LA RÉPL1Q.UE DU DROIT
Les « comédies » plus ou moins hautes qui tragiquement prétendent attribuer aux Alliés la responsabilité de la nouvelle guerre ne tromperont que qui voudra bien s*y laisser duper. C'est la guerre du droit qui continue.
Elle continue, et il le faut, parce que les adversaires de cette Allemagne qui justifie les violations de frontières du commode prétexte de la nécessité doivent être à jamais icndues impossibles.
Fénelon, dans une de ses charmantes fables en prose, a montré la mort de ce félin qui, entré dans une garenne, essaie encore, près du cadavre de ses premières victimes, de s'assurer de nouveaux avantages et par des larmes feintes de tromper les survivants du massacre.
Mais frappé d'un trait vengeur, il expire en énonçant cette « morale de la fable d :
« Q.uand on a une fois trompé, on ne peut plus être cru de personne. »
L'application de Tapologue est aujourd'hui trop aisée pour qu'on s'étonne de la déclaration par laquelle les Alliés ont riposté à la « note des em^ pires centraux ».
« Il n'est pas temps encore. » « La guerre du droit continue. »
8 janvier 1917.
L'Allemagne se pose en victime et déplore l'effusion du sang ; l'Allemagne veut faire peur et proclame un renouveau d'atrocités. Tour à tour elle use du jeu des gémissements et pleure sur le sort des siens et lance des déclarations d'une guerre sans pitié. Cette guerre ne nous changera pas de ce que nous avons vu.
Avant de nous apitoyer sur les souffrances de leur peuple, avant d'inviter leurs ennemis à ne plus se battre, par amour de l'humanité, les bourreaux des Belges, des Serbes, des Arméniens devraient tout d'abord regretter leurs crimes et non pas déclarer tragiquement que le sang versé retombera sur autrui. Il est bien tard de s'en laver les mains même avec des trémolos dans la voix.
Quant à leurs manœuvres d'intimidation, c'est le cas de redire avec Albert de Mun : « Les menaces n'ont d'effet que sur les cœurs mal affermis ou sur les consciences troublées ».
Ce n'est pas notre cas. « Nous avons quand même grand espoir et beaucoup de courage, la délivrance viendra ».
Qui parle ainsi? Un soldat enivré du dernier triomphe, un héros de Verdun ou de la Somme ? Non pas ; mais une des victimes écrasées depuis deux ans sous le talon du vainqueur de la Belgique, un de ces civils que foule et tracasse à Taise et sans danger, grâce au rempart des baïonnettes, le fameux vonBissing. Car ces paroles énergiques sont la conclusion du rapport d'un Anversois sur Tétat lamentable de la population de la ville captive.
Les Informations belges qui la publiaient, le 12 janvier, d'après \e Belgische S tandart, abondent eu preuves du même genre.
Toujours à côté de l'extrême misère que sont chaque jour contraints de décrire les rapports authentiques qui racontent les exploits allemands rénovateurs de l'esclavage, se dresse la résolution farouche des opprimés demandant la paix par la seule victoire et réclamant qu'on les venge.
Les menaces n'ont prise sur aucun des défenseurs du bon droit, et la force ne prime ni ne prescrit contre la justice.
Et de quoi donc aurions-nous peur ? Le mot de l'héroïque femme serbe pleurant sur ses morts fustigera toujours les assassins : « Qu'importe les
feuilles et les branches qui tombent, pourvu que l'arbre reste debout ! i> L'arbre reste vivace.
« Chateaubriand rapporte qu'un jour debout au milieu des ruines de Sparte, il voulut essayer de leur faire redire quelque chose de leur gloire passée : il jeta aux quatre coins de Thorizon le grand nom de Léonidas, et l'écho ne lui répondit que par le silence. »
Albert de Mun, qui citait le trait dans un de ses discours en 1879, ajouta que nous n'avons pas à craindre chez nous de semblables déceptions.
« L'Eglise, continuait-il, a laissé sur notre terre de France un sillon profondément tracé, que la poussière des âges est impuissante à combler. »
On l'a vu assez durant la grande guerre pour que des rodomontades, d'où qu'elles viennent, ne puissent ébranler personne. L'accord unanime de tous les Français a fait reculer un ennemi plus redoutable qu'il ne peut l'être aujourd'hui après deux ans et demi de guerre, même à tenir compte de la mobilisation civile dont il fait tant de fracas. M. Gabriel Séailles, dans un chapitre de l'excellente brochure L^ effort de la Fratice, sl décrit les merveilles réalisées par cette union des Français qui, grâce à la guerre, ontpuenfindécouvrir: «que tous ensemble, avec leurs oppositions, leurs inté-
rets contraires, leur conception différente de la société, ils étaient la France dans ce qu'elle a d'un et de divers, la France d'hier et la France de demain, qui malgré tout se tiennent, se relient l'une à l'autre et constituent la nation dans la continuité de son évolution. La guerre en donnant à défendre toute la France avec son passé, son présent, son avenir, accordait dans une même volonté de résistance, les représentants des tendances diverses, qui dans leur contrariété même, gardaient les souvenirs de sa longue histoire et attestaient la richesse de sa vie spirituelle ».
Cette unanimité dans l'effort que l'agression allemande a faite dans notre pays alors déchiré, suicidé par la question religieuse et plus encore les appétits contraires de la vie politicienne, m. is devenu aujourd'hui « la France tout court » , cette unité, elle se soude chaque jour plus étroite dans la luttQ et l'épreuve entre les nations alliées contre l'ennemi commun de l'Europe civilisée. Aussi les tenants de la nouvelle Kultur, dont le cauchemar a suffisamment épouvanté les peuples, font-ils fausse route aussi bien quand ils pleurnichent que lorsqu'ils menacent.
C'est pour avoir attaqué, quoi qu'ils en disent, qu'ils ont fait contre eux l'union. La paix ou mieux la trêve qu'ils réclament, les peuples ligués pour échapper à leur emprise ne l'accorderont ni à des
larmes feintes, ni à des menaces trop réelles. La victoire du droit est nécessaire et ceux qui ne croient qu'en la force ont grand tort de recourir à Tintimidation. La peur ne prend pas les Alliés, et la pitié leur est désormais difficile.
Aux suggestions d'une sincérité douteuse, car la c< parole allemande » a perdu tout crédit, tout autant qu'aux éclats de voix tapageurs et à la menacedu poing gantéde fer, ils ont fait dès longtemps et ils m?.intiennent leur simple but de guerre qui est la paix à garantir, l'injustice et les crimes à châtier, les réparations à exiger. La crainte d'une guerre plus horrible, — si toutefois les limites de rhorreur n'ont pas été dépassées déjà — n'empêchera point le verdict prononcé de recevoir son exécution complète, dût-elle être tardive. Elle avance lente, mais sûre.
15 janvier 1917.
Il en est de multiples et de divers ordres, auxquelles donneront lieu les commotions et le règlement de la grande guerre : délivrance de populations opprimées retenues par violence sous un joug contraire à leurs aspirations natives; affranchissement, chez certains peuples, d'habitudes tyranniques funestes à la race et que seule pouvait déraciner Tâpre nécessité d'une lutte pour la vie ; guérison pour la race allemande de ce virus de la domination universelle, appétit orgueilleux et pervers d'une mégalomanie inoculée par Bismarck ; libre jeu enfin de transactions économiques sur lesquelles avait fini par peser la loi du plus fort.
A ces résultats, nos amis de Suisse ne pourront manquer d'applaudir. Leur pays est^ depuis Guillaume Tell, la terre classique de la liberté et, par sa position géographique non moins que par son industrie hôtelière, il est le nœud de jonction des races latine et germanique, auxquelles il se sent lui-même intimement soudé. La prospérité helvé-
tique a, trop souvent à son gré, vérifié le vers antique :
Quicquid 'délirant re^es plcctuntur Achivi,
que notre bon La Fontaine traduisit à sa manière :
... de tout temps Les petits ont pâli des sottises des grands.
Aussi les « libérations y> que je me borne à énumérer — chacune d'elles réclamerait un chapitre, sinon un livre — entrent nécessairement dans les désirs les plus sincères de nos antiques alliés des Cantons et des Alpes Grises.
L — La note de l'Entente, qui a fourni matière à des commentaires abondants et passionnés, aura eu du moins l'avantage de poser nettement, entre autres revendications d'abord assez mal comprises par delà les monts, la question d'Alsace et Lorraine. Elle avait longtemps paru à plusieurs, une de ces manifestations de « revanche » dont la propagande germanique s'étudiait à montrer aux neutres l'impuissance contre la force invincible des Empires Centraux, et par suite la nocivité, puisque, à les entendre, cette prétention prolongeait le conflit meurtrier.
Maintenant qu'on sait mieux et « leurs buts de guerre et nos buts de paix » , les termes se précisent; en même temps que la question de droit
s'étend et comporte toute sa signification. M. Miilerand le montrait naguère à Nantes et il convient de le citer ici :
« La paix, pour être durable, devra réparer les iniquités accumulées par la politiq ue dont Bismarck a été non certes Tinitiateur, mais un des partisans les plus représentatifs et qu'il a ouverte, pour sa part, en 1864 par l'affaire des duchés. En même temps que le Slesvig-Holstein, que TAlsace-Lorraine regagneront les nations dont la force les a brutalement arrachés^ une victime plus ancienne de cette politique, la Pologne, se verra restaurée dans son intégrité par la réunion de tous ses membres disjoints, depuis Dantzig et la Posnanie jusqu'à laGalicie.
<i De même que la fin du xviii^ siècle a vu, grâce à la France, proclamer les Droits de l'homme, de même le commencement du xx^ siècle verra, grâce à la France, proclamer la liberté des peuples. »
II. — Dans la même conférence, lancien ministre demande aussi fort explicitement « que la suppression de l'alcool ne reste pas à l'état d'intention ». C'est assez dire que, si nous entendons que la paix victorieuse libère les nationalités opprimées^ on a compris également l'urgente
nécessité de délivrer les nations des fléaux qui les déciment plus encore que la guerre.
L'alcoolisme, cet ennemi de l'intérieur, dont un ukase datant de deux années a débarrassé déjà le peuple russe, a trouvé chez nous des défenseurs trop intéressés qui prolongent la lutte. Mais les libérateurs résolus ne manqueront pas. On en peut apporter en témoignage l'énergique campagne menée contre ce danger public, soit dans la presse indépendante, soit même dans Tarmée.
Il est d'autant plus intéressant d'en rappeler une récente manifestation qu'on y lit une allusion touchante aux glorieux débuts littéraires du général Lyautey dans la Revue des Deux- Mondes.
« Le gé'néral Margot, directeur de l'infanterie, a pris l'initiative d'organiser des conférences à l'usage des officiers destinés à diriger les services de l'instruction physique et de préparation militaire dans toutes les régions. Le ministre de la Guerre désire, en effet, tout particulièrement, que la jeunesse française reçoive, avec l'instruction préliminaire, une sorte d'initiation à toutes les questions relatives aux grands intérêts nationaux. On tient surtout à la mettre en garde contre les trois fléaux qui compromettent l'avenir delà race: ^'alcoolisme, la tuberculose et l'avarie. M. Jean Finot, président de l'Alarme, a inauguré ces conférences en parlant de d l'Alcoolisme au point de
vue social ». Plusieurs centaines d'officiers ont assisté à cette conférence, et entre autres, le général Margot et le général Dubusquet, inspecteurs des centres d'instruction militaire.
Le général Margot a rappelé, à la fin de cette conférence, qu'il y a vingt ans, un jeune chef d'escadron avait fait, le premier en France, une étude remarquable sur le rôle social de V officier. Le chef d'escadron d'autrefois est devenu le ministre de la Guerre d'aujourd'hui, et il est, par conséquent, le véritable créateur du mouvement tendant à faire des officiers et des soldats des missionnaires efficaces du devoir patriotique. »
Un des nombreux papillons affichés par les soins de la Ligue antialcoolique avertit la classe ouvrière que son véritable affranchissement ne sera possible que si elle échappe d'abord à la tyrannie de l'alcool.
a Moins on boira d'alcool, plus on fabriquera d'obus », porte encore une autre proclamation.
Et cette considération aujourd'hui l'emporte sur tout le reste, la victoire étant le seul moyen de nous délivrer de la plaie ouverte au flanc de l'Europe par le militarisme prussien.
IIL — La guérison du mal doit venir en Allemagne par les mêmes voies qui Tont amené. Le véritable initiateur de la politique d'unification
allemande, ou, si l'on veut, le rénovateur, car Frédéric II est bien un ancêtre », tut le chancelier de fer. Bismarck a pu gagner son titre par la brutalité de plusieurs déclarations, car il ne cachait à personne que la réalisation de ses plans devait être poursuivie, selon une expression qui lui était chère, par le fer et par h feu. Ce sera décidément par ces moyens violents que le virus inoculé par lui à son peuple et qui acausé la catastrophe pourra être extirpé de l'âme allemande. Ruse et traîtrise sont un héritage funeste qui se paie aujourd'hui, car le mépris des traités, la faillite du crédit que nul peuple ne peut plus accorder aux assurances les plus formelles ni à la signature de la nation germanique, a conduit l'Entente à poursuivre jusqu'au bout la victoire.
Les sanctions, garanties et réparations qu'un Congrès de La Haye ne saurait attendre de conventions avec l'Allemagne disqualifiée doivent être imposées par les armes. Faudra-t-il, pourobliger le peuple allemand à vomir le poison, que se réalise le cauchemar qui obséda Bismarck, d'après une anecdote rappelée hier par G. Lenôtre ? Le canteleux vieillard, aux récits duquel on ne peut se fier qu'à demi, disait avoir vu en rêve la carte du nouvel Empire allemand s'émietter sous ses doigts et la Prusse « ressemblant à une vaste salle d'hôpital où des malades innombrables se lamen-
LIléRATIONS 55
taîent de la dureté de leurs couches et de la fragilité de tout ce qui les abritait». Ce mauvais rêve raconté en 1880 par Bruno Bauer est-il le symbole de « ce gâchis », que prédisait avec rage le chancelier évincé ?
IV. — Sera-ce le remède qui éveillera de son orgueil funeste à tous le peuple qu'on a leurré de l'espoir d'exploiter le monde ? C'est le secret de la Providence. Les maladies des peuples sont longues et difficiles à guérir ; il en coûte des ' armes et du sang ; il faut aussi dépenser, pour les faire renaître à la vie, beaucoup d'or, de travail et de peines. Ce pénible labeur sera salutaire, même aux victimes de la catastrophe. La vérité les délivrera d'abord, puis la vaillance des efforts concertés restituera aux nations éprouvées la liberté de leurs transactions commerciales.
Cet espoir sera doux à nos amis de Suisse qui viennent d'éprouver encore, dans de récentes discussions et par les mesures nouvellement prises, ^a rigueur des exigences germaniques. L'accord des Alliés de l'Entente préparant leur vie économique d'après-guerre promet que des relations équitables succéderont à tant de malaises.
Cette libération ne sera pas un des moindres bénéfices procurés par la victoire des Alliés, respectueux du droit et de la justice. Leurs projets
d'expansion industrielle ne menacent personne. De même qu'elle n'a point à se reprocher d'agression inique, l'Entente ne fera pas succéder à la guerre une ère de tracasseries mesquines ou de querelles qui ne sont dans le caractère d'aucun des peuples ligués pour la restitution du droit européen et la lib;e expansion de toutes les énergies nationales. Seules les nations de proie ont besoin d'être contenues par le seul pouvoir qu'elles reconnaissent, la force dont elles ont abusé.
^ 19 janvier 1917.
Agir est le mot d'ordre d'aujourd'hui et de demain. Aussi l'ouvrage de M. Edouard Herriot paru sous ce titre est-il d'avance un succès. Ce n'est pas de ce livre pourtant que je veux parler, mais d'une étude antérieure de douze années à la guerre, et que la guerre a singulièrement justifiée. Elle a été publiée en 1902 par un homme de cœur cui Ta signée : Marcel Demongeot, Lieutenant de chasstars àpied, etqui Ta courageusement intitulée : Citoyen et Soldat. Le soMS-mrt Etude sur V Armée nationale était plus prophétique que ne pouvait même le soupçonner Tauteur, et pourtant, à parcourir aujourd'hui ces pages vraiment à relire, on se prend à admirer combien les préoccupations qui les inspiraient ont judicieusement préparé ce sublime effort de la nation armée qui nous a valu la victoire et l'estime enthousiaste du monde entier.
J'ignore si la diffusion qu'a dû donner à cet ouvrage l'éditeur, Ernest Flammarion, et le remarquable avant-propos écrit par MM. Paul et Vie-
tor Marguerîtte ont fait épuiser ce livre. Mais s'il en est ainsi, on devra regretter que notre littérature de guerre ne compte pas cette œuvre trop tôt venue parmi les enseignements si précieux que notre tragédie ou mieux Tépopée de ces trois années terribles nous a valus.
Si l'ouvrage a disparu qu'on le réimprime, qu'on le tire à profusion pour le jaire connaître, relire aux officiers et aux soldats — à tous les bons Français d'aujourd'hui et de demain.
L'à-propos de cette réédition éclatera certes à tous les yeux, car il est malaisé de rêver lecture plus actuelle, sur le front, à Thôpital^ à l'arrière et chez les jeunes classes qui vont arriver successivement à la caserne. Il serait fâcheux que des idées si vivantes, si puissammentvécues par tous ne rencontrent pas les nombreux lecteurs préparés à les entendre par la pratique même des vérités qu'elles exprimaient avec un rare bonheur.
On n'analyse pas de§ œuvres aussi vitales, pas plus qu'on ne dissèque une âme. Le scalpel n'atteint jamais la force qui fait mouvoir les muscles ou la charpente osseuse. Mais sans exposer le plan de l'ouvrage ni en énumérer les chapitres, il en faut dire tout au moins le sens profond, en indiquer le contenu, signaler les notions maîtresses et directrices par lesquelles se révèle, à qui l'étudié, tout un monde nouveau, trop peu soupçonné
grâce à une étrange confusion des mots les plus usuels, déformés et pervertis.
Patriotisme, discipline^ autorité, obéissance, initiative, autant d'idées-forces, dont un emploi maladroit avait peu à peu dévié l'efficacité et détourné la signification féconde. Loin de se laisser décevoir par ces vocables faussés, l'auteur en rétablit le sens normal et profond : il précise — afin de dissiper toutes les équivoques — lesnotions fondamentales destinées à combattre l'antimonie et le malaise entre la Démocratie et l'Armée. Le problème à résoudre, franchement posé d'ailleurs, est la transformation de l'ancienne armée de métier, puisque chaque citoyen désormais fait métier de soldat. Or, ainsi que le résume opportunément l'avant-propos, « vous ne trouvez dans chaque citoyen le soldat que si vous avez vu d'abord, dans le soldat, le citoyen. » Les solutions présentées dans ce beau livre ont été jugées ainsi par MM. Margueritte : a II était bon qu'elles fussent prononcées à l'heure actuelle, et il est excellent qu'elles le soient par un officier, parlant du rang, simplement, à sa place, après avoir soumis son livre à ses chefs. Parce que nous y retrouvons l'écho amplifié de nos pensées, elles ont retenti en nous. Nul doute que leur sincérité, leur force d'accent, les fasse retentir de même dans de nombreuses consciences d'officiers. Nous souhaitons
qu'elles aient un prolongement plus vaste encore, qu'elles atteignent tous ceux dont la réflexion ne sépare pas l'armée de la nation et la naiion de Tarmée. Les uns et les autres ne pourraient que gagner à la lecture d'un tel livre, qui est une belle et une bonne œuvre. Nous sommes heureux, et très fiers de pouvoir le dire, les premiers ».
Ces lignes furent écrites en 1902. Depuis, la lueur des événements de ces trois dernières années p. dû réduire à quelques unités, s'il en reste, le clan de ceux qui « séparaient » de la nation l'armée qui, on l'a vu, ne fait qu'un avec elle.
Depuis également, l'auteur, le Commandant Demongeot a vu s'épanouir la justification du livre qu'il avait déjà vécu avant de l'écrire, et l'affection de ses « hommes » a dû lui prouver la valeur éducative de ses principes.
Il n'en pouvait être autrement, car ces prin-\J cipes, qui devançaient les événements et les devinaient, contenaient en germe l'heureuse réconconciliation des deux forces qu'on avait le tort d'opposer, alors qu'elles s'appuient mutuellement ou plutôt sont les deux pôles d'une même sphère.
Or, il faudrait tout citer. Choisissons seulement quelques formules significatives : a La guerre, but technique et suprême de l'armée, ne doit pas nous
faire oublier les combats que se livrent à toute heure les nations sur le terrain économique. Le bon soldat est celui qui est prêt à combattre sur tous les champs de bataille. »
Cette préoccupation de la lutte économique, ce souci de (X développer le sens social des individus pour faire des nations conscientes de leur devoir, c'est-à-dire, respectueuses du droit des autres », ne pouvait manquer de faire constater au jeune lieutenant d'alors combien « le service militaire obligatoire, conséquence naturelle et fatale du développement actuel des différents peuples, est, pendant les longues périodes de paix, une cause d'affaiblissement indéniable. Perte de temps, perte d'argent, perte de vitesse acquise. »
Voilà le mal hardiment dénoncé ; mais, à là différence des utopistes qui ont prôné le désarmement, il a conclu : « Nous devons chercher à compenser tout cela. Et l'éducation de la caserne n'a plus le droit de rester seulement professionnelle. En même temps qu'on forme des soldats, il faut former des hommes ». Et demandant aux chefs de l'armée « de consentir à la mission nouvelle qui leur échoit », il a convié « les bons citoyens qui sont, eux aussi, des soldats », au devoir de les aider.
Cette coopération est Tidée maîtresse du livre
et la notion de solidarité que renferme, normalement creusée, l'idée de société, a été exposée sous tous ses aspects en un langage clair, convaincu, communicatif. C'est a la vraie éloquence qui se moque de Téloquence ».
Trop modestement, l'auteur avait déclaré n'être « ni orateur, ni écrivain », mais son dédain réfléchi des prétentions littéraires ne Ta pas empêché, bien au contraire, de nous donner une œuvre excellente.
Son livre est « le bon sens qui parle en bon français ». C'est ce livre qu'il faut relire et je n'aurai garde de le déflorer. Le bref exposé du programme qu'on vient de voir suffit, je pense, à montrer l'intérêt de l'œuvre.
Ce dont il faut louer le lieutenant Demongeot, c'est d'avoir à la fois servi les deux causes entre lesquelles d'autres dressaient un rempart de malentendus, sinon d'hostilité. Son premier chapitre, l'Armée nécessaire, est d'une franchise et d'une tenue irréprochable. Sans se laisser entamer par les généreuses, mais imprudentes illusions dont nombre de pacifistes ont été violemment désabusés, il a su ne rien sacrifier des préoccupations qui doivent donner et la paix et la guerre. Il a réalisé — car il a le sens des possibilités et de l'action — l'accord que recommande la maxime si profonde du texte évangéUque : il faut faire ceci et
ijN LIVRE ACTUEL 63
ne point omettre cela. Son dévouement à l'armée, force indispensable que rien ne doit affaiblir, ne lui a pas fait négliger l'urgence de la défensive commerciale et industrielle. Il a voulu tout à la fois sauvegarder l'armée, « outil de ce travail meurtrier, haïssable, mais nécessaire, alarmant^ mais réconfortant »^ et signaler à l'attention trop distraite, l'autre guerre, celle qui n'attendait « pour se poursuivre aucune déclaration )), la.bataille économique « qui ne se voit pas..., est de tous les jours » mais que « beaucoup de Français semblent ignorer >, parce que les engins de cette guerre sans répit, « ne frappent pas spécialement nos yeux », bien qu'elle soit et parce qu'elle est oc nous-mêmes... et tout ce qui nous entoure », bref la vie totale et normale du pays.
Pour organiser ces deux combats inévitables, la guerre intermittente et la lutte économique qui ne cesse jamais, il faut « une éducation appropriée » et c'est aux officiers de l'armée nationale que revient le rôle d'éducateurs.
Aux utopistes de la pacification idéale, à ceux qui célèbrent déjà le mirage des Etats-Unis d'Europe auquel va nous convier Guillaume II, initiateur étrange de la paix future, M. Demongeot a répondu avec raison que € la suppression de l'armée n'amènerait pas plus la suppression des
causes qui la nécessitent que la suppression des boulangeries n'empêcherait le peuple d'avoir faim. »
Mais il a fait mieux dans tout son livre, et montré comment le service militaire peut et doit nous préparer aux multiples manières que nous avons tous de servir le pays, « devoir étroit », mais plus encore, droit glorieux auquel nul ne peut renoncer.
Lisez ce livre et vous comprendrez que discipliner les âmes, c'est, suivant le sens rationnel du mot, les instruire et les diriger vers le but commun auquel concourent et l'autorité sociale et les membres groupés en un corps travaillant à conquérir ce pourquoi la société a été formée.
L'expression courante de cette solidarité que suppose et réclame cette communauté d'efforts vers un objet unanimement cherché, c'est cette formule tous pour un, un pour tous, que nous montre en action, dans la glorieuse histoire de l'escadrille N-655 le narrateur anonyme des exploits de ce « fraternel syndicat où chacun, tout en aiguisant ses qualités originelles, agit avec le plus pur esprit de sacrifice sous l'impulsion du commandant » {V Intransigeant^ 24 janvier 19 17).
L'âme de l'œuvre, en l'espèce, c'est-à-dire dans ce groupe d'oiseaux mitrailleurs, ce fut le chef, le
Capitaine Gonnet-Thomas, puis après qu'il fut tombé à l'ennemi, le capitaine Fréquant, ou plus exactement^ c'est l'âme collective que surent créer les commandants successifs de ce merveilleux groupe d'avions, l'agent effectif des succès, c'est cet esprit de solidarité émané, dit l'auteur de Citoyen et soldats « de l'accord établi entre hommes qui ont compris, les uns, le but de leur autorité, les autres le pourquoi de leur obéissance. »
Transportez ce programme partout où vous voudrez, il réalisera des merveilles. Le livre du commandant Demongeot vous expliquera comment on procède. La plus encourageante morale de ce succès n'est pas seulement dans les résultats obtenus au passé. L'avenir promet plus encore.
Empêché par la maladie, après la bataille de k Marne, M. le Commandant Demongeot travaille aujourd'hui, de concert avec l'un des préfaciers de son ouvrage, M. Victor Margueritte, à cette victoire économique qui n'est pas moins précieuse pour la France que le triomphe des armes. Qu'il se console donc de ne pou voir retourner au front ! Il est au front et au premier rang de combat dans son œuvre patriotique et de première importance de V Informat ion Universelle, Qu'il me permette de lui adresser là, comme à l'armée, ma sympathie et mon admiration. Des chefs comme ceux-là font
mieux qu'écrire ou parler. Ils ont trouvé le vrai secret, agir.
Leur action doit être encouragée par tous les bons Français.
24 janvier 191 7.
(( Dès l'école, et de la bouche même de leurs premiers éducateurs, les enfants doivent être initiés à la grandeur d'un sacrifice pénible, mais nécessaire. Ils doivent être habitués, tout jeunes, à l'acceptation d'une charge sociale à laquelle ils se soumettront volontiers, s'ils ont compris que le service militaire ne les appelle ni pour la gloire d'un seul, ni pour le but de quelques-uns, mais pour la sécurité de tous. »
Ainsi écrivait, dans le beau livre Citoyen et Soldat dont je rappelais hier l'ancienne publication, le commandant Marcel Demongeot. Il y a clairement exposé comment le devoir, et bien plus le droit de servir son pays est le glorieux privilège de tout Français qui n'a pas démérité. Il y a eu d'ailleurs, sur ce thème de l'armée nouvelle, une vaste et intéressante littérature qu'il serait long peut-être, mais point inopportun de remettre en lumière. Les écrivains qui ont traité ce sujet, presque tous membres de cette « Grande Muette »
à laquelle on doit rendre la justice d'avoir préparé en silence la revanche véritable, si distincte du chauvinisme bruyant, ont longtemps été douloureusement à la peine. Nous qui recueillons aujourd'hui le fruit de leur labeur, inscrivons leur nom sur les listes des héros qu'ils ont contribué à former.
On a parlé beaucoup, à propos de Tunanimité de vaillance qui a signalé l'effort français, du révei^ patriotique de notre pays.
De même qu'on a, semble-t-il, abusé du mot renaissance religieuse pour exprimer les manifestations en ce genre des premiers temps de la guerre, il n'est pas exacte en rigueur, de nommer réveil l'élan unanime qui a conduit au devoir militaire le peuple entier de France, sans distinction d'opinion en matière d'armée. Les antimilitaristes de la veille ont senti se fondre leur préjugé et ont compris ce patriotisme qui leur avait semblé trop étroit. Mais la guerre qui a révélé ce que contenait au vrai l'âme populaire, n'y introduisait aucun sentiment nouveau. Elle manifestait seulement l'effet de ce travail de véritable éducation patriotique que la caserne, grâce à la nombreuse élite de nos officiers, avait donnée à tous ceux qui avaient passé dans les rangs de Tarmée.
A tort aussi on avait, à l'occasion de certains propos tapageurs et regrettables, proclamé trop
tôt, à la veille de la guerre, la faillite de l'école. L'école, comme la caserne, avait, au contraire, fait silencieusement son travail, et les instituteurs, ainsi que leurs élèves, ont prouvé par leur conduite devant l'ennemi que l'antipatriotisme ne jette pas de racines dans l'âm^e française. La bravoure native de la race, loin de s'éteindre, avait été, il faut le reconnaître, scientifiquementcultivée et développée, soit dans les leçons morales de l'école où les mauvais bergers furent l'insignifiante exception, soit au passage delà caserne ; car là aussi les cours d'éducation n'étaient pas lettre morte.
Aussi bien, l'article si remarquable et fort remarqué du futur général Lyautey, le Rôle social de rofficier, dont on a rappelé naguère la publication déjà ancienne, n'est-il qu'une étape dans la série des ouvrages militaires qui ont abordé, de front ou de manière oblique, la grave question de l'éducation civique dans Tarmée nouvelle. Je n'ai nullement dessein d'en dresser ici la bibliographie complète. Après le général Jung ,qui publiait en iS^2 La République et F armée, éi^de intéressante, mais surtout politique, achevée du reste en 1882 pour traduire les idées de Gambetta « sur les rapports de l'armée nouvelle avec l'Etat républicain français », nombre d'ofîiciers ont écrit sur cette matière si vaste qu'on pourrait intituler la question civique et militaire.
L'auteur de La République et Varmée avait adopté pour épigraphe cette phrase de Von der Goltz (maladroitement imprimé Won de Goltz) « Il Élut une politique militaire nationale. De cette façon seule on peut rendre service à son pays ».
Le programme de Gambetta : « faisons une armée instruite », y est présenté en détail et discuté avec appui d'exemples empruntés à l'histoire. Les solutions préconisées avec un certain courage qui n'exclut pas la souplesse avaient pour objet de répondre à la question toujours angoissante depuis l'alerte de 1875 renouvelée par l'incident de frontière soulevé en 1887 : « Que sera le gouvernement républicain, que sera l'armée si une guerre venait à éclater » ?
L'auteur avait conscience de la hardiesse de son étude, non exempte d'ailleurs de la phobie, devenue traditionnelle chez certains parlementaires^ de la dictature militaire et des pronunciamentos et de l'envahissement du cléricalisme dans l'armée. En cela l'ouvrage date, mais ne cesse pas d'être instructif. La défiance de l'armée et du grand commandement perce dans ses préoccupations du général Jung plus encore peut-être que le souci de l'opinion contre lequel il s'abrite sous cette phrase du conventionnel Lacombe Saint-Michel, répondant à son collègue Dubois-Grancé le 11 février
1793 : (L Lorsqu'on présente aux hommes une grande vérité, on doit en attendre une grande contradiction, heureux encore si celui qui l'offre n'est pas persécuté ».
Pour ce livre, dont j'ai sous les yeux l'exemplaire dédicacé par le fils de l'auteur Théodore Jung, au docteur G. Desmons, de Dunkerque, aucune persécution ne semble avoir été soulevée, et l'ouvrage qui répétait en partie les idées émises dans Guerre et Société» paru chez Berger-Levrault, rencontra plutôt le demi-succès ou l'indifférence qui attendent, et c'est à regretter, les études de ce genre.
Ce tut un grand tort. îl y avait dans cet ouvrage autre chose que des études rétrospectives ou même que la préoccupation de montrer l'armée en fonction de la politique. Sur ce dernier objet, le général Jung pouvait aligner des témoignages allemands'assez nombreux et confesser qu'on chercherait en vain chez nos auteurs même tacticiens des phrases comme celles-ci : « La guerre est un instrument de la politique. Elle en prend le caractère et les dimensions. Dans les lignes principales elle n'est autre que la politique ». Et à cette maxime de Clause witz, Moltke faisait écho : « La guerre est une vassale de la politique ». Enfin le prince de Hohenlohe exprimait à peu près à sa manière la pensée de Von der Goltz épinglée en
vedette au frontispice du livre et disait : « La politique à la guerre, c'est l'emploi de la guerre en vue de TEtat » .
Tant il est vrai que la formule si souvent citée de Mirabeau sur la guerre industrie nationale de la Prusse a conduit les théoriciens d'outre-Rhin à exprimer tous la relativité de la guerre et de la politique.
Mais il y a plus à chercher dans le livre de 1892 que des citations d'auteurs allemands : il y a des prévisions bien observées ; celle-ci, par exemple : « La guerre, du reste, n*est qu'un abcès qui perce. La vraie guerre est celle de la paix. Elle est la plus longue et la plus importante. La paix est la préface comme la conclusion de la lutte : mais la paix digne est la seule compatible avec l'existence d'un? grande nation » (p. 87).
Enfin le livre est surtout intéressant pour l'histoire, ancienne ou moderne, et surtout sur le ministère du général Boulanger. Il en faut retenir, au point de vue qui nous occupe de Tarmée nouvelle en opposition avec celle de métier d'autrefois, cette constatation formelle : (c Sous le rapport de la direction d'ensemble et de la direction morale, l'armée en est aujourd'hui (1892) au i*"" décembre 1877. La nation armée, c'est-à-dire la fusion intime entre la nation et l'armée, est toujours à faire » (p. 322).
LE DROIT DE SERVIk 73
Les événements présents se sont chargés d'opérer cette fusion et le ministre de la Guerre d'aujourd'hui n'aura qu'à recueillir les fruits d'une opération longuement préparée. Aussi bien, il répond aux conditions que Jules Simon définissait jadis avec tant d'esprit : « Il faut être bon marin, disait-il, pour être bon ministre de la marine, comme il faut être bon militaire pour être bon ministre de la guerre. Malgré l'étonnement qui se peint sur certains visages, je persiste à penser que les marins seront toujours les meilleurs ministres de la m^arine, et les militaires les meilleurs ministres de la guerre, et j'irai jusqu'à croire qu'il n'est pas mauvais qu'un ministre des travaux publics soit un ingénieur. » (Jbid., p. 322.)
Jules Simon n'avait pu prévoir M. Sembat et la république des camarades ni la crise du charbon qui résulterait du passage aux affaires de ce conseiller si habile jadis à nous détourner de la guerre à moins de rétablir la monarchie.
Pour revenir aux conclusions sérieuses à tirer de cet ouvrage déjà si vieux du général Jung, il y faudrait résumer l'enseignement du XX^ et dernier chapitre : La politique militaire extérieure, illustré en épigraphe de ce lumineux avertissement du général Chanzy : « Tl ne sufnt pas d'être aussi fort que son ennemi, oa doit lui être supérieur. »
Cette question de la politique militaire des Etats, abordée primitivement par Jomini et creusée à l'envi par les écrivains d'Allemagne, donne occasion à des avis bons à enregistrer en tout temps, mais qui invitaient sérieusement à souder entre elles les forces agissantes de la politique civile et de la politique militaire devenues actuellement une même politique.
« L'unité fait la force, rappelons-nous toujours que la guerre est un jugement. Et ce jugement sera rendu en faveur de celle des sociétés concurrentes où Ton se sera montré plus rigoureusement soumis aux règles de cette science de la politique des Etats » (p. 353).
Heureusement pour nous il n'est plus vrai de dire avec Voltaire et M""' de Pompadour : « Tout le secret de la politique consiste à mentir à propos ». Et si compliquée que soit cette science, elle se résume dans le mot si juste d'un écrivain anglais : Honesty is the best policy. L'honnêteté est la meilleure des politiques. Soyons fiers de n'en avoir pas connu d'autre.
26 janvier 1917.
Il ne faut pas se lasser de redire la vérité puisqu'elle ne cesse pas d*être contredite. Les proclamations allemandes, qu'elles émanent de l'Empereur et de ses acolytes de Bavière, de Wurtemberg et d'ailleurs ou bien des journaux à leur solde, répètent leur refrain convenu et connu, l'Allemagne lutte pour sa défense et se défendra jusqu'au bout.
Cette consigne est trop d'accord avec les déclarations des premiers jours pour pouvoir être abandonnée. Le peuple allemand doit continuer de croire ce qu'on lui a dit dès la déclaration d-e la guerre, qu'il lutte pour repousser l'agression. Il lui faut, il est vrai, une foi robuste pour accepter une thèse qui est le contrepied même de la réalité* Mais enfin, la « vérité allemande » a été si unanimement cornée à tous les échos du pays et du monde ; elle est si bien défendue dans ses frontières contre la discussion et Tintrusion de toute doctrine différente, qu'il est rigoureusement possible que, de bonne foi, on admette encore, au-
delà du Rhin, la version officielle donc forent nourries les masses.
Pour ceux du dehors, qui ont pu lire et comparer les documents. Terreur invincible est plus malaisée à expliquer et Ton pourrait craindre d'enfoncer des portes ouvertes à rappeler des vérités évidentes.
Evidentes, elles le sont pour nous, Français et alliés, qui avons vu surgir la grande guerre à l'improviste et avons dû en effet improviser tout, pour la Belgique brutalement sommée de livrer passage à la ruée contre la France, pour ceux que n'a pas égarés ou troublés l'intense propagande germanique.
Sont-elles également connues partout, on pourrait se le demander lorsqu'on entend exposer cette étrange théorie quon ne sait pas qui a voulu la guerre ?
Il suffit cependant de recourir aux -faits et aux dates plus faciles à préciser que commodes à changer. Pourtant à cette difficile besogne de modifier après coup les événements et de brouiller les cartes, s'emploient, en conscience^ les journaux de l'Empire.
Un lout récent démenti que vient d'infliger à la Germania un réfugié Ardennais sur un minime détail des premiers jours de la guerre, montre à l'œuvre et toujours en exercice l'entreprise qui a
LÉGITIME DèFENs,E 77
pour but avéré la falsification de Tliistoire. Voici ce qu'un témoin, sûr de son fait et de ses dates, écrivait au directeur du Journal des Débals, qui a. publié cette lettre le mercredi 24 janvier.
Monsieur,
Je lis dans \q Journal des Débats y n° 21 (21 janvier 19 17) dans l'article « la Germanie », que les Allemands prétendent que le 45^ d'infanterie a été transporté à Namur le 30 juillet 19 14.
Ils mentent comme d'habitude.
Le 45* est arrivé à Mézières-Mohon (Ardennes) le 31 juillet, où il est resté jusqu'au 7 août.
J'avais l'honneur de loger le drapeau du régiment et le commandant Bourrieu (qui devait être tué peu après). Le Tégim.ent a été, en effet, transporté en autobus le 7 août. J'ai pris des photographies du départ ce jour-là, et moi-même ai servi de guide au commandant jusqu'à la frontière belge, par Vigne-aux-Bois et Saint-Menges.
Faites ce que voudrez de ces renseignements, qui sont absolument précis.
Recevez, Monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentim.ents.
ViLTE,
réfugié ardennais.
Ce serait un suggestif et curieux recueil que celui des mensonges allemands. Quoique fastidieux et interminable, il aurait du moins l'avantage de montrer dans leur rôle ceux qui ont besoin de falsifier les pièces qui les condamnent.
Tout mauvais cas est niable, dit un proverbe judiciaire, et il est certain que les Empires centraux sont bien obligés par la logique des événements de s'en tenir à leur première attitude, celle des livres diplomatiques par lesquels ils essayèrent, es l'abord, de secouer de leurs épaules la lourde ;esponsabilité d'avoir déchaîné la guerre.
Une lettre autographe de Léopold Ps roi de Belgique, à M. Thiers, en date du ii avril 1845, que j'ai transcrite à la Bibliothèque nationale et qu'a publiée le Correspondant du 25 décembre dernier, portait :
« Il fallait l'épouvantable catastrophe des années 1791-93 pour bouleverser toute TEurope, et sans ses bouleversements les faits mémorables du Consulat et de l'Empire étaient impossibles...
« // y aura encore des guerres, mais il me paraît impossible qm ces guerres puissent y même d'une manière bien pâle, se rapprocher de cette époque ».
On eût bien étonné le signataire de cette lettre en lui annonçant que, moins de cent ans après son affirmation, une guerre autrement gigantesque
que les épopées du Consulat et de l'Empire ensanglanterait le monde. Mais Léopold de Cobourg aurait été plus surpris et vértiablement indigné s'il eût pu prévoir que ce cataclysme serait déchaîné par sa patrie d'origine, cette Allemagne qu'il avait servie dans sa jeunesse contre Napoléon jusqu'à porter ombrage au vainqueur de Tilsitt.
Fin politique comme était le premier roi des Belges mais habitué aussi, — lui-même le déclare sans se flatter ou se surfaire — à ne se mêler « des grandes affaires que pour empêcher le mal et faire le bien >>, il n'eût pu comprendre la politique à laquelle un orgueil démesuré a conduit la cour de Berlin.
Toutefois, si de semblables catastrophes se fussent produites sous ses yeux il se fût gardé de conclure que u cette guerre atroce ne devait comporter ni vainqueur ni vaincu », et conduire au désarmement général. Des espoirs aussi peu réalisables lui eussent paru des utopies.
Il aurait surtout pris garde, en semblables circonstances, d'assimiler l'agresseur aux victimes et n'eût point admis une paix qui ne sanctionnât la victoire du droit sur la force.
Mais en attendant cette décision des armes, il importe que ceux-là mêmes qui ne peuvent plus porter les armes s'attachent à répandre et à redire la vérité méconnue. M. Max Turmann, un des
hôtes français les plus appréciés de la Suisse, vient d'écrire par la Revue hebdomadaire qui l'a publiée le 15 janvier une étude sur le rôle des Français à l'étranger.
Il n'est pas à craindre qu'elle froisse personne, tant elle est mesurée et discrète. On y lit cette phrase qui mérite d'être soulignée dans le paragraphe du devoir qu'ont les Français en résidant à l'étranger, « d'instruire leur patriotisme » : « Ne perdons jamais de vue qu'un fait cité à propos, de façon exacte -et irréfutable, vaut mieux pour défendre notre pays devant les neutres qu'un long verbiage où des exclamations indignées tiennent lieu d'arguments ».
On ne saurait mieux dire : c'est la seule vérité qui délivre et qui opère efficacement. Traiter nos ennemis de ce boches » ou même de perfides ne sert de rien si nous ne montrons en quoi ils se sont affranchis de toute civilisation et de toute droiture. La Bruyère écrivait jadis : ce sont les faits qui louent. Ce sont aussi les faits qui condamnent. Ne nous lassons donc pas d'exposer les faits, de les établir contre les démentis, sans nous laisser détourner par la crainte des redites.
Aux affirmations répétées, opposons nos pièces officielles et nos dates. Ce travail, si ingrat soit-il, aura sa récompense. On l'a constaté naguère à Genève lorsque notre ancien président du Conseil,
M. Barthou, est venu exposer, le 26 juillet 19x6, comment la France qui n'a pas voulu la guerre, qui a refusé d'y croire jusqu'au bout, veut maintenant jusqu'au bout la guerre imposée parl'agres seur. Il a marqué les étapes, indiqué les provocations, les manœuvres, les coups de force et les mensonges, dont fait justice maintenant non seulement l'opinion européenne, mais l'opinion allemande elle-même acculée à des aveux qui ruinent tout son système officiel.
On pourrait ici transcrire des pages de son discours Toute la France pour touU la guerre (i).
Quelques traits suffisent, sans reprendre, point par point, les affirmations controuvées àw Livre Blanc allemand.
C'est le 2 août 1914, à 10 heures du matin, la première violation de notre frontière par un raid à 13 kilomètres avant toute déclaration et le meurtre d'un instituteur français, pendant que le gouvernement français, pour obéir au Traité de Francfort, tenait ses troupes à 8 kilomètres en arrière.
Ce sont, le 3 août, les promenades provocatrices dans Paris de l'ambassadeurallemand, M. de Schôn, en quête d'un incident — car depuis 1875 l'Empire cherchait à se faire déclarer la guerre, puis, le
(i) Pages actuelles^ n° 9j'. pp. 14 à 21.
même jour, le texte officiel de la déclaration apporté par le même diplomate — motif — le bombardement de Nuremberg par un aviateur français, fable que l'autorité municipale de Nuremberg a enfin ruinée à la date du 13 avril 1916. Mais alors le coup était joué et la falsification, réplique du trop fameux faux de la dépêche truqué^; d'Ems en 1870, avait permis à M. Von Bethmann- Hollweg de copier, de fort loin, le chancelier Bismarck. Celui-ci, en effet, eût été plus avisé que son successeur et n'eût point parlé, avant succès complet, de chiffons de papier, ni de la nécessité regrettable de commettre l'injuste violation de la neutralité belge.
De tels faits devraient suffire à ruiner pour jamais le crédit d'un peuple. Mais nous avons pu constater bien d'autres symptômes de l'esprit qui avait rendu proverbiale, dès le xvi* siècle, l'expression querelles d'Allemand, Sans nous laisser décourager par la fatigante tâche de ne rien omettre des allégations inexactes, nous examine-^ rons en détail les phases de l'agression qui démontrent notre cas de légitime défense.
Ce faisant, nous croyons remplir un devoir envers la France et à Tégard du monde entier, qui a droit de savoir et de juger.
C'est le rôle de tout citoyen qui a le souci du bon renom de sa patrie « de répandre partout la
vérité, de dire les raisons de notre conduite et de notre confiance, de confondre les calomnies et les mensonges par lesquels la propagande allemande voudrait nous ravir jusqu'à l'honneur. » Ainsi parlait aux Belges en exil leur min'.stre de la Justice, M. Carton de Wiart. Ce programme est trop élevé pour porter ombrage à personne. Seuls ceux qui craignent la lumière ont besoin de mentir et de fausser les documents. Le devoir de les rétablir dans leur vérité nue incombe aux soldats du droit.
Ceux qui combattent abattront l'adversaire et lui feront râler l'aveu de ses mensonges. Les autres, à Tarrière, apporteront les preuves écrites de la félonie et démontreront le droit des armées de la légitime défense.
29 janvier 19 17.