —

— « Nullement. » —

— « Mais alors, quel peut être son crime ?» — . Dit fort naïvement cet excellent Célime.

— « Il s'est permis un jour, par un rhume excité, « D'oser éternuer devant Sa Majesté (1) ! ! » —

U) Historique.

Halte au pays des statues. — Mœurs singulières du singulier peuple de ce singulier pays.

« Mais il n'est donc, bon Dieu,

« Sur la terre aucun lieu,

« Où Ton puisse trouver un peuple raisonnable,

« Qui vous reçoive , enfin , de façon convenable ?» — ^

-^ « Pardon, il en est un, dit le vieux loup de mer,

« Et pour faire passer le goût par trop amer, Dont ces mauvais Chinois nous ont laissé l'empreinte, « Nous pourrons aborder, cette fois-ci, sans crainte,

« Ce pays curieux, si cela vous convient. » —

— « Certes! fit le héros, vous comprenez fort bien,

« Qu'étant parti, pour faire

« De notre monde l'inventaire,

« Je ne puis éviter

« De visiter

« Un pays qui permette enfin qu'on le visite, « Allons-y donc, je vous prie, au plus vite.

€ Comment le nommez-vous ?» —

— « Entre nous, voyageurs^ € Qui baptisons souvent les gens d'après leurs mœurs, « Nous l'appelons^ pour ses mœurs saugrenues, « Le pays des statues. » — — « Voilà, cher compagnon, « Il faut en convenir, un fort drôle de nom.

« Mais, qui lui valut donc ce singulier baptême? » — — « En voici la raison. Chez lui, le peuple n'aime « Que les morts, enterrés depuis quelques mille ans, « Et ne cesse jamais de railler les vivants, € Qu'ils soient grands ou petits, bons ou mauvais, n'importe.

c< Quant à ses trépassés, dans son cœur il les porte.

€ Et pour peu qu'ils aient fait sur la terre grand bruit,

« Et que son dos pelé de leurs retins ait cuit,

« Dans sa reconnaissance, il les élève aux nues,

«- Et dresse, avec du bronze, en tous lieux leurs statut»»

« Mais vous allez vous-même en juger par vos yeux»

« Puisque de l'aborder vous êtes curieux. » —

Le pays étant près de la chinoiserie.

En peu de temps, la brise, qui varie,

Les eut poussés vers ses bords peu connus.

Rassurés par l'espoir d'être enfin bien reçus,

Célime et son Mentor, exempts d'inquiétude^ Descendirent tous deux, suivant leur habitude, Dans un lieu, renommé par son urbanité, Afin de ne le voir que par son beau côté.

Leur attente en ce point se trouva satisfaite ; Le port qu'ils abordaient semblait en pleine fête, Et des gens fort civils vinrent, à leur aspect,

Les saluer avec le plus profond respect.

L'un d'eux, qui paraissait, entre tous, serviable, Vint à nos voyageurs et leur fit l'offre aimable. De leur servir de guide et de leur faire voir

Des curiosités du matin jusqu'au soir.

Célime, émerveillé de cette politesse.

Accepta volontiers, et, suivant sa promesse.

Le guide officieux, sans perdre un seul moment, Les conduisit directement Au centre de la ville, où la place publique Etalait aux regards son musée historique.

— « Voici, dit-il, avec un air plein de fierté, « L'enceinte consacrée à l'immortalité, € Le foyer rayonnant, qui, du haut de l'histoire, « Colore le passé des feux de notre gloire. —

- « Mais, dit tout bas Célime à son vieux compagnon, « Est-ce qu'il va toujours nous parler sur ce ton ? « Je ne vous^ cache pas que ses grands airs épiques « Me paraissent, à moi, parfaitement comiques. — — « Je partage, en tout points votre façon de voir, « Mais ces gens disent blanc et puis ils disent noir ; « Après avoir vanté quelqu'un ou quelque chose, « Suivant que leur humeur inconstante en dispose, « Ils se mettent à rire, ainsi que des baudets « Qui flairent le soleil. Attendons les effets « De ce revirement, pour bien juger Fespëce. » — "

- « Messieurs, reprit alors le guide avec noblesse, Vous avez devant vous les grands, les souverains. Qui se sont illustrés par des faits surhumains, Et je vais, en montrant à vos yeux leurs statues^ Vous conter, en deux mots, les légendes connues, Où s'étalent au jour leurs exploits glorieux. Voici d'abord celui qui nous paraît le mieux. Et qui, pour ce motif, mérite qu'on commence ' Le défilé par lui. Vaillant, génie immense, Il voulut imposer au monde entier des lois, Auxquelles le canon servait de porte-voix.

Pour atteindre ce but, ses cohortes guerrières - Soulevèrent vingt ans, les sanglantes poussières De tous les lieux, où l'homme, esclave du destin, Peut égorger son frère avec du fer. Enfin,

« Il fît un tel vacarme en sa rare fortune,

« Qu'on dut certainement l'entendre de la lune. » —

— « Peste ! fit notre ami, voilà bien, pour le coup, « Celui qui, pour le bruit, dépasse de beaucoup

« Tous ceux qui des mortels servirent la furie. « Mais^ dites-moi, Monsieur, maintenant, je vous prie, « Quel grand but atteignit ce puissant batailleur? » —

— « Ah ! ah 1 fît Tétranger, d'un petit air railleur, « La fin n'est pas^ vraiment, le beau de son histoire,

« Car elle fut, pour nous, un peu forte en déboire. c( Après avoir voulu tout prendre, il arriva « Qu'il fut pris à son tour, et qu'on l'emprisonna. « Ce fut dur et cruel, mais pendant les débâcles « Des sanglants derniers jours, nous fîmes des miracles , « D'audace et de valeur. Ah î c'était un vaillant, « Et qui fît de nos os un débit effrayant, (c Nos écus ont aussi roulé dans ses tempêtes, « Et nous sommes encore à liquider ses dettes « Mais bah! suivant nos goûts, c'est peu que tout cela, <( Car nous aimons la gloire en habits de gala. » — — « Ces gens sont curieux, dit à part lui, Célime. » —

— « Voici, dit l'étranger, un autre illustrissime, « Qui, suivant mon avis, marche après le premier. c< Il fît autant de bruit, quoiqu'il, fut moins guerrier. « Quand je dis moins guerrier, je ne veux pas prétendre « Qu'il fut pour nous plus tendre,

« Et que de notre sang il fut plus ménager.

« Tant s'en faut ; seulement, quand venait le danger, it A Topposé de Tautre^ il envoyait ses braves, « Et lui, s'enveloppant de royales entraves, tif Avait soin de rester fort loin des combattants. ^ « Néanmoins, il figure au nombre des vaillants, « Pour avoir cinquante ans fait battre ses fidèles, « Brûlant et massacrant, pour vider des querelles, « Dont nous comprenons peu le sens. Mais c'est égal , a Nous avons cru devoir, sur ce haut piédestal,

(( Eriger sa statue, à cause de la gloire « Et^de l'éclat royal qu'il jette dans l'histoire.

« Il avait un harem ainsi qu'un Padischa, « Ce qui fait que souvent, hélas l il écorcha « Ses peuples opprimés, ainsi que la morale.

« Nonobstant, sa grandeur reste encor sans rivale, « Et nous l'aimons beaucoup. » —

— «Voici du merveilleux, « Dit l'enfant de César; ces gens sont amoureux, « A ce qu'il me parait, des oripeaux qui brillent « Et de tous ceux qui les étrillent 1 « Mais, mon cher Monsieur, dites-moi, <( Comment donc finit ce grand roi? » — — « Ah î ah! ce n'est pas là le beau de son affaire, € Car il nous a légué la plus grande misère, « Que puisse supporter cet éternel mouton, « Qui s'appelle le peuple et qui toujours se tond. II est mort, succombant sous la haine publique ; « Néanmoins, nous trouvons qu'il était magnifique. » —

- « Bah ! se dit notre ami, j*aurais le plus grand tort,

<r Après ce que j'ai vu, de m'étonner encor ;

« Hurlons avec les loups et rions à cœur joie

« Avec ces turlupins que le ciel nous envoie.

« Quel est donc, dites-moi, celui dont le long nez

€ Le place évidemment parmi les gens bien nés ?

(( (Un mauvais calembourg doit ici prendre place,

« Car, véritablement^ son sérieux me lasse). » —

— • Ah I Monsieur, celui-ci valait mieux qu'un guerrier, « Car c'était, avant tout, un brillant chevalier, (n Courtois et valeureux, digne de l'épopée.

« Quand il vous assénait un coup de son épée,

« Il vous fendait en deux, de la tête au talon. y> —

— « Peste ! fit Gabriel, ce talent de salon,

<r Pour son peuple devait être fort agréable. » —

— <( Son peuple ! Ce héros, entre tous admirable,

« Ne le connut, ma foi, que pour lui soutirer

ce Ses écus et son sang, parfois le torturer,

« Au nom du Dieu clément, et lui prendre ses filles, « Quand, il les trouvait gentilles.

« Mais, c'était un héros, un fort, un valeureux, « Le géant des combats, le modèle des preux.

« Il est vrai que parfois, bien qu'il fut très illustre, « Il étalait des goûts qui sentaient fort le rustre.

« Et s'en allait la nuit, avec des polissons, <3C (Grands seigneurs néanmoins), caresser des guenons,

« Et boire au cabaret, ainsi que la canaille. « Mais bah ! c'était pour rire I II n'est point de médaille, « D'ailleurs, vous le savez, qui ne montre un revers. « Pour sa^part, il en eut plusieurs de très amers. « Vaincu, d'un prisonnier subissant la torture, « Il ne put se sauver qu'à l'aide d'un parjure <( Qui saigna son honneur à blanc. Mais, c'est égal, « Nous l'appelons toujours le chevalier loyal, « Car il eut, à coup sûr, percé de sa rapière « Quiconque aurait osé lui dire le contraire. » — — « De plus fort en plus fort, dit l'enfant de César. « Et comment donc finit cet illustre soudard? » —

— « Ah ! ah ! mon cher Monsieur, il n'est pas très commode

« De vous le raconter, sans quelque période.

« Ce valeureux mourut » —

— « très valeureusement, « Sans doute, et dague au poing? y> —

— «Non, pas précisément.

« Il mourut, il est vrai, de certaine blessure, « Que lui fit, une nuit, certaine créature. » —

— « Je comprends, un duel » —

— « Monsieur, je ne a'ois pas> « Bien qu'on soit deux en pareil cas, « Que ce soit de ce nom que la chose s'appelle. « Vous me voyez gêné d'une façon cruelle.

« Oui Monsieur. 5 —

— « Maisencor, de quoi donc s'agit-il? » —

— « Il s^agit, entre nous, d*un mot fort peu civil, « Que je vou^drais voiler sous quelque parabole. « Tenez, prenez Monsieur, la petite vérole,

« Et veuillez la grossir, vous comprenez? » —

— « Fort bien ; « On comprendrait à moins. Monsieur l'historien, « Vos héros sont-ils tous de la même farine? » —

— « Tousl Nous sommes ainsi. Notre humeur césarine « Ne nous permet d'aimer que les forts, les puissants, « Qui savent nous ruer à des combats sanglants. y> -r-

— « Des goûts et des couleurs^ comme dit le proverbe, « Il ne faut disputer. » —

— « Cette mine superbe « Que vous voyez après, vous représente encor « Un rude champion, un fameux matador.

« Trouvant, non sans raison, ses Etats un peu minces, « Il sut les agrandir avec quelques provinces « Qu'il prit à ses voisins. Il se battit trente ans, « Et livra, dans ce but, des combats de Titans, ce Mais enfin, il vainquit.

(( Cet autre qui s'étale « A ses côtés, avec une fierté royale, « Fut au moins aussi fort. Il se battit partout, « Et pour les jeux sanglants il avait un tel goût;

« Qu'il se battit encor contre son pays même, (( Ce qui^ pour un instant, lui valut Fanathème « Des gens de bien, et lui fit friser Téchafaud ; « C'est un petit détail ; passons.

« Ce grand rustaud, « Dont le ton était dur et les manières viles, « Fut pourtant un fameux. Il saccagea dix villes, « Sans compter les hameaux, les castels et les tours, « Qui parmi les exploits des héros n'ont pas cours.

« Cet autre, qui trouvait que la main engourdie « Du soldat^ en hiver, ne vaut pas l'incendie, (( Brûla tout un pays, et s'en trouva fort bien. « Le moyen était neuf dans le monde chrétien, « Aussi fit-il fureur.

« Sur cette même ligne, « Après lui, nous voyons^ sans doute, le plus digne « Parmi ceux qui n'ont pas ceint le bandeau royal.

« C'était un matelot, qui devint amiral « A grands coups de canon. Quel homme magnifique, « Monsieur! un seul combat de sa carrière épique

« Fit périr sous les eaux, en une seule fois, c< Vingt mille hommes I Monsieur, voilà de ses exploits « Qu'on ne faitplus^ hélas! car notre triste race, « Tous les jours s'amoindrit et tous les jours s'efface. Nous puisons notre gloire au grand puits du passée

« Mais nous n'en faisons plus.

« Cet autre, cuirassé « De pied en cap, ainsi qu'une grosse tortue, « Fut un géant, l'effroi des combats. Sa statue « Devrait être à côté de celle du premier, ce Leurs deux fronts ombragés par un même laurier ; « Nous l'y mettrons un jour. Sans pareil dans l'histoire, « Pour ce fait éclatant ; après une victoire « Acquise avec effort, il voulut égorger ^ « Cinq mille prisonniers, qu'il fît après plonger « Dans le fleuve voisin, pour éviter la peste. « C'était, on peut le dire, un vrai foudre céleste, « Car il ne travaillait ainsi que pour le ciel. » — — « Quelle horreur! murmura notre bon Gabriel, « Monsieur, en avez-vous à me montrer encore « Beaucoup de ce bois-là ?» —

— <!l Monsieur, jusqu'à l'aurore « De demain, je pourrais vous en montrer ainsi, « Maisnousprendronshaleineavant. » —

— « Monsieur merci I « Pardon, le temps me presse.

« Et puis, je le confesse, « Pour mon instruction, « Je crois avoir assez vu votre nation.

« Votre humble serviteur ; je vais en voir une autre. * — — « Monsieur, je suis le vôtre. » —

Pauvres gens ! dit Célime, en regagna^it le port,

Vous ne reconnaissez que le droit du plus fort ;

Vous n'avez de respect que pour qui vous ruine,

Vous mène à coups de crosse et vous pète Féchine,

Comme on fait au lapin, qu'on veut mettre en civet.

Et vous croyez produire un magnifique effet Dans le monde, étourdi du bruit de vos trompettes. Quand un peu de raison éclairera vos têtes, Vous vous apercevrez, avec étonnement , Que vous avez erré jusqu'ici tristement ; Que les grands ne sont pas ceux qui font de leurs frères Des troupeaux, entraînés à grands coups d'étrivières, Vers des hasards sanglants ; mais les seuls glorieux. Dont l'esprit et le cœur, pôles mystérieux, En se réunissant, font jaillir l'étincelle.

Qui sert de phare à l'homme, en sa route éternelle !

Fin des voyages de Célime et de sa vie. — Une maladie du cœur inconnue à la Faculté.

— « C'est assez, dit Célime à son vieux capitaine, « Je connais maintenant assez l'espèce humaine,

« Et ne demande plus qu'à retourner chez moi. » —

— « Comment I déjà rentrer sous ce paisible toit^

« Où vos jours sont groupés comme un troupeau de dindes 7 « Laissez-moi donc encor vous faire voir les Indes, « Vous ne sauriez manquer si belle occasion, « De voir un tel sujet de récréation.

« Aux murs de Potala, vous trouverez un rustre, « Huche sur un autel, sous les rayons d'un lustre, « Qu'on adore à genoux, ainsi qu'un Dieu vivant, ce Vingt mille capucins de cet extravagant ce Encensent nuit et jour son sacré tabernacle, ce Et de ses excréments font onguents à miracle!

« A Djadjernat encor, vous pourrez trouver mieux: « Vous rencontrerez là, venus de tous les lieux, « Des niais, se ruant, pour écraser leur tête, « Sous le char de Vichnou, le grand jour de sa fête ; « Des Thugs, s' imaginant faire un acte divin, « En vous assassinant au détour du chemin ; « Des sots, hallucinés par de folles ivresses, « Pour complaire à leur dieu, se tailladant les fesses, « Dans le but d'en offrir les dégoûtants morceaux, <( En guise de relique, à de pieux badauds !

(( Vous y verrez aussi les plus hideux reptiles, « Adorés à genoux par un tas d'imbéciles, « Qui croient aller au ciel, quand ils les ont repus.

« Mais, que vous dirais-je de plus?

« Vous pourrez voir encor les fils du mastodonte, « Quand ils sont blancs, vivant dans des palais de fonte,

« Ayant des officiers et des ambassadeurs, (c Comme les ont chez nous les plus grands empereurs. « Enfin, se déroulant en spirale insensée, « Comme dans un enfer, effroi de la pensée, « Tout ce qui peut sortir d'horrible et de bouffon, « Des cerveaux maladifs qui peuplent Charenton. « Allez donc voir cela, mon cher Monsieur Célime, « Et complétez ainsi votre tour maritime. » — — « Horreur I dit le héros. » —

— « Comment, vous n'êtes pas « Tenté de visiter ces merveilleux climats, « Et d'achever, par là, votre revue humaine? y> — — « Horreur 1 répéta-t-il, merci, cher capitaine.

« Loin du bruit, j'ai besoin d'aller me reposer, ce Adieu, près de Suez, veuillez me déposer. » —

A peine eut-il posé les pieds siur cette terre, Qu'apparut, à ses yeux, un soldat d'Angleterre, Qui, d'un air ombrageux et d'un ton un peu vif, Courut lui demander quel était le motif Qui pouvait l'engager à suivre ce passage.

— « Mon ami, lui dit-il, je reviens de voyage, « Et ne fais que passer, pour retourner chez moi. y> —

— « Bien alors. Mais prenez le plus prochain convoi,

« Car je ne puis ici vous laisser à demeure, « En y mettant du mien, plus d'un petit quart d'heure. » —

— « Vraiment? mais quelle est donc la raison, ô guerrier ! (( Qui vous fait à ce point, si fort vous méfier? :s> —

— « La raison? Ah! ma foi, ce n'est plus un mystère,

« Et je puis vous en dire un mot pour vous complaire.

« Voici : Le monde entier manifeste le vœu,

« De couper d'un canal, ce déplorable nœud

« Des trois vieux continents, dont l'obstacle rebelle

« Gêne du genre humain l'union fraternelle.

« Cette œuvre, merveilleuse et féconde en progrès, « Nous ferait avancer, à pas accélérés, « Vers ce bonheur lointain, auquel le monde aspire. » —

— « Eh bien! après? » —

— « Eh bien! puisqu'il faut vous le dire.

« Nous craignons, nous, enfants de la fière Albion, <( Que le bonheur, de tous, produisant l'union,

« Au nôtre, en contre-coup, ne fasse un tort insigne ;

<r Et c'est pourquoi, Monsieur, j'ai reçu la consigne (( D'empêcher que jamais on ne mette la main

« Au travail réclamé par tout le genre humain. » —

— (( Fort bien, lui dit Célime, ô soldat britannique, « On ne peut soutenir plus grande politique ; « Et je ne puis manquer d'en faire compliment , « A l'esprit généreux de ton gouvernement.

« Ce dernier trait couronne assez bien mes voyages,

c( Et je sais maintenant, que, pour voir des sauvages,

a 11 était superflu d'aller courir si loin.

« Assez ! Et^ pour toujours, rentrons dans notre coin. » —

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