XI
En pleine guerre de 1870 des esprits clafrvoyants avaient dessiné par avance la courbe des événements d'aujourd'hui . Parmi les plus curieuses manifestations de ces vues anticipées de Tavenir que préparait à l'Europe la Prusse victorieuse, deux lettres de Michel Chevalier au ministre Glastone, écrites au mois de septembre 1870, méritent véritablement d'être remises en lumière. L'ancien disciple des Saint-Simoniens qui avait travaillé jadis aux grandioses projets du percement de l'isthme de Suez et étudié sur place les premiers dessins du canal de Panama, avait, en matière d'économie politique, un renom mérité. Comme, au milieu de nos malheurs de 1870, il avait reçu de Glastone une lettre très sympathique où le grand ministre l'invitait à lui demander tous les services en son pouvoir, il lui déclara franchement qu'une intervention de l'Angleterre limi-
tant les appétits de conquête hautement avoués par la Prusse victorieuse serait un service éminent rendu à la France, non moins qu'à l'Angleterre et à toute TEurope. Jules Favre, à qui Michel Chevaher communiqua plus tard le texte de ces lettres, lésa publiées en 1876 dans le premier volume de son Histoire du Gouvernement de la Défense nationale. Il les faisait précéder de cette remarque qui n'a plus rien de désobligeant pour la cour de Londres :
bi un jour l'Angleterre se repentde ses hommes d'Etat, elle saura que les avertissements ne leur ont pas manqué.
L'Angleterre qui a clairement vu les conséquences du développement que le pangermanisme a tirées de sa victoire trop peu contrariée de 1870 ne désapprouvera aujourd'hui aucun des avertissements que transmettait à Glastone son correspondant de Paris. Bornons-nous à en rappeler les principaux traits.
L'esprit de l'Europe, son sentiment prononcé et vrai, c'est qu'il est d'intérêt général que chacun de ses Etats, même les petits, soit à l'abri de la destruction ou de l'aplatissement par une autre puissance. Il est d'intérêt européen au premier chef que la France reste une grande puissance. C'est l'intérêt anglais aussi et très fort...
La France sincèrement réconciliée avec l'Angle-
terre, je parle du peuple français, attend en ce moment une démarche caractérisée de son ancienne ennemie, devenue, à ses propres yeux, son alliée. Elle serait profondément désappointée si cette démarche n'avait pas lieu... Si... l'Angleterre restait inactive, le principe de Talliance anglaise perdrait beaucoup de terrain en France. Vous en seriez vivement contrarié, vous qui avez tant coopéré à cimenter cette alliance. Les bons esprits de deux pays ne le seraient pas moins. Mais le mal serait fait...
La Prusse, une fois en possession de la domination sur le continent, cornnie elle sera si la France est écrasée et déniembrée, n'en restera pas là. Elle prendra la Hollande et achèvera le Danemark. Si alors l'Angleterre vient lui faire des objections, elle répondra : « Ces deux pays nous sont nécessaires : quand on a la vallée du Rhin on a besoin d'en avoir la clef, c'est-à-dire les embouchures. Quand on a une grande marine et un grand commerce dans la Baltique, on a besoin d'en posséder l'entrée. Elle pourra ajouter que l'interposition de l'Angleterre en pareil cas est une « cause positive d'offense », mille fois plus que dans le cas de l'Alsace et delà Lorraine. Car la conquête de l'Alsace et Lorraine par la Prusse est une affaire de caprice. Nancy est aussi française que Paris, et les deux capitales de l'Alsace, Strasbourg et Mulhouse, à peu près autant. L'Allemagne n'a aucun intérêt à s'incorporer l'Alsace et la Lorraine, qui sont en dehors de sa topographie et de son hydrographie, au lieu que le Danemark et la Hollande, et peut-être la Belgique (notamment Anvers) sont
dans la topographie naturelle et commerciale de l'Allemagne.
L'Angleterre a une admirable occasion de s'attacher la France... L'occasion n'est pas moins parfaite pour servir la cause de la paix que vous aimez tant, car si la France était aujourd'hui démembrée, elle resterait en Europe une cause de guerre.
Dans la lettre du i8 septembre, Michel Chevalier ajoutait : *
... Une fois la France abattue, si elle l'est, la domination absolue de la Prusse sur l'Europe continentale sera un fait positif, au moins à l'ouest de la Vistule. Tout y passera de vive force; la Hollande et l'Autriche d'abord, le Danemark, les royaumes Scandinaves et la Belgique ensuite, l'un après l'autre. L'Italie qui n'est rien militairement — eille Ta prouvé en 1866 — acceptera d'être subordonnée. La Russie courra grand risque pour ses provinces allemandes. La puissante Albion pourra faire son deuil d'Héligoland, partie du sol sacré de la Germanie. Qui résisterait à la Prusse une fois la France écrasée ? Elle aura l'armée la plus nombreuse et la plus aguerrie, une armée enivrée par des victoires prodigieuses. Elle aura ce qui manquera à la Russie et obligera celle-ci à caler doux : le nerf de la guerre, l'argent qu'elle aura fait payer par la France vaincue. Comme mobiles pour tendre sa domination et pour l'affermir, la Prusse aura deux grandes forces de l'ordre moral : la passion du pangermanisme qu'elle a eu l'art d'insuffler aux imaginations allemandes et qui est
devenue pour les Allemands un feu dévorant, et la pensée mystique du roi Guillaume qu'il a une mission divine, celle de constituer le pangermanisme à l'état de puissance politique, depuis les bouches du Rhin jusqu'à la Livonie et la Courlande.
Le roi Guillaume est un Mahomet pangermanique.Ce genre d'homme est tout ce qu'il y a de plus redoutable quand il a trouvé un peuple pour le suivre, comme c'est le cas ici, et comme ce sera le cas bien plus si Paris est pris et la France subjuguée.
... Par sa situation insulaire et par ses forces maritimes, l'Angleterre a moins à redouter de la dictature de la Prusse que les états du Continent. Mais quand la Prusse sera l'arbitre des états du Continent, avec la roideur qui est dans son génie, les rapports de l'Angleterre avec le continent seront ce qu'il plaira à la Prusse qui n'est ni accommodante ni commode. Que d'efforts ne faudra-t-il pas alors pour réparer le mal qu'il serait facile de prévenir aujourd'hui ou de beaucoup circonscrire î
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A ces vues sur Tavenir dont le présent nous conduira constater l'importance que Giastone n'y a sans doute point attachée, il convient de joindre d'autres pronostics empruntés, ceux-là, aux aveux non dissimulés de l'adversaire. L'Allemagne aujourd'hui, par la plume de ses apologistes, vou-
drait bien désavouer cette course à rhégémonîe mondiale qui a été pour elle la course à la mort. De fait, la rapide a conquête de Paris » une fois manquée, la marche sur Calais désorm.ais arrêtée par l'armée anglaise, maintenant a moins » méprisable, et le coup décisif de Verdun dûment avorté, on conçoit que les « buts de guerre » d'antan se bornentsoigneusement à sauver la mise en vue d'un essai meilleur. Mais il faut recueillir les aveux antérieurs à tant d'échecs successifs. Aux premiers mois de la guerre, le D'" Ricardo Jorge, professeur à la Faculté de médecine de Lisbonne, dans son discours présidentiel prononcé le 5 décembre 19 15 à la Société des Sciences médicales de la capitale portugaise, analysait les caractères pathologiques de cette mégalomanie allemande qui venait de dicter aux 93 intellectuels d'outre-Rhin leur malencontreux manifeste. Montrant la profondeur et l'ancienneté du mal, il disait: « La vanité maladive que l'Allemagne imputait à la France comme un stigmate exécrable, s'est à son tour attaquée au vainqueur glorieux... Dès 1875, Spencer, dans Vlntrcduction à la Science sociale, disséquant d'une main sévère les préjugés patriotiques, prend à partie Texaltation orgueilleuse du peuple d'outre- Rhin et invoque le témoignage d'un de ses amis, professeur en Allemagne, qui se plaignait à lui que ses compatriotes n'avaient sans cesse à la bou-
che, après la victoire, que l'unité allemande, l'empire allemand, l'armée allemande, la science allemande, l'industrie allemande... (( Ils se moquent des Français, et, en somme, l'esprit qui les anime, c'est l'esprit français traduit en allemand. » C'est le cas ou jamais de dire que le traducteur trahit la pensée qu'il a cru comprendre. La vanité française a trop souvent abouti chez nous au dénigrement de soi-même, mais on peut dire qu'à force de se surfaire, la teutomanie a indisposé tout le monde. Le plus curieux est que les docteurs du pangermanisme furent des étrangers : l'inefiable Gobineau, dédaigné de ses compatriotes, a été canonisé parles Germains qu'il a glorifiés, sans que jamais, du reste, la grossièreté de l'encens brûlé en leur honneur ait offusqué leurépaisse narine, et l'Anglais Houston Chamberlain, quia théorisé l'impérialisme sourdement rêvé par l'Allemagne unifiée dans la victoire de 1870. Michel Chevalier avait décrit le mysticisme du premier Guillaume et prédit les effets de la couronne impériale sur cette tête affaiblie. Le petit-fils devait faire regretter le grand-père. Citons encore Ricardo Jorge : « En Allemagne, oui, c'est là que se trouve le centre naturel du pangermanisme, sous l'hégémonie de la Prusse et sous l'autorité pontificale de la monarchie des HohenzoUern, du Kaiser Guillaume H, le souverain oint pour ceindre la tiare (Fuchs, 1904,
— Reimer, 1905), Messie sacré delà nouvelle religion qui a pour dogme l'absorption mondiale dans VAlma mater » .
Et après avoir rappelé comment les faits et gestes de l'empereur allemand se sont imprégnés de ce nouveau mysticisme anthropologique, et pourquoi il a dépensé dix mille marks à répandre Tœuvre de Chamberlain qui servait si puissamment ses aspirations, le docteur portugais ajoute: « Cette espèce de social-ethnocratie, comme on pourrait l'appeler, revêt enfin une expression géographique, s'incarne mystiquement dans une nation et dans un homme... Il faut multiplier le Germain, lui donner des terres et deslnoyens d'existence, mehr land, en dépouillant, en anéantissant le non-Germain... Quelque audacieuses que paraissent de telles propositions, les fauteurs et les mentors de l'impérialisme tudesque n'ont cependant pas craint de les régler et de lés détailler. Les moyens immédiats de réaliser ces commandements surhumains sont la diffusion de la kultur allemande, la persuasion de sa supériorité, la propagande du panteutonisme, et si, malgré tout, cette leçon obstinée et convaincante est insuffisante, alors, Vultima ratio, la force des armes... » Vous reconnaissez là le Mahomet pangermanisme déjà décrit par Michel Chevalier.
Celui-ci, pour combattre l'hégémonie despo-
tique qu'il voyait venir de loin, avait suggéré à Glastone un moyen digne de l'Angleterre et de ses traditions délibérantes. Il avait écrit dans sa seconde lettre :
... Les événements qui se passent et ceux qui sont possibles et éminents étant si graves et intéressant à un si haut degré l'Europe entière et l'Angleterre elle-même, ne serait-ce pas le cas de réunir le Parlement pour qu'il en délibérât ? De la part d'un gouvernement aussi parlementaire que le vôtre, ne serait-ce pas naturel ? Vous y trouveriez l'avantage de dégager votre responsabilité. N'y at-il pas aussi quelque lieu de supposer que cet acte, très pacifique et très impartial en lui-même, donnerait à réfléchir au cabinet de Berlin et aux Allemands, et leur recommanderait une modération qu'ils méconnaîtraients'ilsétaientabsolument livrés à eux-mêmes ? La sagesse et l'esprit pratique des délibérations du Parlement britannique, la première assemblée délibérante des deux hémisphères, sans blesser en rien l'orgueil des imaginations gerniques, les contiendraient dans leurs écarts.
Il n'est pas désagréable de constater que les délibérations de la Chambre des Communes, comme celle de la Chambre haute, ont aujourd'hui sanctionné la suggestion proposée en 1870 par l'économiste français. Les successeurs de Glastone et le peuple anglais tout entier s'unissent à la France pour débarrasser l'Europe de celui que lord
Curzon a qualifié de chien enragé, le militarisme prussien imposé, parla connivence de l'Allemagne subjuguée, à tous les peuples grands ou petits auxquels le droit de vivre ne pourrait être accordé qu'avec la permission du César, nouveau Messie. L'affranchissement est décrété ; la force des armées alliées Taccomplira pour délivrer le monde du cauchemar allemand.
5 février 1917.