‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 10 sur 136 · LE BUSTE DE FAMILLE · texte numérisé non relu

LE BUSTE DE FAMILLE

Fabien de I' avait atteint sa douzième année.

A cet âge où tant d'autres ont déjà parcouru avec succès ime partie de la carrière des ét^ides, Fabien était encore d'une ignorance d'autant plus déplorable, qu'il n'en rougissait niêuui pas.. Ses parents étaient désolés, et son gouverneur, homme honnête et déli-

cat, déclara enfin h M. de F que, ne voyant aucun moyen de vaincre la paresse et l'indifférence de Fabien, il ne croyait pas devoir plus long-temps lui donner des soins inutiles, et qu'il allait se retirer. Cette nouvelle causa la plus profonde affliction à M.

de F , qui avait fondé sur Fabien, dès le jour de

sa naissance, les espérances les plus chères. " Monsieur, dit-il au gouverneur, j'apprécie les motifs qui ont dicté votre résolution. Cependant, je vous prie de prendre patience encore un mois. J'ai un dernier moyen à tenter sur mon fils, et votre présence est ici nécessaire jusqu'à ce que nous en ayons au moins éprouvé l'efficacité. » Le gouverneur ne put se rehiser à une semblable demande.

Le jour suivant, Fabien en entrant de bonne heure dans le salon, fut très étonné d'y trouver son père et son gouverneur en conférence, et de voir qu'on y avait apporté le petit bureau sur lequel il prenait ordinairement ses leçons. Il ne concevait pas quel motif avait pu le faiie placer ce jour là dans le salon, devant la console sur laquelle était posé le buste en marbre de son bisaïeul. « Eh bien, dit-il avec son étourderie accoutumée, qu'est-ce que c'est donc que

ce déménagement?» L'air de M. de F était grave.

«Ce déménagement, dit-il, n'est point une plaisanterie dont il y ait lieu de rire. Si vous aviez moins de légèreté, mon fils, vous vous seriez aperçu déjà de la douleur que votre conduite me cause. Je n'attribue, au reste, votre persévérance à ni'affliger qu'à un défaut de réflexion, et non point à une mauvaise disposition de votre cœur. C'est pourquoi, j'ai espéré qucn vous forçant à réfléchir, je réussirais à toucher votre sensibilité. Ecoutez-moi : Vous voyez ce buste; il rep^sente la vénérable figure de mon grand-père, votre bisaïeul. Vous nous avez entendu parler souvent de lui ; vous savez ([ue nous ne le regardons tous qu'avec respect. Lorsque des étrangers sont venus nous visiter, vous avez vu qu'ils ne s'en approchaient qu'avec révérence, et qu'ils rendaient hommage à la mémoire de cet homme, illustre par ses talents et respectable par ses vertus. Ce buste est le buste de famille; il est . notre titre d'honneui-; car c'est votre bisaïeul qui a honoré et rendu glorieux le nom que vous portez. Mon père en fut digne; j'ai fait mes efforts pour ne pas It laisser dégénérer; j'espérais que mon fils était destiné peut-être à en renouveler l'éclat, et qu'il travaillerait de toutes ses forces pour marcher sur de si honorables traces. Faut-il donc que je renonce à une espérances! douce? Q mon ami, mon^ber Fabien, je ne puis croire que tu veuilles te rendre indigne d'un bien que tu as trouvé tout acquis en venant au monde. Je m'adresse à la dignité de ton âme pour vaincre la nonchalance de ton esprit. C'est en présence de ce buste vénéré, que tu travailleras à l'avenir. Dans les

moments de paresse ou de découragement tu jetteras un regard sur lui, et je suis convaincu que ce marbre aura un langage pour parler à ton cœur Tu baisses les veux, tu te tais Je ne te demande pas d'autre réponse et je te laisse avec ton gouverneur. "

Fabien n'était qu'étourdi et paresseux, mais il avait i\f la noblesse dans l'âme. Cette âme était capable dune résolution forte et énergi([ue; seulement il fallait un coup violent, une circonstance singulière pour la lui inspirer. Son père venait de découvrir le point oii il convenait de frapper. .V peine fut-il parti, que Fabien, toujours silencieux, mais le visage rouge et le regard étiucelaut, tourna les yeux sur le buste du bisaïeul, et les y tint fixés pendant quelques instants, l'uis, tout-à-coup, se frappant le front et la poitrine : « Insensé que j'étais! dit-il; ah! combien de temps j'ai perdu ! Et sans cette heureuse pensée de mon excellent père, ma jeunesse se passait ainsi! Et je devenais un homme sans mérite pour porter son nom ! Et je... Ah! ^Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à son gouverneur, je vous implore, ne m'abandonnez pas. J'ai mal répondu à vos soins, mais je ne suis ni incapable, ni indigne encore de les recevoir et d'en profiter. Continuez-les moi, je vous en conjure — Ob! de tout

mon cœur, s'écria le gouverneur transporté de joie, et embrassant son élève; de tout mon cœur. Je puis maintenant répondre de vous à vos pareuts. ')

A dater de ce jour, je ne dirai pas tout-à-fait que Faliien ne fut plus le même; mais un grand changement commença du moins à s'opérer. Il prit en effet ses leçons en présence du buste de fannlle. Chaque fois que ses anciennes dispositions menaçaient de le ressaisir, il jetait les yeux sur la figure de son bisaïeul. L'impression qu'il avait reçue était telle, qu'il lui semblait alors que cette figure s'animât pour l'encourager d'un coup-d'œil, ou pour le réprimander en fronçant' le sourcil. Cette heureuse impression eut de si bons effets, que Fabien, en assez peu de temps, répara

celui qu'il avait perdu. M. de F était enchanté des

rapports que lui faisait le gouverneur de son fils. Et enfin sa joie fut extrême, lorsqu'il apprit que Fabien était en état d'aller concourir, avec les meilleurs élèves du collège dont il suivait les classes , au concours général de l'université.

On dit que, le matin de cette grande journée, Fabien pasSa un quart-d'heure en contemplation devant le buste de l'illustre bisaïeul, avant de se rendre^ lieu du combat. Il parait qu'il v puisa de bonnes inspirations, car, quinze jours après, il entendit proclamer son nom pour un premier prix. Pour obtenir ce triomphe, il s'était pénétré du souvenir de l'illustration de son bisaïeul; pour en jouir, il se ressouvint de la simplicité et de la modestie de ce même bisaïeul, dont on lui avait souvent cité les exeiu-

pies; el il ne s'enorgueillit point de son triomphe.

En rentrant à la maison, il courut à la console déposer sa couronne sur le front du buste, et se jeta ensuite dans les bras de son père et de sa mère, en versant un torrent de larmes, que l'émotion et la joie faisaient couler.

«Mon cher Fabien, dit M. de F , tu nous rends

bien heureux aujourd'hui. Il est juste qu'outre le prix qui vient d'être accordé à tes efforts, tu reçoives encore une récompense en famille. Tu n'as j)as remarqué ce qui est sur la console, devant le buste?» Fabien y jette les yeux, et voit dix beaux volumes superbement reliés, et portant chacun un écusson avecune inscription en lettres dorées. « Ces livres, reprit M.

de F , ont appartenu à mon yrand-père, qui les

avait obtenus en prix au colléye. Mon père les avait conservés soigneusement, et en fit la récompense de mes premiers succès. Je fais de même anjaurd'hui à ton égard , mon ami, et j'ai voulu que tu les trouvasses là, devant ce buste, alin que tu pusses te figurer que celui qui t'a encouragé au travail l'en fait présent luimême. — Oh! mon Papa, s'écria Fabien en prenant un des volumes et le regardant avec respect, aucun cadeau ne pouvait me causer plus de joie et me faire plus d'honneur. Je prends l'engagement de le mériter, et j'espère que vous n'aurez plus jamais aucun reproche à faire à votre fils. >i

QUESTIONS

Un philosophe ancien avait coutume de prendre un air très grave et de garder un profond silence, toutes les fois qu'il entendait parler mal ou railler siu' le compte d'une personne absente qu'il ne connaissait pas. Quelqu'un lui demanda un jour quelle était la cause de cette conduite de sa part.

Qu'auriez-vous répondu à la place de ce philosophe?

Que pensez-vous qu'il eût dû faire, lorsqu'il entendait médire, s'il eût connu la personne de qui on parlait mal?

Je prie ceux de mes jeunes abonnés qui voudront répondre à ces ([ucstions, de me faire parvenir leurs lettres d'ici au dimanche 6 février prochain.

NOUVELLES DIVERSES

Léon a la mauvaise habitude de jouer sans cesse à table avec son couteau et sa fourchette. L'autre jour il a fait sauter ainsi son couteau, qui est tombé, la

pointe en avant, sur le bras de sa sœur. Le sang a jailli aussitôt, et la pauvre enfant a le bras en écharpc. Léon est désolé. Sera-t-il du moins corrigé?

— On avait fait présent, le premier de l'an, à mademoiselle Antonine, d'un fort joli sac à ouvrage delà foime la plus nouvelle. Avant-hier, en revenant de taire des visites avec sa mère, Antonine, qui ne sait jamais arranger ses affaires ni remettre aucune chose à sa place, a jeté son sac sur une chaise dans l'antichambre, et l'y a oublié. Un jeune chien s'en est emparé, et a exercé ses dents à le mettre en morceaux. Antonine doit diner demain chez la personne qui le lui avait donué. Jugez quel est son embarras.

— On vient de publier, à Lyon, un livre que je crois devoir signaler à mes jeunes lecteurs et à leurs parents, comme bon et utile. Il est intitulé: Souvenirs et Leçoiu de l'Enfance, ou recueil de Fables et d'autres morceaux de Poésies, etc.; par C. L. M. Si l'auteur a renoncé à tout mérite de composition et d'invention, il a du moins celui d'avoir fait un choix judicieux et intéressant. Le bon Génie doit lui savoir gré de l'honneur qu'il a fait à deux de ses fables et à un de ses articles, de les mettre en si bonne compagnie; mais son suffrage n'en est pas moins parfaitement désintéressé. Ce livre, format petit in-12, se vend à Lyon, chez Périsse, frères; à Paris, au bureau du Bon Génie; le prix est de i fr. 5o cent. , broché.

CHARADE

Vous trouvez un pronom, lecteur, dans mon premier. Sur les glaçons du nord , en guise de coursier, ^

Le Lapon à son char attèle mon dernier. Mort sur le champ d'honneur, respectable guerrier. Les Rois dans leurs tombeaux ont admis mon entier.

Je crains qu'un grand nombre de mes lecteurs ne connaissent pas l'animal que le Lapon attèle à son traîneau, et qu'ils ne puissent, par conséquent, deviner cette charade. Ceux qui se trouvent dans ce cas, feront bien de ne pas se casser la téfe, et d'attendre l'explication développée que je leur donnerai dimanche prochain.

AVIS

Ceux de nos souscripteurs de qui l'abonnement date du i" d'août, pour six mois, et expire par conséquent à la fin de janvier courant, sont priés de le faire renouveler avant le ti lévrier prochain , afin de ne pas éprouver d'interruption dans l'envoi du join-nal.

IjirRiMEKiE DE JULES DIDOT AINli, imphimeuu du noi , rue du l'om-dc-Lodi, ii" G.

Dimanche, 3o Janvier i8î5.

le prix de l'abonDemeul est, pour Paris, de 21 francs par an, ei de 12 francs pour six mois. Pour les déi)artemems, de î4 francs par an, •t i3 francs pour sii mois.

Bureau de rabonnemeiit, chez LoDis Colas, libraire, rue Daupliinc , u" S?.; et chez les principaux liluaires et directeurs îles postes des déparicmenu.

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