L'ESPRIT AMÉRICAIN
Dès le 27 septembre 1870, Victor Considérant avait adressé au Gouvernement une lettre (i) que cita, mais avec des commentaires moqueurs, VElecteur libre. Peu satisfait de l'accueil qu'avait rencontré sa motion, pour le moins étrange, appel candide au désarmement et à la fraternité universelle, il envoya au même journal un second manifeste, intitulé : Victor Considérant à « VElecteur libre » et sous son couvert à tous les journaux, honnêtes ou non. U Opinion nationale en reproduisit, sans les commenter d'ailleurs, de larges extraits, et il y a profit à en relire quelques phrases.
De sa plainte pey déguisée il ressort qu'il croyait fermement à la valeur de son remède et qu'il conservait de lui-même une invincible estime. En voici quelques preuves :
(£) La Cloche^ de Louis UlbacVi, qui fut du reste juridiquement poursuivie pour ce fait, avait publié le 2i juillet un discours patriotique de Considérant contre la guerre, sur lequel il y aura lieu de revenir. La veille, il avait communiqué en épreuves au Réveil la traduction du dernier discours de Emilio Castelar aux Cortès.
N'y eut-il dans ma Lettre au Gouvernement que ces deux idées :
1° La France renonce pour l'avenir à l'institution militaire, en tant que l'institution militaire est incompatible avec l'institution de la République moderne:
2^ liile en appelle, pour le règlement de la paix, non pas à l'intervention des puissances ou à la décision d'un congrès de diplomates, mais à la décision absolument juridique d'un tribunal arbitral ;
11 est incontestable que ces deux propositions constituent une politique absolument nouvelle, et tout autre que celle où vient d'échouer Jules Favre.
Victor Considérant défend d'abord cette politique, qui a sur celle de l'entrevue de Ferrières, l'avantage de ne pas conduire à « une impasse ».
Et, développant sa critique, il ajoute :
A la guerre, le grand art exige deux choses :
Préparer la victoire et s'assurer la retraite.
En politique, il en exige une troisième, c'est de laisser une retraite à l'adversaire.
Or, Jules Favre, comptant inconsidérément, parce qu'il est humain, toucher Bismarck par des considérations de pure humanité n'a pas seulement coupé toute retraite à sa propre politique ; il l'a coupée, chose plus grave, à la politique de son adversaire...
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Puis, montrant comment la manière dont furent conduites les négociations a a engagé l'orgueil de la Prusse aussi bien que l'orgueil de la France — deux choses détestables — », il oppose sa méthode. « Il est incontestable, déclare-t-il, que ma proposition ouvre l'impasse ».
Il en conclut qu'on a grand tort de ne point prendre en considération cette solution « assurément très hardie et très hardiment apportée par un homme qui n'est, après tout, ni tout à tait un inconnu, ni tout à fait le premier venu ».
Il est trop long de révéler ici le plan développé par Victor Considérant, qui n'allait à rien moins qu'à demander à la France de faire ce premier pas, le grand pas que le trop fameux Ostwald lui proposait encore dans un article paru, sous ce titre, dans la Grande revue du lo mai 1910, de prendre Tinitiative du désarmement, de faire, comme écrivait Considérant « la déclaration de la paix à l'Europe ». Ceux qui voudront connaître le détail de ces rêves que tant d'incorrigibles caressent malgré toutes les cruelles leçons de l'histoire, liront le manifeste publié en 1870. Il se composait de quatre pages enformatde journal, « un exemplaire, 15 centimes ». Le titre était : La France imposant la paix à V Europe. Lettre aux membres du gouvernement provisoire de la République^ par Victor Considérant, citoyen américain ancien représentant du
peuple français). Des deux côtés étaient indiquées les adresses où l'on trouvait ce manifeste : a Dépôt, Rive droite, 5, rue Coq-Héron, A. Le Chevalier, 61, rue Richelieu. Dépôt, Rive gauche. Librairie des Sciences sociales, 13, rue des Saints-Pères». Avant la- lettre au gouvernement, un appel était adressé, comprenant deux colonnes et demie de texte : Aux hommes de grand cœur et de grande raison, commençant par ces mots : a Français, mes frères, mes compatriotes et mes anciens concitoyens I par tout ce qu'il y a de sacré au monde, ' écoutez-moi ! »
Et après avoir décrit l'extrémité lamentable à laquelle était réduite la France, Considérant ajoutait :
...je vous apporte le salut, la délivrance, la paix, la paix victorieuse, rayonnante à jamais de gloire et de liberté.
C'est dans la Lettre au gouvernement que l'auteur \ exposait son système, expliquant en trois paragraphes, ou mieux trois longs chapitres, les conditions de la République universelle qui mettrait fin aux guerres. Mais la finale, au cas où serait repoussé ce « jugement juridique » dont il donnait '\ l'idée, devenait un c< appel aux armes » et une guerre à outrance :
Jugement juridique ou guerre à mort... Paris- ^ Sagunte. Levée en masse. La guerre au canon, au
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couteau, au fer, au feu, au poison, furieuse, la guerre par tous les moyens de l'extermination des bêtes féroces.
Victor Considérant.
« Incrédules, les plus crédules », disait Pascal. Il faut convenir aussi que les moutons enragés du pacifisme ne connaissent plus de mesure une fois déchaînés, mais on ne les convertit pas facilement à déserter leur rêve.
Pour expliquer la réponse de Victor Considérant à ^Electeur librCy réponse que celui-ci d'ailleurs ne publia point et dont j'emprunte des extraits à Y Opinion nationale^ il faut lire en entier l'article que le journal de A. Edouard Portails publia le 27 septembre (i) et qui piqua si fort Considérant que sa réplique du 11 octobre n'est plus qu'un plaidoyer pro domo ripostant au reproche de manquer d'esprit pratique.
(i) V Electeur libre était devenu quotidien, d'hebdomadaire qu'il était, le 26 août 1870 ; c'est dans son numéro 33 que Ponalis, ou Ernest Picard, qui avaient signé les articles programmes égratignèrent Considérant dans la mention non signée de son manifeste intitulée : Ce qu'on apprend aux Etats-Unis. Le 8 octobre un avis annonce que E. Portalis et plusieurs rédacteurs se retirent ; le journal continua sans aucune sisïnature.