TROISIEME BEATITUDE
Le père de Raoul était orgueilleux ; il se disputa et on le tua d'un coup de pistolet, et on sut qu'il mourait en n'ayant plus d'argent, et Raoul et sa maman devinrent pauvres comme Louis et sa maman. Raoul n'avait plus de beaux costumes ni de joujoux et il ne riait plus; mais il ne pleurait pas non plus, parce qu'il n'avait jamais su pleurer, même quand son père était mort; il ne pouvait pas pleurer comme a pleuré Notre-Seigneur sur le tombeau de son ami.
Mais Louis continuait de pleurer souvent, parce qu'il avait l'habitude d'avoir du chagrin et d'être pauvre, et que l'on se moquait de lui, même parce qu'il était étroit de poitrine.
Raoul et Louis étaient pauvres maintenant 'tous les deux, leurs mamans les mirent chacun dans un endroit pour faire des commissions et gagner ainsi un peu d'argent.
Raoul allait porter des dépêches avec un petit sac. Il ne tenait plus ses mains fermées comme pour se battre, mais ouvertes pour recevoir deux sous. Il ne donnait plus de coups de pied au derrière de ses bonnes, parce qu'il n'avait plus de bonne, et c'est sa maman qui faisait la cuisine, leurs lits, et qui balayait. Il ne faisait plus se fâcher ses professeurs, parce qu'on n'avait plus d'argent pour payer sa classe. Il n'achetait plus de gâteaux pour goûter, mais un petit pain, car il avait faim souvent. Il n'aurait plus brisé une vitre avec une pierre parce que, s'il l'avait fait, les gendarmes l'auraient mis en prison. Il n'allait plus à la bénédiction, parce que le Bon Dieu lui était bien égal. On ne l'habillait plus en prince Charmant pour le bal, mais dans la rue avec une casquette où il y avait écrit : Postes et Télégraphes. Et tout le reste était comme cela. Et, parce qu'il avait toujours ri sans savoir que l'on pleure, il était malheureux.
Bienheureux, au contraire, est maintenant Louis qui est employé chez Octave Valérand, marchand de linge, qui est content de lui. Il ne pleure plus. Il a engraissé parce que M. Valérand veut qu'il mange bien. On lui a fait un joli costume et on lui a reposé les deux dents arrachées. Lui qui n'avait jamais de quoi acheter quelque chose pour lui, il en achète pour sa maman. Il a une grosse montre en nickel. Il est tellement heureux qu'il ne sait le dire qu'au Bon Dieu. Et même la petite fille de M. Valérand, — elle s'appelle Aurélie, — lui a dit : Quand nous serons grands, nous nous marierons ensemble et nous appellerons notre magasin : A la Providence.
Et elle regarda le Bon Dieu.