LE DANGER ALLEMAND ET LES LEÇONS DU PASSÉ
Au début du livre que M. Marius Vachon a publié cette année à la librairie Payot sous le titre La guerre artistique avec V Allemagne, le courageux publiciste qui veut faire profiter son pays de sa longue expérience et «de ses multiples enquêtes faites pour le compte de notre Ministère des Beaux- Arts, a tracé un tableau navrant et saisissant de l'emprise allemande dans le domaine des arts et surtout des arts appliqués à l'industrie. Il montre par des exemples irrécusables, des chiffres et des textes dont l'ensemble accable Tesprit, com.ment après le traité de Francfort, mais surtout dès que fut constaté le rapide relèvement de notre pays libéré en moins de trois ans des cinq milliards qui devaient l'épuiser à jamais, a l'organisation de la nouvelle guerre contre la France, la guerre artistique, industrielle et commerciale, fut aussitôt entreprise, avec toute la méthode, toute l'énergie, toute la ténacité et toute la rapidité que TAlle-
magne aurait pu apporter à rorganisation d'une guerre militaire ».
,Ni le dessein ni l'acharnement mis à le poursuivre n'étaient tenus secrets. Quand fut inauguré, en 1881, le « Musée impérial des arts décoratifs de Berlin, le Kronprinz, qui s'était consacré corps et âme à cette organisation, avec la collaboration précieuse de la princesse impériale pour la partie des industries d'art », prononça hautement ces paroles : « Nous avons vaincu la France en 1870 sur les champs de bataille ; nous voulons la vaincre désormais sur le terrain de l'industrie et du commerce ». Plus explicite encore et plus insultante fut l'apothéose que vint afficher, en plein Paris, â l'occasion de l'exposition universelle de 1900, le pangermanisme déjà sûr de son triomphe. Le catalogue officiel de la section allemande, loin de fuir desallusions historiques « que l'instinct de la courtoisie la plus élémentaire aurait fait écarter instantanément par tout autre hôte de la France is>, se plut à étaler les souvenirs de la fondation du nouvel Empire germanique proclamé à Versailles en 1870, et donnait à son manifeste les allures d'un véritable défi : c< La prospérité économique de l'Allemagne, lisait-on à la fin de l' Avant-Propos, ne repose point sur un développement accidentel de forces capricieuses, mais bien sur un travail sérieux et réfléchi, s'étayant sur le système bien
ordonné d'une instruction et d'une éducation richement ramifiées ; loin de chercher le complément de son développement dans la seule jouissance de vulgaires'biens matériels, la nation, d'un pasrobuste et sain, suit la route qui conduit vers des conquêtes de la plus noble essence : l'intelligence de l'art, le goût artistique, la culture intellectuelle ».
Il n'est pas désagréable de citer aujourd'hui ces phrases où s'étale une orgueilleuse prétention : mises en regard des actes qui ont condamné à jamais le renom de l'Allemagne, elles sont inoffensives ou mieux se tournent en ironie vengeresse. Il n'en reste pas moins que M. Marins Vachon a eu raison d y voir « l'affirmation solennelle de la supériorité de la c( kultur » allemande et de l'ambition de l'Allemagne de régénérer le monde en lui imposant ses idées et ses vertus, en même temps que les produits de ses industries multiples et diverses ».
Par malheur, cette invasion allemande ainsi ouvertement constatée n'était pas une pure vantardise e t le livre si fortement documenté qui décrit la guerre artistique avec l'Allemagne montre trop bien comment nous avons été mal défendus contre cette « ruée teutonne traditionnelle, commandée par un puissant et énergique état-major, menée par une gigantesque armée d'industriels, d'artistes et d'ouvriers, éclairée par une nuée d'espions de tous sexes et de tous grades ».
Il sera loisible et profitable à chacun de suivre dans ses démonstrations Tauteurqui nous a dénoncé la persistance de cette guerre. Il s'est cantonnédans le domaine des industries d'art qu'il connaît à merveille. Qu'on me permette d'ajouter quelques preuves des efforts allemands pour nous supplanter sur le terrain des études plus désintéressées et plus théoriques de l'art ancien et des découvertes archéologiques. Ces documents qui intéressent l'histoire de notre Ecole d'Athènes, et par conséquent tous les Français dont aucun ne peut rester indifférent à cette admirable institution, sont tirés des papiers de M. Thiers livrés au public à la Bibliothèque nationale. Dans les recueils où sont gardées les lettres de l'année 1873, ^^^ dDCuments intéressantes nous révèlent les préoccupations causées chez nous en haut lieu par les tentatives envahissantes de l'Allemagne. Jules Simon, alors ministre de l'Instruction publique, avait adressé au président une lettre pour obtenir le « renforcement » de l'Ecole d'Athènes, dont le directeur, Emile Burnouf, préoccupé de la rivalité allemande, demandait de voir les recrues mieux armées et munies au préalable d'un stage d'une année au moins à Rome et de notions archéologiques qui leur permissent de lutter avec avantage contre « les jeunes Prussiens » qui s'entendaient « mieux que nous à faire des travaux d'exploration ». La lettre du ministre^
sans date, a été assignée^, lorsque fut constituée la collection, au mois de mai 1873, conjecture nécessairement inexacte, puisque la minute de laréponse de M. Thiers existe datée du 23 mars. En tout cas, à la lettre de Jules Simon en était annexée une autre écrite par le directeur de l'Ecole d'Athènes une année auparavant, le 10 mars 1872, adressée à Barthélémy Saint-Hilaire. Communiquée au ministre de l'Instruction publique, puis par celui-ci au Président, dont elle réfute certaines objections, elle a l'avantage de nous exposer les pourparlers déjà anciens qui avaient précédé la décision prise par M. Thiers le 23 mars 1873 pour autoriser à Rome cette « succursale » de l'Ecole d'Athènes à laquelle il avait d'abord refusé son approbation.
Ainsi replacées dans leur ordre chronologique, qui est aussi conforme à la logique du projet, ces quatre lettres ne réclament aucun éclaircissement. Leur texte dispense de tout commentaire. Je me suis borné à mettre en italiques les arguments patriotiques de défense contre les manœuvres allemandes en Italie comme en Grèce qu'on y rencontre attestant l'effort constant de nos ennemis à nous évincer
partout.
Athènes, ce 10 mars 1873.
Monsieur,
J'ai reçu ces jours derniers deux lettres, l'une de mon maître et bon ami, M. Jules Simon, et l'autre
de M. Albert Dumont (i), relatives à la proposition de M. le Président de la République de créer à Rome une succursale de l'Ecole d'Athènes avec une conférence préparatoire. Le décret proposé est revenu de Versailles avec une note de M. Thiers demandant des explications et exprimant des craintes. Nous comprenons ces scrupules mais nous avons confiance qu'ils ne subsisteront pas dans Tesprit du Président.
Ce qu'il s'agit d'établir n'est pas une nouveauté ; ridée est mûre depuis longtemps ; elle est partagée par l'Académie des inscriptions, par tous les anciens membres de l'Ecole, par les Ministres qui s'en sont occupés, par les bureaux du Ministère, en un mot par tous ceux quiont examiné les conditions d'existence de l'Ecole d'Athènes. Par succursale nous entendons ici un stage ou année préparatoire formant la transition entre l'Ecole normale et la nôtre. Cette transition est absolument nécessaire, .attendu que les jeunes agrégés nous arrivent sans préparation et passent leur première année à errer au hasard dans des questions avec lesquelles ils ne sont pas familiarisés ; il est impossible que les notions indispensables leur soient donnés ici, parce que les objets ou moyens d'étude manquent ; quand on a vu les temples en ruines de l'Acropoleetquelques collections de vases dispersées dans Athènes, il ne reste plus que les livres et les livres sont beaucoup plus abondants à Paris qu'ici. M.. Thiers
(i) Charles-Albert- Auguste-Eugène Dumont, originaire de la Saône et Loire où il naquit le 23 janvier 1842, mourut le II août 1884.
croit qu'il faut commencer par Athènes et finir par Rome : cela serait vrai si nous vivions au temps d'Alexandre le Grand, mais le Président sait bien que les Romains ont dépouillé la Grèce et qu'ils ont été imités par les modernes ! C'est l'Italie qui est aujourd'hui le vestibule de la Grèce. C'est là et non ici que l'on trouve les collections de tous les produits de l'art ancien et moderne, les bibliothèques, les ruines les plus variées depuis l'Etrurie jusqu'à Pompéï, sans compter le sud de l'Italie et la Sicile. C'est là et là seulement que peut se faire l'éducation archéologique d'un jeune homme. Il n'y a là-dessus aucun doute.
C'est ce qu'avaient compris ceux qui avec le Duc de Luynes fondèrent à Rome l'Institut archéologique que les Allemands se sont appropriés en 18 jo et qui na plus rien de français. M. Jhiers doit envisager aussi ce côté de la question. Tout le inonde savant italien nous échappe et se germanise si nous abandonnons la place ; mais il faut se hâter ^ parce que les Italiens sont des amis ufi peu chancelants et qiiilfaut maintenir par une action continuelle.
Il me resterait deux scrupules de M. Thiers à vaincre. Il craint que nous ne cherchions à placer quelqu'un. C'est moi, Monsieur, qui demande avec le plus d'instance, comme Directeurde l'Ecole, la création d'un centre français d'études à Rome ; et je vous affirme sur mon honneur que le projet était depuis longtempsarrêté dans mon esprit avant que j'eusse songé à personne. Après avoir longtemps examiné, j'ai trouvé que personne ne convenait mieux que M. Dumont au rôle que nous avions à faire remplir : j'en pariai ..l'a j >. 1 ^m ^ i ; -
ment à ce savant, qui hésita et ne se décida qu'après avoir bien compris ce qu'il aurait à faire. L'été dernier, j'en parlai à plusieurs Académiciens, M. Beulé, M. Ravaisson, au Ministre, à des chefs de division et à d'autres personnes, qui furent unanimes à approuver l'idée et le choix du professeur. Enfin le décret fut préparé. Ainsi tout ce qu'a pu vous dire M'. Dumont n'a été que le développement d'idées admises par les personnes les plus compétentes.
Enfin M. Thiers dit : « Nous ne sommes pas riches ». Cette objection me fut faite et j'y répondis en présentant au Ministre un budget de l'Ecole modifié, qui permettait de porter à 6 au lieu de 5 le nombre des membres de l'Ecole, d^avoir une publication régulière (comme V Institution archéologique allemand-i),Qt quifournissait^encore une partie du traitement du chef de la succursale, le reste devait être fourni par les fonds des missions. En somme, le budget n'était pas augmenté d'un centime.
J'aurais beaucoup à dire pour développer et éclaircir cette lettre. Mais le Président, avec son esprit pénétrant, verra certainement que nous sommes dans le vrai si vous voulez bien la lui faire lire.
Permettez-moi, Monsieur, de vous prier de prendre en main cette affaire qui est bien plus importante et féconde en résultats qu'elle ne le paraît.
N"* oublions pas que les Allemands cherchent à nous supplanter sur tous les terrains.
Je saisis cette occasion pour vous rappeler à mon bon souvenir (sic). Je n'ai point oublié, croyez-le
bien, les relations si utiles et si agréables pour moi que nous avons eues au temps où nous nous rencontrions chez Eugène Burnouf. Mais la vie disperse les hommes, interrompt les meilleurs rapports et ne laisse que des souvenirs.
Veuillez agréer l'expression de tout mon respect.
Em. Burnouf.
Comment fallut-il une année entière pour que cet appel pressant fût soumis aux réflexions du Président ? L'explication la plus plausible est celle des lenteurs administratives dont la furia francese s'accommode' depuis de si longues années.
CABINET DU MINISTRE DE l'iNTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES