‹ Le bon combatChapitre 17 sur 23 · UNISSONS · texte numérisé non relu

UNISSONS

La formule est à découvrir qui réalisera l'union entje.les unions se proposant des buts similaires. Le légitime esprit d'indépendance qui anime une société ne doit pas être un obstacle à la « fédération » (i) possible et il est vrai délicate qui grouperait des organismes que leur parenté rapproche, pourvu qu'à chacun soit laissée la vie propre que justifie et que commande la divergence, si minime fût-elle, des fins proposées. Evidemment deux sociétés se donnant pour bue exactement le même objet n'ont aucune raison de ne pas s'unifier pour n'en faire qu'une, mais cette identification des fins est assez rare pour qu'on puisse préconiser la formule Unir et non tmifier. Grouper et fédérer n'est pas absorber. De l'union toujours, et de l'amalgame, le moins possible. Les occasions ne manqueront pas d'apphquer la devise.

2 avril 191 7.

(i) Voir plus bas, § XXV, p. 206.

Je ne nie pas qu'on puisse abuser de l'histoire — de quelle chose indifférente ou bonne ae fait-on pas abus ? J'avoue également qu'on en tire parfois, comme de la statistique aux chiffres si dociles, les conclusions les plus diverses. Il n'en est pas moins permis d'emprunter au passé, surtout lorsqu'il offre avec le présent des analogies indiscutables, de fort utiles leçons. Qu'on me permette donc d'en proposer ici quelques-unes extraites des événements de 1870 et des écrits ou réflexions que la Prusse envahissante suggérait alors aux Français. On n'a que rembarras du choix, lorsqu'on feuillette les journaux aujourd'hui ensevelis dans la poussière, qui alimentaient les lectures des Parisiens assiégés. Ils renferment les éléments d'une histoire assez vivante, mais peu sûre, remplis qu'ils sont de faux bruits et de nouvelles pas toujours confirmées ; mais ils permettent tout au moins de décrire l'esprit public et de retrouver en quelque sorte Tatmosphère que respirait la France envahie.

On ne citera aujourd'hui que deux leçons prin-

cipales à recueillir dans ces écrits éphémères. La première est une invitation motivée à « l'union sacrée » plus que jamais de mise ; dans la seconde, à côté d'illusions pacifistes auxquelles un rêveur de cette époque conviait ses contemporains, on rencontre, mis au service de cette détestable cause, des arguments dont on peut faire état pour secouer la routine et inviter au progrès.

Il serait malaisé de compter les « manifestes » que publièrent, dans les journaux p arisiens, les comités déjà existants ou ceux qui se fondaient à l'occasion des événements. Plusieurs sont signés de noms assez obscurs, parfois devenus célèbres lors de la Commune. Quelques-uns ont tout à fait le mérite de l'imprévu et de la candeur. De ce nombre est, ce me semble, la solennelle excommunication prononcée par les Loges contre Guillaume P"" et son fils devenus indignes du titre de Grands Maîtres et protecteurs de la Franc-Maçonnerie. Elle est trop longue pour figurer ici ; bornons-nous à énumérer les adhérents qui suivent le titre MANI- FESTE DES LOGES :

Les Trinosophts de Bercy ; Les Disciples de Fénelon ;

Les Hospitaliers français :

Lunion de Belleville ;

La Persévérance ;

Les amis de la Patrie ;

Les Sectateurs de Menés ;

î^ Orientale;

La Persévérante Amitié,

La déclaration, assez étendue, commence parles mots : « Français, la lutte fratricide est engagée, etc. »

Après avoir déploré l'effusion du sang, et constaté avec regret : « Le roi Guillaume et son fils sont nos frères ». puis flétri l'ambition qui leur a fait transgresser tous les principes de la Franc- Maçonnerie, le manifeste proclame : « Nous les excluons à toujours ». Suivent de prolixes considérations pour niotiver cette sentence. Mais ce ne sont là que des curiosités plutôt amusantes. Venons à un enseignement utile. Je l'emprunte à une sorte d'appel signé d'un nom très obscur et bien oublié, paru dans \! Opinion nationale du 15 septembre 1870, sous le titre : 'Revers passés, succès futurs. L'auteur, qui n'est pas un professionnel de la plume, signe cet article : Nottelle, secrétaire de la. Chambre syndicale, commerçant, rue Réaumur, 39, et le date du 9 septembre 1870.

Bien que cette déclaration ne puisse être citée

tout entière, à cause de son étendue, il me semble intéressant d'en détacher la seconde partie. Elle présente, comme je l'ai dit, d'excellentes raisons en faveur de l'union de tous contre l'ennemi commun, et aussi, sur l'après-guerre, des considérations que rend plus actuelles l'énergique et bienfaisante campagne entreprise par M. Jean Hennesy en faveur du régionalisme. Les vœux qu'exprimait Nottelle pour une sage décentralisation politique et administrative sont plus que jamais à l'ordre du jour, et dans les pages écrites par lui dans Paris assiégé, nous ont conservé des idées qui n'ont pas vieilli.

Après avoir dégagé la France de la responsabilité de la guerre déclarée par l'Empire déchu et montré dans cette entreprise mal conduite la source des « revers passés », l'auteur du manifeste exposait les motifs d'espérer que la continuation d'une lutte devenue nationale allait offrir désormais.

c( ... Ainsi entre la Prusse effaçant habilement sa monarchie dans l'unité allemande, et la France, dont l'intérêt national était ostensiblement subordonné à l'intérêî dynastique, la force était du côté de notre ennemi et la faiblesse, du nôtre. Triste aveu que nous devons faire, car nous y puisons la presque certitude de nos succès futurs.

Le gouvernement bonapartiste n'existant plus^ est-ce que la Prusse peut faire croire encore à ses

sujets, à ses Alliés surtout, qu'ils se battent pour l'unité allemande, puisque la France vient de déclarer qu'elle la verrait avec plaisir se réaliser ? Que les Prussiens veuillent malgré tout continuer uneguerrede conquête, pour leurs Alliés allemands, chaque victoire ne serait plus qu'un nouvel anneau qui les enchaîne au sceptre de la Prusse.

L'antagonisme des intérêts passe ainsi de chez nous dans le camp des ennemis ; Tunion qui constituait leur force les abandonne et vient resserrer nos rangs : c'est nous maintenant qui faisons une guerre de principes, qui combattons pour une idée, et quelle idée ! l'intégrité de la patrie 1

Les rôles sont intervertis ; les conséquences ne peuvent pas ne pas l'être.

A la condition pourtant que l'union soit complète entre tous les membres de la famille française. Un gouvernement a surgi des nécessités fatales du moment. Le devoir de tout citoyen, quelles que soient ses préférences ou ses répulsions pour les hommes qui le composent, est de lui apporter, en toute simplicité, le concours de sa volonté et de sa force. La mission de ce gouvernement est de délivrer le territoire. Si on tient à disputer, qu'on attende, au moins, la délivrance. Jusque-là, tous ceux qui, sous un prétexte quelconque, essaient de déconsidérer le gouvernement ou de semer des germes de discorde sont de mau-

vais citoyens dont le mépris public a déjà fait et continuera à faire justice, si la loi dédaigne de les atteindre.

Paris, qui a dû prendre la responsabilité de la Révolution, doit aussi lui concilier la province en maintenant dans son sein l'ordre et la concorde. Etait-il possible d'espérer mieux que ce qui a été fait jusqu'aujourd'hui ?

Les départements, à leur tour, comprennent que le salut pour eux, comme pour tous, est de seconder par leur élan unanime, l'action de la capitale. Les défiances et le mauvais vouloir contre elle, en ce moment, serait un crime.

Quand la France, délivrée de l'invasion, en possession d'elle-même, établira sa constitution nouvelle, il faudra bien rendre à la province la vie politique que le despotisme central avait confisquée. Aujourd'hui, acceptons la centralisation comme un instrument qui fonctionne encore ; servons-nous en pour repousser l'ennemi. Et nous le repousserons si, tandis que Paris l'arrête, la France entière en armes harcèle ses derrières et ses communications.

Et, dans les douloureuses épreuves de cette guerre, devenue, de notre côté, une guerre sainte, ne trouvons-nous pas l'encouragement suprême de sentir que nous avons pour nous les sympathies du monde civilisé, et l'opinion même d'une partie

des soldats qui combattent ? Il est indubitable que les alliés de la Prusse se demandent déjà à euxmêmes, en attendant qu'ils le demandent à qui de droit, pourquoi, puisque l'unité allemande n'est plus en question, ils continueraient à se faire les instruments et les victimes d'épouvantables massacres, inouïs dans les fastes modernes, et dont on ne peut trouver des exemples qu'aux âges les plus reculés de la barbarie.

La France en a répudié la responsabilité en chassant le gouvernement qui, de son côté en avait été le provocateur. Les Allemands voudrontils l'assumer tout entière, cette responsabilité effroyable, devant la civilisation et devant Thistoire ? Qu'ils le sachent bien ; ils n'en profiteraient même pas. Dût la fortune nous trahir jusqu'au bout, nous ensevelirions plutôt nos ennemis sous nos ruines. Mais la France n'en est pas là. Si, pour plaire à la Prusse, les Allemands veulent repre ^dre le rôle des Goths et des Vandales, nous leur m.ontrerons que nous ne somm.es pas les Romains de la décadence.

NOTTELLE,

Secrétaire de la chambre syndicale, commerçant, rue Réaumur, 39.

9 septembre 1870.

Peut-être y aurait-il Ueu, au point de vue pu- ) rement historique, de discuter la thèse ainsi présentée. Nombre de Français alors, ignorant du reste encore les manœuvres de Bismarck et la dépêche tronquée d'Ems, et arguant des manifestes prussiens qui distinguèrent les premiers l'empire de la nation française^ répudièrent toute responsabilité dans la guerre. Je me borne à citer sur ce point un « anonyme » de nos amis, un Belge, semble-t-il, sinon un Russe, qui, sous le titre : Un piège au Nord, Gerfnanisation de la Belgique. L'Alh' magne et la France en présence, par un ex-officier, publia chez Dentu,en 1888, une plaquette où il est conduit à apprécier « la part des responsabilités » de chacun dans les événements de 1870. « Cette constatation, ajoutait-il, est la leçon de l'avenir. »

Il n'a point de peine, à cette distance des événements, à réduire à sa valeur la thèse fragile qui fait en 1870 le procès du régime impérial en opposition avec la nation tout entière :

Q.ue la Prusse, dit-il, voulût la guerre, c'est incontestable : elle était préparée, elle était nécessaire à son développement et elle était assurée du succès.

Mais cela justifie-t-il l'aveuglement de la Franocj son imprévoyance, ses clameurs ? Lui était-il permis de tomber dans le piège grossier que la diplomatie prussienne lui tendait au delà des Pyrénées?

Rappelons les faits, non comme la politique sectaire les a dénaturés, mais avec toute l'indépendance qui s'im.pose à l'historien qui se respecte. Le fait matériel de la déclaration de guerre par la France ne peut être discuté. Q.uand nous disons la France, nous entendons la majorité du peuple français qui venait de donner un vote de confiance à l'Empereur, qu'elle amnistiait ainsi de son usurpation, la majorité de la Chambre des députés, à qui la constitution de 1869 venait de remettre la garde de l'honneur de la patrie, la majorité de la presse qui prétend représenter sous tous les régimes l'opinion publique. C'est cette majorité qui a poussé à la déclaration de guerre par ses votes et les articles chauvins qu'elle a fulminés.

Il est certain qu'ils furent en somme peu nombreux ceux qui avaient le droit de dire sincèrement qu'ils s'étaient jusqu'au bout et de toutes leurs forces opposés à la guerre. Mais c'est autour de cette minorité opprimée que se rallia, en se hâtant d'oublier son ancienne attitude, le nombreux parti qui fut bientôt la France entière décidée à lutter jusqu'au bout <r pour l'intégrité du territoire ». Un utopiste cependant, le phalanstérien Victor Considérant, revenu du Texas avec sa famille au mois d'août 1869 proposa sa solution « pacifiste », qui n'eut guère plus de succès que ses hilarantes propositions de représentant du peuple à l'Assemblée de 1849, celle, par

exemple, où il demandait de voter cinq séances de nuit pour entendre l'exposé de son remède au malaise social. C'est pourtant dans une de ses lettres du mois d'octobre 1870 qu'il convient de puiser d'utiles leçons : l'une nous fera voir que les « pacifistes » ne se laissent démonter ni instruire par rien, l'autre qu'ils emploient, pour défendre leurs rêves, des raisons qui, mieux appliquées, sont opportunes à toutes les époques.

6 avril 191 7.

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