‹ Le bon Dieu chez les enfantsChapitre 4 sur 19 · TROISIÈME BÉATITUDE · texte numérisé non relu

TROISIÈME BÉATITUDE

Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés!

S. Matthieu, v, 5.

RAOUL était heureux et il riait presque toujours, mais Louis était malheureux et il pleurait très souvent. Raoul avait dix ans, il était un gros garçon, très joli avec des cheveux comme des boucles de soleil, des yeux comme des fleurs bleues, un nez mignon comme une noisette pelée, une bouche rouge, des joues roses et un menton de gourmand. Il tenait souvent ses mains fermées, ainsi que pour se battre, et il regardait devant lui, et ses mollets nus étaient forts, et il ne tombait jamais. Il donnait des coups de pied au derrière de ses bonnes, et il riait. Il faisait fâcher ses professeurs, et il riait. Il achetait des gâteaux, et il riait. Il brisait une vitre avec une pierre, et il riait. Il allait à la bénédiction, et il riait. Il allait à un bal d'enfants, habillé en prince Charmant, et il riait. Sa maman lui donnait

l6 LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS

beaucoup de sous, et il riait. Une voiture écrasait un chien, et il riait. Et, un jour, avec son poing, il avait fait saigner le nez de Louis, et il riait.

Louis avait onze ans, il était petit pour son âge, il avait un gilet tout étroit et un pantalon que lui avait fait sa mère qui était veuve. Il avait une figure laide, on le lui disait, et il pleurait dans son mouchoir parce que cela lui faisait de la peine. On avait dû lui enlever deux dents gâtées, sur le devant de la bouche, et, parce qu'on lui avait dit qu'il était encore plus vilain, il pleurait encore plus. Il n'avait jamais des sous pour acheter quelque chose, et, parce que ceux qui en avaient lui en faisaient honte, il pleurait. Cependant, pour sa première communion solennelle, sa mère lui avait acheté une montre, mais ce n'était pas une vraie montre, elle ne marchait pas toute seule, les aiguilles ne tournaient que lorsqu'on les faisait aller avec le doigt, elle ne coûtait que trente-neuf sous.

Et Raoul et ses camarades, qui avaient de vraies montres en argent ou même en or, riaient de celle de Louis, qui pleurait parce qu'il sentait bien qu'il n'était pas comme tout le monde. Et même ses professeurs riaient aussi de lui, disant : « Allons, Louis, tâchez d'avoir des jambes comme celles de votre voisin Raoul, vous avez des jambes de poulet. »

Et lui, le pauvre poulet, il pleurait parce qu'il ne faisait pas exprès d'être maigre des jambes, et même il en souffrait quelquefois.

A la récréation, un jour, un petit meilleur que les autres lui avait donné un morceau de chocolat. Alors Raoul, pour rire, le lui avait pris, l'avait rempli de poussière, et le lui avait rendu. Et, après l'avoir essuyé, Louis l'avait mangé en pleurant. Louis avait une petite sœur de cinq ans, bossue, qu'il aimait tendrement. Mais cette petite était morte et Louis l'avait beaucoup pleurée. Il ne disait ses chagrins qu'au Bon Dieu.

Et même la petite fille de M. Valérand.

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