‹ Le bon combatChapitre 8 sur 23 · QUELQUES ÉCHOS DE LA PRESSE DURANT L'ANCIENNE GUERRE · texte numérisé non relu

QUELQUES ÉCHOS DE LA PRESSE DURANT L'ANCIENNE GUERRE

La guerre franco -allemande de 1870, déjà si ancienne, offre cependant, à qui en repasse l'histoire et en fait revivre les détails, des leçons d'une rctualité saisissante. Ce sont les mêmes ennemis qu'on y rencontre, avec les phénomènes de cette (( brutalité native » dont se glorifiait d'avance le grand chef qui donnait à ses soldats destinés à Texpédition de Chine la consigne de renouveler là-bas les exploits d'Attila leur ancêtre. Ce sont aussi les mêmes amitiés qui se font jour. On sait combien fut hospitalière aux soldats de Bourbaki la Suisse où se réfugièrent les débris de notre armée de TEst, C'est à la presse étrangère de cette époque à la fois si lointaine et si proche qu'il convient d'emprunter aujourd'hui quelques suggestives leçons.

Après le désastre de Sedan, au moment où la Prusse enivrée de sa victoire laissait libre carrière aux appétits de ses journaux, les « reptiles » aux ordres du chancelier de fer sifflaient à Tunissonle

mot d'ordre inspiré par le maître. Un changement important s'était produit dans l'orientation de la guerre. Guillaume I" qui avait jadis proclamé n'en vouloir qu'à l'Empire et non à la nation française, venait de montrer, par sa réponse aux premières propositions de paix, qu'il entendait poursuivre son triomphe jusqu'à l'annexion deTAlsace^all et de la Lorraine. La presse allemande émettait les prétentions que nous avons vu se renouveler depuis sous tant de formes, et comme la célèbre réponse de Jules Favre : « pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses » manifestait à l'Europe et la résistance du peuple français tout entier à une guerre d'envahissement et le mensonge des hypocrites proclamations d'autrefois adressées par le roi de Prusse à la nation que Guillaume avait voulu opposer au régim^ impérial, la consigne des journaux allemands fut de tourner en ridicule cette fin de non recevoir. Ils s'y employèrent de leur mieux, au point de s'attirer cet « avertissement » qui ne manque pas de saveur, ayant paru à Vienne. Dans le numéro du i^ septembre 1870, du Tagc Press, on lisait :

Les journaux allemands s'efiforcent de faire prendre le change sur les résolutions valeureuses de la France, ils les traitent dépure fanfaronnades, c'est s'abuser étrangement. La France compte

neuf millions d'hommes ; son territoire est étendu, ses ressources sont, pour ainsi dire, inépuisables ; elle a deux mois pour se ravitailler; elle peut indéfiniment continuer la guerre si elle y est résolue, et cette résolution lui est facile, car elle peut compter finalement sur la victoire... Que la France résiste et le roi Guillaume se trouve dans cette alternative pénible, de partir sans avoir pu signer la paix en ravageant la France, ou de poursuivre le complet asservissement de cette nation, tentative dans laquelle ses forces, si grandes qu'elles soient, seront épuisées avant celles de la France.

Il serait intéressant de savoir ce que pensent en ce moment les journaux de Vienne de ce « redressement » de la France pronostiqué en 1870, qui, pour ne s'être pas vérifié alors et avoir attendu jusqu'aux jours de la bataille de la Marne et de Verdun n'en oblige pas moins Guillaume (Guillaume II cette fois; de renoncer à la victoire finale. A moms encore, comme on l'écrivait il y a peu de jours, que l'Autriche confiante n'espère toujours le triomphe et n'escompte la paix victorieuse.

Quoi qu'il en soit de ces illusions robustes, Vienne ferait bien de méditer l'avertissement posthume du même article du Tagc Press y qui disait :

La France, ce n'est pas seulement un empire, une nation, c'est l'idée vivante de l'affranchisse-

ce et ■

ment, de la dignité humaine, de l'indépendance de l'humanité. Si pourtant la France résiste, que

ferez-vous ?

Un négociant suisse^ écrivant de. visu les souffrances et les embarras de la Bavière où depuis longtemps des écoles ont été licenciées faute de charbon, où la vie est pénible et horriblement coûteuse, la police exigeante au point d'enfermer de jour les étrangers et ne leur permettre que des voyages de nuit, sans doute pour cacher les préparatifs de résistance, ajoutait que cependant il n'est peut-être pas un Bavarois qui ne fût persuadé que l'Allemagne a été perfidement attaquée par les alliés et que l'agresseur est l'ennemi. Que se produira-t-il quand la vérité sur les origines et les responsabilités de la guerre aura enfin pu franchir les frontières, quand la conduite vraie du gouvernement des hobereaux sera dévoilée ? Probablement rien de plus que ce qui se produisit en 1870, lorsque de courageux articles de journaux neutres, qui cependant étaient lus et pénétraient outre- Rhin, dénonçaient l'injustice des prétentions allemandes. Il est instructif d'exhumer à ce point de vue une protestation saisissante publiée à Bruxelles contre les appétits prussiens si unanimement manifestés par la presse allemande.

On lisait dans le numéro de l' Indépendance Belge

du lé septembre 1870 : « Si Ton s'en rapporte au sentiment presque unanime de la presse allemande^ une paix qui n'aurait pas pour base un accroissement de territoire au profit de l'Allemagne et au détriment de la France serait une duperie, une garantie illusoire de sécurité pour l'avenir. Ce sont là les exagérations et même de ces aberrations qu'explique, sans les justifier^ l'ivresse de la victoire. Nous avons déjà protesté contre cette opinion qui s'est affirmée en Allemagne dans de nombreux articles de journaux et dans les délibérations solennelles de plusieurs associations publiques et privées. Nous tenons à renouveler cette protestation, à laquelle l'Allemagne s'associerait sans doute s'il ne s'agissait pas d'elle-même et si elle était de sangfroid.

« Le démembrement de la France serait une injustice et une grande faute. Une injustice, disonsnous, et pour nous contredire, qu'on ne nous objecte pas que l'Empire vainqueur n'aurait éprouvé aucun embarras à faire main basse sur la rive gauche du Rhin. D'abord, il ne s'agit plus de l'Empire; il est mieux que vaincu, il est mort. Et l'on peut dire que la France, deux fois sa victime, est pour toujours guérie de cette maladie inconstitutionnelle. Et puisj que signifie cette théorie de représailles de peuple à peuple, cette

ôo 1e bon combat

application du talion à la politique ? Vous vouliez me voler, je vous vole. Quelle est la valeur de ce raisonnement? Si TEmpire vainqueur avait voulu ravir à rAllemagne les provinces rhénanes dont le patriotisme est essentiellement allemand, — elles viennent d'en donner d'éclatantes preuves — nous aurions sévèrement jugé cette annexion, ce rapt. Chaque fois que cette malheureuse pensée s'est fait jour en France, nous l'avons condamnée dans rintérêt de la paix, mais surtout au nom de la justice et du droit»

« No-js inspirant des mêmes principes, nous sommes autorisés aujourd'hui à blâmer tout projet d'annexion en sens inverse, à condamner avec la même énergie toute idée de diminution du terriritoire français. Nous la blâmons au nom de l'esprit moderne ; car s'il est une conquête de l'esprit moderne, c'est la négation de l'esprit de conquête... Nous ne pouvons nous décider à admettre qu'une nation victorieuse, si légitime et si complète que soit sa victoire, ait le droit de traiter à son gré les populations au milieu desquelles ses armées se sont installées et maintenues, le droit de les parquer dans tel ou tel Etat, comme on fait d'un troupeau dans telle ou telle étable.

« Les considérations utilitaires qu'invoque la presse allemande ne sont pas plus favorables à sa

thèse que les considérations de justice et d'équité; et loin de sauvegarder sa tranquillité et celle du monde, l'Allemagne s'exposerait, en abusant de sa victoire, à de perpétuelles inquiétudes, et elle déposerait sur- le sol européen des ferments de guerre qui éclateraient infailliblement tôt ou tard. »

L'auteur de la réclamation indignée dont Vindépendance belge se faisait l'écho en faveur des droits imprescriptibles des peuples et de la morale humaine ne pouvait pas supposer que la Belgique, violée au nom de ces mêmes considérations « utilitaires » dont il flétrissait l'expression, serait la victime de cette politique d'envahissement qui depuis F^rédéric II a toujours été le « programme de la Prusse ». Les aveux, comme hs prévisions, n'ont pas manqué cependant à travers l'histoire. Il ne sera point hors de propos de recueillir, d'où qu'elles viennent, certaines de ces <k anticipations » qui avaient esquissé d'avance ce que logiquement devait faire la Prusse en suivant simplement la ligne tracée par Bismarck. L'agression de 19 14 était un aboutissement nécessaire, facile à prévoir et que nombre de bons esprits ne s'étaient pas fait faute de dénoncer. Si nous n'avons pas été prêts, nous autres Alliés, cène fut pas pour n'avoir point été prévenus et avertis. L'incorrigible pacifisme, disons mieux l'inexplicable aveuglement de

la France et de l'Angleterre nous coûtent chei aujourd'hui. C'est payer à haut prix l'évidence di moins invincible aux yeux de qui observe et réfléchit, que nous n'avions ni voulu, ni même prévi la guerre.

2 février 1917.

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