LA RÉPLIQUE DU DROIT
Il y a deux jours, à la fin d'une apologie de « la presse », qui en dépit de certains écarts, a montré une belle tenue, Abel Hermant écrivait dans l'Intransigeant du samedi 6 janvier :
« On s'est amèrement moqué de nos chimères, et on a bien voulu nous avertir que les neutres se paient, révérence parler, notre tête, lorsqu'ils lisent dans nos journaux que nous luttons pour les droits des plus faibles et pour la liberté du monde.
« Nous avons lu, nous, cette semaine, une page splendide d'Edison, qui tendrait à prouver que, précisément pour ce motif, il est au moins un neutre, et non des plus méprisables, qui ne nous accable pas de ses mépris. »
A l'éloge motivé écrit par Edison, il convient de joindre certaines déclarations historiques, faites au pays du droit romain et qui éclairent singulièrement notre affirmation réitérée et hautement main-
tenue de combattre pour la justice et pourTaffranchissement de toutes les oppressions.
A Milan, le 13 novembre 19 14, à l'occasion d'une conférence donnée par M. Mélot, le député catholique de Namur, M. Meda, aujourd'hui ministre et répondant au nom d'un groupe considérable de catholiques italiens, prononçait ces inoubliables paroles :
« La question de la Belgique mérite d'être considérée en soi, parce qu'elle représente un principe sans lequel aucun rapport social n'est convenable : le principe que le droit international doit reposer sur le respect des traités, comme le droit civil repose sur celui des contrats » .
Ce n'est donc pas sans raison et par hasard que la réponse collective des Alliés à la suggestion de paix allemande a insisté, dans la conclusion formelle qui repousse la paix prématurée, sur le cas de la Belgique.
Déjà, longtemps avant le conflit et flétrissant d'avance Tagresseur quel qu'il fût, M. Tittoni, en 1906, en qualité de ministre des Aflaires étrangères, avait proclamé :
« Qui oserait envisager sans un sentiment d'horreur les conséquences terribles d'une guerre entre les grandes puissances européennes ? Qui,
LA RÉPLiaUH DU DROIT 39
Sans un éternel reaiords, voudrait exposer légèrement son pays à une guerre non nécessaire ? Si malheureusement, une guerre devait éclater entre les grandes puissances, on pourrait, selon moi, en résumer les conséquences 'en ces mots: la faillite de r Europe (i).
Il faut aujourd'hui d'après les faits, et selon l'histoire, compléter la formule : c'est la faillite de r Europe Centrale qui est décrétée.
Ils ont beau, maintenant, les deux complices, épouvantés de leur forfait, essayer de secouer ce sang et répéter obstinément leur audacieux mensonge : « Je n'ai pas voulu cela ! ». Ils ont beau se cramponner à la légende forgée par eux à l'usage de leur peuple de V Allemagne attaquée^ encerclée, victime innocente de la conjuration d'un monde jaloux. Il est des faits, des aveux, des cyniques déclarations de la première heure, — celle où Ton comptait sur l'absolution de la victoire — que rien ne peut plus retirer, et c'est de là que procède l'unanimité des Alliés à refuser une paix que des traités allemands ne peuvent garantir.
« Que la paix acquise par la victoire, déclare S. E. M. Tittoni, ne soit pas une paix, mais bien la paix, pure de tous germes de guerres, la paix
(i) « Le Jugement de l'histoire sur les responsabilités de la guerre », par- Tommaso Tittoni {Pages actuelles, n° 96- 97, P-33.)
assise solidement sur les principes de nationalité et de justice internationale (i). »
Voilà le sens protond du pacte de Londres, scellé à nouveau par la note collective des Alliés qui ne peuvent plus — les faits sont là — se fier aux paroles allemandes. Ceux qui, morts aujourd'hui ou survivants, peu importe — les morts nous lient encore plus « que les autres » — « ont lutté non pour la proie, comme des Barbares, non pour la domination insolante et cruelle comme nos adversaires, mais pour la liberté contre la tyrannie, pour la fol des traités contre la perfidie, pour la paix contre la guerre », ce sont les belles paroles d'Anatole France), ceux-là ne peuvent accepter un traité négocié par l'Allemagne : ils ne croient plus que leur droit suffise si la force prussienne qui nie le droit n'est pas brisée.
Ils entendent faire et dicter la paix à leurheure, ensembleet jusqu'au bout, entraînés, parlalogique inéluctable des faits et des principes, à obtenir leurs garanties, leurs sanctions, sans qu'il soit au pouvoir d'aucun c( spectateur de cette lutte » de hâter l'heure du règlement définitif tel qu'il doit être imposé par la force aux hommes de proie qui ne reconnaissent que le droit de la force.
(2) Ihid., p. 25.