‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 11 sur 136 · LA BALEINE · texte numérisé non relu

LA BALEINE

Forcé par diverses occupations d'ajourner plusieurs visites de nouvelle année, il n'y a que peu de jours que j'ai pu aller présenter mes félicitations à la famille de mon ami, M. de V C'était le soir, et les

dames travaillaient autour d'un guéridon. La jeune et intéressante Louisa, y tenait fort bien sa place. Je m'excusai, en entrant, de faire une visite aussi tardive, et après avoir fait mon compliment à la ronde: «Et ma chère Louisa, dis-je, me pardonnera-t-elie d'avoir été si long-temps avant de venir lui exprimer tous les vœux que je forme pour son bonheur? — Vraiment, oui, mon bon Génie, me dit-elle; cependant, j'ai envie de vous donner une pénitence. — Et laquelle? repris-je. — C'est de faire ici même, ici, en causant avec nous, un article pour le prochain numéro de votre journal, comme j"ai vu que vous en aviez fait déjà deux avec M. et M"' Ph...., de qui j'étais un peu jalouse à cause de cela. — Mais sur quoi voulez-vous que je vous fasse un article? au moins faut-il m'indiquer un sujet. — Bon! que tenez-vous là dans votre main, mon bon Génie? — C'est un morceau de baleine que je viens de prendre sur le guéridon.—Eh bien, pourquoi appelle-t-on cela de la baleine? — Parce que cela est tiré des mâchoires de

l'animal qui porte ce nom. — Ah! mon bon Génie, que vous seriez aimable si vous vouliez me raconter l'histoire de cet animal! — Très volontiers, ma chère enfant. )i Après ce petit dialogue, je continuai en ces termes :

« On donne le nom de baleine à un animal marin, qui appartient à un ordre qu'on appelle les cétacés. Cet ordre diffère de celui des poissons en ce que ceuxci font des œufs d'oii éclosent leurs petits, taudis que les cétacés mettent au jour leurs petits tout vivants et les alaitent. La baleine est d'une taille monstrueuse, qui surpasse en masse et en poids celle de tous les animaux connus. Son corps est déforme ovale, allongé; sa tête en occupe près d'un tiers; elle est longue et aplatie sur les cotés. Près du front sont deux trous, qu'on nomme éuents, par lesquels l'animal respire, lorsqu'il vient à la surface de l'eau. Il rejette aussi, par ces trous, l'eau qui pénètre dans sa gorge, et il forme alors deux jets qui s'élèvent quelquefois assez haut pour retomber en une pluie fine. La baleine n'a pas de dents; mais sa mâchoire supérieure est armée de lames de corne, qu'on appelle /«no/J-f, et qui lui servent à broyer ses aliments. Sa poitrine est munie de deux fortes nageoires, et sa queue api a- ^-^^ tie trappe quelquerois les eaux avec un tracas seu»- ^ ' blable à celui d'un coup de canon.

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«Les plus grosses baleines sont relies du Groenland. On en a vu qui avaient jusqu'à cent et même cent vingt pieds de longueur. On raconte qu'en l'année iGan, une baleine échoua dans l'ile de Corse. Elle était longue de cent pieds, et un homme à cheval pouvait entrer dans son énorme gueule. Elle fournit cent trente-cinq mille livres de lard, et on évalua qu'elle devait peser plus de cinq cent mille livres. Vous concevez qu'il faut qu'un semblable animal soit doué d'une force prodigieuse, pour se mouvoir avec vitesse, pour fendre les ondes et pour bondir à leur surface.

Il On croirait que ce monstre gigantesque dût être un tyran bien redoutable pour les autres habitants desmers,etcju'il eût été destiné à attaquer et à détruire les plus puissants d'entre eux. Cependant il ne se nourrit guère que de vers et de ces animaux qu'on appelle mollusrjues, zoophytes, dont la chair ressemble à celle des huitres, et dont le volume n'est jamais Lien considérable. Cela doit être en effet, car les fanons de la baleine sont assez mous, et ne seraient point propres à broyer des aliments trop durs.

<i La baleine, malgré sa force prodigieuse et l'épaisseur de sa peau, qui est d'un pouce, est très mal défendue. De cette impuissance naît une extrême timidité qui la fait fuir à l'aspect du danger. Si elle n'attaque pas, elle est souvent attaquée, et par des ennemis redoutables. Au nombre des plus terribles, il faut compter la viuellc, autrement nommée poissonscie, dont le museau est prolongé en lame plate, garnie de chaque coté de fortes dents. Lorsque cet animal aperçoit une baleine, il fond sur elle, et si elle ne pcul l'éviter, il s'engage un condiat effroyable. La baleine saute, mugit, souffle, frappe les oudes et cherche à écraser son ennemi d'un coup de sa queue; la vivelle évite avec agilité ce péril, s'élance sur la baleine et la déihire avec sa scie. Si la baleine plonge, l'aulre la poursuit jusque dans l'abyme; et quand elle remonte pour respirer, le combat recommence avec plus d'acharnement. Il faut enfin, ou que la vivelle soit écrasée, ou que la baleine succombe.

Il Le narwhal et Vcpée. di: mer soûl aussi, pour la baleine, de formidables ennemis. Le premier, armé d'une dent de huit à dix pieds de longueur, lui en porte des coups mortels. L'autre, dont le dos est surmonté d'une forte nageoire semblable à un sabre iccourbé, parvient également à lui donner la mort avec cette arme. L'ours blanc n'est pas moins à redouter pour elle. Il l'attend sur les glaçons, s'élance sur son dos et la dévore vivante, malgré sa fureur et ses mouvements convulsifs. L'homme enfin, plus que tous ces annnaux, est menaçant pour la baleine, et c'est de tous ses ennemis celui qui lui inspire le plus de crainte. Ccpcmlani, il faut le dire, cet animal, natu-

rellement timide, ne considère plus aucun danger, s'il s'agit de protéger le petit auquel il a donné la vie. Une baleine qui alaite son petit le défend avec un courage intrépide. Lorsqu'un péril le menace, elle entre en fureur; elle le saisit dans ses nageoires, écarte les pécheurs à grand coup de queue, et renverse leurs canots. Si on parvient à prendre le baleineau, sa mère ne le quitte pas, et elle ne cesse de le défendre que quand on l'a tuée elle-même.

<i Les baleines habitent les mers voisines des pôles et particulièrenaent de celui du Nord. Elles voyagent pourtant quelquefois; mais on n'en rencontre plus guère dans les mers tempérées, où elles courent trop de dangers h

Je voulais m'arréter ici; mais Louisa me pria de lui raconter encore comment se faisait la pèche de la baleine, ce a quoi je consentis volontiers. Je lui fis seulement observer qu'au lieu d'un article, nous allions ainsi en avoir deux; et je suis forcé, mes chers lecteurs, de vous faire attendre le second jusqu'à dimanche prochain.

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