DEUXIÈME BÉATITUDE
Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre !
S. Matthieu, v, 4.
URSULE avait neuf ans, elle était bonne et douce, et, quand on était méchant pour elle, elle ne le disait qu'au Bon Dieu. Toujours elle pardonnait. Ursule allait en classe dans un pensionnat où il y avait des camarades qui la faisaient souffrir parce qu'elle ne rendait pas les gifles. Si on se moquait de sa robe et de son chapeau, qui n'étaient pas jolis parce que ses parents n'étaient pas riches, elle était triste, mais elle continuait d'aimer son chapeau et sa robe parce que son papa qu'elle aimait avait gagné un peu d'argent pour les lui acheter.
Un jour, une petite fille qui était plus méchante que les autres pour Ursule, lui avait enfoncé une épingle dans le bras pour la faire crier, et puis elle lui avait dit que son père était laid, et puis elle lui avait dit que sa mère était commune, et puis elle lui avait dit qu'elle mentirait pour
la faire punir par la maîtresse. Ursule avait pleuré doucement, mais sans se plaindre à personne qu'à la Sainte Vierge pour qu'elle le dît au Bon Dieu : Sainte Vierge, faites que Bertrande devienne bonne et douce. Bertrande était le nom de l'élève qui était si méchante pour elle. Ensuite on alla en récréation pour goîjter. Ursule prit dans son petit panier trois pommes rouges que lui avait données sa maman, de pauvres pommes pas bien cher qu'elle aimait parce qu'elles venaient de la maison. Elles avaient un doux parfum. Bertrande qui mangeait un chou à la crème vit les pommes d'Ursule et elle en eut envie et elle lui dit :
— Ursule, si tu ne me donnes pas une de tes pommes, je te renverserai mon encrier sur ta robe pour que tes parents te grondent et soient obligés de t'en acheter une autre.
Ursule prit une des petites pommes rouges, et elle la tendit à Bertrande en lui disant :
— Je te donne cette pomme bien volontiers, puisque tu la veux, mais tu ne devrais pas être méchante comme tu l'es pour moi, parce que tu ne seras pas l'amie du Bon Dieu.
Bertrande prit la pomme sans répondre et elle la mangeait. Et, en mangeant la pomme, elle regardait la douce figure d'Ursule. Puis elle jeta la pomme qu'elle avait commencée et elle dit :
— Je suis avec toi comme le démon. Pardonne-moi, Ursule, pardonne-moi.
— Je t'aime bien, Bertrande, dit Ursule. Et comme tu as jeté ta pomme, je vais te donner la moitié de celle qui me reste. Nous la mangerons ensemble. Elle aura bien meilleur goût.
Ursule prit dans S07i petit panier trois pommes rouges.
Raoul avait une vraie montre.