RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
^Paris, le Monsieur le Président,
Le directeur de V Ecole d' Athènes est préoccupé depuis longtemps des efforts tentés par le gouvernement allemand pour établir, à côté de noire école ^ une école rivale. Nous avons eu le bonheur d^ obtenir de la Grèce la concession d'un terrain sur lequel nous construisons une maison qui sera terminée en
18^4^ et qui donnera plus d'importance à notre mission ; mats M. Burnouf regrette de ne trouver dans les élèves quon lui envoie d'ici y que de bons hellénistes sans aucune notion d'archéologie. Les jeunes Prussiejts qu'il voit déjà à côté de lui depuis un an, s'' entendent mieux que nous à faire des travaux d'' exploration, et c est ce qui nous a suggéré la pensée d'obliger nos jeunes gens à suivre pendant un an un cours d'archéologie.
Le directeur nouveau de l'Ecole de Rome croit que ce cours peut être utile, à ]a fois, aux membres de l'école d'Athènes et aux pensionnaires de l'Académie ; car c'est à Rome et non à Athènes que cet enseignement doit être placé, puisque les ressources y abondent. Les élevés de l'école d'Athènes font d'abord à Rome un séjour de six mois, qu'il serait utile de prolonger, à cause du nouvel enseignement, et parce qu'une année entière n'est pas de trop pour étudier les antiquités romaines. L'Académie des Beaux-Arts me recommande vivement cette organisation, que je crois en effet utile. Le professeur sera payé sur les fonds des missions, et nous n'aurons aucun crédit nouveau à demander, ni pour le présent ni pour l'avenir. Enfin, M. Burnouf, M. Le Xepveu et l'Académie s'accordent pour vous proposer de confier cet enseignement à M. Albert Dumont. dont vous connaissezles belles découvertes. M. Hauréau va terminer l'impression de son grand ouvrage, et rien ne s'oppose plus à son départ immédiat pour Rome.
Si vous approuvez cette proposition, monsieur le Président, je soumettrai à votre signature un dé-
cret en deux articles, portant qu'il y aura, à Rome, un cours d'archéologie, rétribué sur les fonds des missions ; que les élèves de l'école d'Athènes le suivront pendant un an, et que les pensionnaires de l'Académie seront autorisés à le suivre.
Veuillez agréer, monsieur le Président, l'hommagô de mon respect.
Jules Simon (i).
La lettre du ministre de l'Instruction publique, accompagnée de celle de Burnouf, si tardivement mise, semble-t-il, sous les yeux de M. Thiers, eut au moins sa prom.pte et favorable réponse ; car une minute, corrigée du reste de sa main, est ainsi conçue :
Mon cher ami,
Répondez à M. Burnouf que je suis tout à fait converti à l'idée d'une année à Rome avant d'aller en Grèce. Il est plus naturel de descendre un fleuve que de le remonter quand on veut bien étudier son cours. On le voit naître, grandir et lînir. Mais on peut aussi le remonter de son embouchure à sa source, et on finit aussi par le connaître en le prenant à rebours. Ici, d'ailleurs, nous n'avons pas le choix, piiisqu'à Rome on a tous les moyens d'études, et qu'à Athènes on n'a rien, je vais par conséquent donner les ordres nécessaires. Mais il restepour moiune question. Laissera-t-on ces jeunes
(i) N. a. fr. 20627, fo 296.
gens errer dans Rome, et ne serait-il pas bon de les comprendre dans les élèves de l'Ecole de Rome, et soumis à la même discipline ? C'est un détail, du reste, et j'admets avant le départ pour la Grèce le préalable d'une année passée à Rome.
Voir Pœstum en passant serait une étude utile et bien instructive.
Ecrivez à M. Burnouf, et dites-lui que la question sera résolue dans le sens de sa lettre.
Tout à vous.
Signé A. Thiers :
Versailles, 23 mars 1873.
Dès que le directeur de l'Ecole d'Athènes eut reçu la bonne nouvelle que Barthélémy Saint- Hilaire avait été chargé de lui transmettre, il se hâta d'en remercier le Président et sa lettre a été conservée dans les papiers de M. Thiers. La voici .
Athènes. 5 avril 1873.
i\lonsieur le Président,
M. B. Saint-Hilnire m'a communiqué, selon votre désir, la lettre que vous lui avez écrite à l'occasion de notre cours^d'archéologre à Rome.
Je vous prie d'agréer tous mes remerciements et ceux de l'Ecole pour le service que vous venez de lui rendre.
L'empire avait peu fait pour nous, la République
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a déjà fait deux choses excellentes : elle nous a fourni des fondspour construire une maison à nous sur un terrain que la Grèce nous a donné ; en second lieu, vous venez de placer notre existence dans des conditions normales.
Pour prendre enfin la place à laquelle nous avons droit et que Us Allemands nous ont otée en s' emparant de V Institut de Rome {fondé par le duc de Luynes), il nous restera à nous créer un organe de publicité où tous nos travaux seront insérés et où nous réunirons aussi les mémoires dispersés des anciens de l'Ecole. Si ces Annales existaient, elles formeraient déjà un ensemble de travaux que nous pourrions opposer à lï' importe quelle publication allemande. J'espère, avec l'aide de mon maître et ami M. Jules Simon et la vôtre, sans demander rien de plus au budget, atteindre un jour ce résultat. Notre établissement à | Rome nous sera pour cela d'un grand secours.
En outre, il nous mettra en relation immédiate avec une foule de savants italiens dont les Allemands s'efforcent depuis longtemps de s' emparer et qui rentreront ainsi dans la sphère d'activité de lE France. Vous voyez, monsieur le Président, la portée de la réforme que nous vous demandions et à laquelle vous avez bien voulu consentir. Elle ouvre devant nous un avenir nouveau et répond aux critiques quelquefois justes, quelquefois hostiles, qui nous étaient de temps en temps adressées :
Veuillez agréer, monsieur le Président, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.
Le Directeur,
Em. Burnouf.
Les papiers de Thiers ne nous mettent pas en mesure de poursuivre Thistoire de cette réforme ni de l'Ecole d'Athènes. Lorsqu'en 1875, son Directeur dut quitter son poste, malgré tant de regrets de tous ses amis, M. Thiers n'était plus en mesure de Tappuyer. Telles quelles, ces lettres ont du moins le mérite de nous renseigner sur la résistance aux emprises allemandes auxquelles la guerre de 1870 avait donné tant d'audace. A ce titre, elles contiennent un utile enseignement du passé et plus que jamais instructif. Mais on sait aussi maintenant ce que vaut le zèle archéologique des Allemands et à quoi tendait l'école d'Athènes.
23 mars lOiy.
UNISSONS, N^UNIFIONS PAS
Il y a entre unir et unifier plus que la différence entre le mot unir et le vocable unifier, employé, mais non admis encore dans la langue. Que ce soit un barbarisme jusqu'à nouvel ordre d'exprimer le fusionnement d'éléments divers par le verbe commode et expressif unifier^ peu importe. Ce n'est point au mot, mais à l'idée qu'il exprime qu'une guerre opportune doit être faite, pour détourner de leur dessein les imprudents qui confondent avec l'union salutaire des énergies en action je ne sais quel amalgame exposé à les affaiblir plutôt que fait pour en multiplier la puissance.
L'inévitable inégalité native des êtres, qui est un fait contre lequel la formule Egalité s'inscrit en vain sur les monuments publics, peut provoquer diverses explications plus ou moins satisfaisantes. Certains esprits, auxquels ne suffit pas le correctif des nécessités d'entr'aide mutuelle qui doivent rapprocher les forts et les faibles et non opposer l'un contre l'autre deux hommes inégale-
ment pourvus du côté de la fortune ou des forces^ physiques et morales, ont cherché des solutions métaphysiques parfois étranges ou touchantes. C'est ainsi que certains partisans de la transmigration des âmes essayant de perfectionner la, métempsycose'des anciens ont voulu voir dans cej différences indéniables d'un homme à Tautre des preuves de leurs théories ; tel naissait ou mieuxi renaissait pauvre pour avoir abasé de la richesse dans une existence antérieure. Mais à ne prendre] que terre à terre les faits tels qu'ils sont, fallût-il renoncer à en résoudre l'énigme, on est bien conduit à admettre que l'union qui fait la force entrel les différents individus amenés à se grouper pour! obtenir en commun des résultats qu^olément ilsJ chercheraient en vain, a ses limites. Le droit] d'association n'a rien à voir avec le fameux chiffre! vingt qui servit jadis à restreindre les sociétés auxquelles TEtat daignait accorder sa tolérance. Mais de ce que des hommes éprouvent le désir de se grouper il n'en faut pas conclure qu'un groupe unique, les doive agréger tous. Ce travers d'esprit, qui, sous couleur d'wiijïer les entreprises, tend à les soumettre à une mesure uniforme et centralisatrice que l'Etat puisse régenter ou, au besoin, décapiter d'un seul coup, est aussi contraire à l'union vraie qu'à la vie réelle. Le plus sûr moyen de tuer un organisme est de contrarier son évolu-