FRANCISATION DES MOTS ANGLAIS
An contact de la langue anglaise notre lan^^age se contamine non seulement dans les mot^, mais encore dans la prononciation.
La ressemblance orthographique de plusieur:> mots français avec leurs équivalents anglais nous porte souvent à donner aux mots français la prononciation anglaise. Tels sont: tellphône, grapiwphôunc, ga:;'Uuie, aiifinobiilc, partneitr (partenaire), tchèque (chèque) rnciiete (minute), etc.
Atix mots français tachons de garder la prononciation française; c'est bien le moins qu on puisse demander!
Grâce au snobisme plutôt qu'à un besoin réel, grâce à l'amabilité cordiale et avenante qui est le propre du peuple français, une foule de vocables anglais ont reçu l'hospitalité dans la langue française, bien que, la plupart du temps, ils aien*, été des immigrants non désirables. Ils ont été naturalisés mots français. Alaintenant qu'ils font partie de notre langue, il faut leur faire bon accueil, mais, en .matière de prononciation, ils doivent se plier aux lois et exigences de la langue qtn les reçoit.
Comment donc faut-il prononcer les mots anglais francisés? Il n'y aucune hésitation sur ce point. — A la française.
L'usage en France veut que ces mots soient prononcés, tantôt comme s'ils étaient des mots français, tantôt avec un accent intermédiaire qui n'est ni tout à fait français ni tout à fait anglais. Pour nous guider en cela, nous avons les traités de prononciation française et les dictionnaires.
Ex-aminons à leur lumière rjuelques mots an-
glais francisés d'un usage assez fréquent en France et chez nous.
EucHRE. — Tous les jours, par les personnes instruites comme par les ignorantes, on entend prononcer à la bizarre façon anglaise (ioiikenr) ce mot francisé. Ouvrons donc le Nouveau Larousse illustré et nous y verrons que euchre se prononce euchr.
Le tally peut se dire: fiche ou indicateur (des parties). Les puncheurs et les puncheuses étaient appelés avec raison poinçonneurs et poinçonneuses, quand l'habitude était répandue de perforer les fiches avec un poinçon, mais aujourd'hui, vu les nouveaux systèmes, ne serait-il pas plus convenable de les appeler pointeurs et pointeuses? Ce mot désigne ceux qui sont chargés de pointer ou marquer une carte ou une liste. C'est par ce mot aussi que se rend l'expression anglaise time keeper.
Puisque euchre se prononce eukr , on dira donc: Aller à un bel euchre (et non beau iouker) ; cet euchre (et non ce iouker) : l'euchre (et non le iovikeur) des Artisans, etc.
Wagon. — Se prononce vagon. Le w se prononce comme un v simple dans les noms d'origine allemande. On prononce: Vagram, Vaterlo, Vestphalie, Veiniar, Vorms. Si les mots sont d'origine anglaise, iv a le son de ou\ ouist (wdiist), ouiski (whisky), etc.
On peut écrire aussi vagon.
Yacht. — Se prononce yack, plutôt que iôtt, à l'anglaise. Ce mot se dit de bâtiments assez importants, à voile ou à vapeur, mais non de nos petits bateaux à essence, qui s'appellent plutôt aiitocanots ou canots-automobiles.
REV0I.VKR. — Prononcez : révcière.
Tender. — Disons tan-der , et non tenn-deur: wagon qui suit la locomotive (pas engin).
Ah'E. — S'écrit aile et se prononce è-le (sorte de bière).
Pudding.^ — S'écrit et se prononce poudingue. Peut aussi s'écrire pouding. Ne pas dire poudigne ni poutine.
LuNCHER. — Se prononce lun-cher ou loucher (d'après Ragon).
Toast. — Se prononce toste et peut aussi s'écrire de cette façon. Cf. x\djutor Rivard, Etude sur les parlers de France au Canada, p. 2^^.
C1.0WN, C1.0WNESSE, CLOWNERIE. — Se prononcent : clomme, clounesse, clounerie.
Groom. — Groum (petit laquais).
Punch. — D'après Ragon, se prononce ponche.
Quaker, quakerEss, quakerisme. — Kouakère ou kouacre, kouakeresse, kouakerisme. Ce mot quaker s'écrit et se prononce aussi quakre.
Schooner. — Se prononce chounère, et non skouneur.
Speech. — Nous avons raison de prononce** spitche.
STKRI.ING. — Ne se prononce pas sterligne, mais sterlm.
Sport. — Ne faites pas sentir le T; prononçons comme dans mort. Signifie seulement athlétisme. N'a pas le sens adjectif de riche cossu, huppe, libéral, qu'on lui donne au Canada : C'est un sport.
Ticket. — Se prononce ti-kè, et non tiquette. Il sera amusant de lire, à propos de l'adoption de ce mot dans la langue française, quelques réflexions de Justin Améro dans son intéress'ant ouvrage: De r anglomanie dans le français :
"L'exposition de 1878 ne pouvait avoir lieu sans qu'on fît de nouveau acte d'obséquiosité envers l'étranger: c'était impossible. Elle laissera donc, dans notre langue, comme souvenir précieux de son passage, pour le moins, le terme ticket, qui est actuellement employé par quiconque tient une plume, — à la place de billet, honni et rejeté. Honte donc sur ''billet" et vive le vocable anglais !
Ce qu'il faut surtout déplorer, c'est l'introduction de ce terme deux ou trois fois inutile àt''ticket", — car outre ''billet", nous avons aussi carte, — c'est son introduction auprès de la nation, sous le patronage officiel. C'est une idée malheureuse... qui montre jusqu'à quel point. . .l'esprit français, dans certaines classes, a soif de vasselage étranger.
A ces amateurs de manières et d'habitudes anglaises que cette prononciation tantôt mitigée, tantôt purement française pourrait scandaliser, je
rappellerai ces mots de Monseigneur Laflèche, qui disait: "Je n'aime pas à entendre mes compatriotes parler anglais sans ati moins un petit accent français". Ces paroles qui peuvent paraître paradoxales sont pleines d'une patriotique philosophie. L'accent français, n'est-il pas à propos de le mettre aux mots d'origine anglaise, mais naturalisés français, tout comme nous le mettons sur les mots de provenance grecque ou allemande? Autrement, quelle cacophonie dans notre "doux parler" !
Toutes les fois que le dictionnaire nous le permet, il faut adopter non seulement la prononciation, mais aussi l'orthographe française. Ecrivons donc préf érablement : vagon, toste, poudingue, aile (aie), quakre.
N'avons-nous pas déjà, sans que personne songe à s'en formaliser: bébé (baby), bouledogue (bitll dog), rosbif (roasf bcef), bifteck (beef steak) ?
Ragon, philologue distingué, auteur de grammaire latine, grecque et française, va plus loin:
L'orthographe anglaise, dit-il dans sa Grammaire française, cours supérieur, étant la chose du monde la plus bizarre et la plus compliquée, les mots anglais adoptés dans notre langue devraient toujours s'écrire à la française. Ainsi les mots aie. bill, break, cloiim, coaltar, cold-cream, groom, keepsake, lasting, lunch, luncher, makintosh, puddler, punch, quaker, reporter, schooner, shérif.
sloop, speech, spleen, square, starter, steamer,, steeplechase, sterling, tender, tramway, yacht; se prononcent et pourraient s'écrire : ELK, bii,, brkk.
CI.OUNE, COI.TAR, COIvCRKMK, GROUM, KIPSEK, I.ASTINGUE, IvONCHE, IvONCHER, MACKINTOCHE, PUDIvER, PONCHE, COUACRE, REPORTEUR, CHOUNK- RE, CHERIF, SI.OUPE, SPICHE, SCOUERE, STARTEUR, STIMEUR, STIPI^ECHESE, STERI.IN, TINDERE, TRA- MOUET, YAK.
Adopter cette orthographe serait prématuré. Il ne faut pas précéder le dictionnaire, mais il ne faut pas non plus craindre de le suivre. Ecrire trop à la française pourrait avoir de grands inconvénients au point de vue étymologique; prononcer à la française n'en a aucun : c'est au contraire contribuer à garder à notre langue son génie français, son homogénéité et son harmonie.