ALPHONSE
C'était l'hiver; la neige avait couvert la terre. L'air était vif, sec, très froid; mais le soleil brillait. Au milieu des jours sombres, ce jour pouvait passer pour beau. Dans toutes les familles, les petits enfants devinant à ce soleil qu'ils iraient à la promenade, sautaient, dansaient; c'était tout à-la-fois un moyen de s'échauffer et de montrer leur joie.
Nous ne les suivrons pas aux Tuileries, au Palais- Royal, au Luxembourg, où ils se répandent en foule. Depuis bien des mois on n'en avait tant vus dans nos jardins publics. Paris semblait leur appartenir. Toute cette génération, qui n'avait pas trois pieds de haut, était si agitée, qu'on la voyait presque suant dans ses courses sur la neige.
Qu'un seul nous occupe : le jeune Alphonse qui, dans les Champs-Elysées, s'arrête tout-à-coup, et suspend ses jeux. Sa figure devient d'abord étonnée et bientôt triste. Il avait vu venir de loin un petit Savoyard qui marchait à pieds nus en demandant l'aumône. « Ma bonne, pourquoi n'a-t-il pas de souliers? dit Alphonse, en s'approchant du pauvre petit, à peine vêtu, et qui tremblait de froid; sa maman le grondera, s'il mouille ainsi ses pieds dans la neige. — Ma mère est bien loin, dit le petit Savoyard en poussant un long soupir, elle est dans nos montagnes, et puis elle est vieille et si pauvre, qu'elle ne pourrait pas m'acheter de souliers. Je pourrais bien m'en acheter moi, mais tout l'argent qu'on me donne je le lui envoie; il suffit à peine pour elle; mes pieds nus lui donnent du pain. »
Alphonse, les yeux pleins de larmes, et pouvant à peine parler, s'assied sur une pierre, détache un de ses soidiers, le donne au petit Savoyard et lui dit ic Tiens, pauvre petit, voilà pour toi; je sais, grâce à maman , qu'il faut toujours partager avec les malheureux. Viens avec moi chez elle; elle est bien bonne, maman, elle aura bien soin de toi. Viens, je te donnerai la moitié de mes joujoux. Tu seras mon petit ami, et nous jouerons toujours ensemble. Viens, viens donc, » répétait Alphonse au petit Savoyard en le tirant par le bras. Le pauvre enfant pleurait et ne bougeait pas. La bonne prit Alphonse dans ses bras, le serra contre son cœur. Elle eut toutes les peines du monde à lui faire remettre son soulier. Il y consentit enfin, mais à condition que le petit Savoyard viendrait en chercher chez sa maman. La bonne céda. Alphonse, en marchant, soutenait le petit Savoyard, il aurait voulu que ses pieds ne touchassent pas la terre; il aurait voulu même le porter. Il arriva ainsi chez sa maman, qui feuibrassa tendrement et loua fort son bon cœur. Le petit Savoyard eut des souliers et de plus tout ce qui lui était nécessaire. 11 est dé-
cidé qu'il restera toujours avec Alphonse qui l'aime, le soigne, et rcnrichit de toutes ses petites économies ; le petit Savoyard les reçoit avec joie, pour les envoyer avec plus de joie encore à sa pauvre mère.
!^Ies amis, faites du bien aux pauvres; et sur-tout aux petits Savoyards, qui t'ont passer à leurs mères la moitié de leur argent. Une bonne action vous en fait trouver deux. Vous soulagez à-la-fois la vieillesse et l'enfance.
L'ANE SAVAIST.
FABLE
A force de durs traitements,
Un pauvre âne, dans sa cervelle. Avait enfin gravé certaine kirielle
De signes et commandements.
Usavait, à chacun , de façon telle ou telle ,
Obéir ponctuellement.
Aller, venir, tourner, lever, baisser la tête, Désigner la personne ou plus sage ou plus béte, Faire maints tours enfin, pourvu qu'exactement On suivit le même ordre en les lui commandant.
Pareille science, à tout prendre.
N'est rien qu'une routine. Eh oui ; Mais d'un âne, après tout, que voulez-vous attendre? Je trouve, quant à moi, que c'est beaucoup pour lui. Le fait est qu'il passait pour très grande merveille : Lorsqu'il allait en foire avec son conducteur, Vous eussiez admiré l'air profond et rêveur Dont il faisait mouvoir son bonnet de docteur, Et de chaque coté montrait un bout d'oreille. Il attirait la foide, oii chacun s'étonnait. A le faire briller son maître était habile :
Chaque ignorant, chaque benêt
De bonne foi s'imaginait
Que ce pauvre âne raisonnait,
Et même on vit tel imbécille
Prétendre un jour qu'il le tenait
Pour premier savant de la ville.
Une semblable opinion Etait chose pour lui fort douce et fort utile; Mais on concevra bien qu'il lui fut difficile De soutenir long-temps sa réputation.
Certain jour de très bonne fête, Notre âne sur la place attirait grand concours. Un moment, par malheur, son maître perd la tète;
Des commandements et des tours Il intervertit l'ordre et dérange le cours.
Alors voilà la pauvre béte.
Fidèle à sa routine, allant son train toujours.
Frappant du pied quand il faut braire, SVgosillant lorsqu'il faudrait se taire,
Tournant, manœuvrant à rebours, A chaque signe enfin faisant tout le contraire
De ce qu'il conviendrait de faire.
Ce fut au point, assure-t-on,
Que, pour désigner la plus sage
Des jeunes filles du village, 11 alla s'arrêter devant un gros garçon; Et que, pour indiquer l'enfant le plus poltron.
Il s'en vint souffler au visage
Tout balafré d'un vieux dragon.
Chacun alors se prit à rire, Chacun de bafouer le triste aliboron ,
De huer son maître, et de dire:
(1 Retourne à l'école, beau sire; " Et tâche de comprendre un peu mieux ta leçon.
Dois-je ajouter qu'en plus d'une occurrence, J'ai rencontré de petits sots, Fort habiles en apparence.
Mais qui ne savaient que des mots Assemblés sans raison et sans intelligence .'
Hélas ! avec ce faux savoir.
Tel qui peut, le matin , abuser l'ignorance, Par tous les bons esprits sera sifflé le soir.
VARIÉTÉS
J'ai e'té passer dernièrement quelques jours à la campagne, à six lieues de Paris. Parmi les jouissances que m'a procurées cette petite vacance, je dois mettre en première ligne le plaisir d'avoir rencontré une d« mes jeunes lectrices, qui a coutume de me faire lire elle-même de temps en temps de fort jolies lettres et que j'ai été chai-mé de trouver aussi bonne qu'elle est aimable.
Quoique je me fusse éloigné de Paris dans l'intention de prendre un peu de repos, il n'en fallait pas moins songer à faire mon journal du dimanche suivant , et j'eus l'idée de prier ma gentille correspondante de m'y aider en me faisant un petit article. Voici celui qu'elle me remit dès le lendemain :
.( Je ne puis croire, mon bon Génie, que ce soit sérieusement que vous m'ayez demandé de vous faire un petit article pour votre journal; mais j'ai trop de plaisir à vous écrire pour ne pas vous prendre au mot ; je profite donc de la permission pour vous envoyer encore de mon griffonage, et je vais vous rendre compte d'une petite course que j'ai faite avec maman et qui m'a vivement intéressée.
<( Nous avons été voir un établissement où l'on fait e'clore des œufs sans les faire couver et par le seul moyen de la chaleur. On nous fit entrer d'abord dans
une petite chambre entoure'e de rayons sur lesquels sont placés des paniers oîi sont rangés les œufs. La manière de chauffer cette petite étuve est fort ingénieuse. En dehors et contre la chambre, est un poêle au-dessus duquel est un grand vase dans lequel on chauffe de l'eau. De ce vase part un tuyau qui tourne intérieurement tout autour de la chambre et revient aboutir dans le vase. L'ean , en s'échauffant , se change en vapeur qui s'élève et circule dans le tuyau; puis, redevenant liquide à mesure qu'elle se refroidit, elle retombe en eau dans le vase, par l'autre extrémité du tuyau. Là, cette même eau s'échauffe de nouveau, se réduit encore en vapeur, et suit toujours ainsi la même marche. C'est comme le sang qui circule dans les veines et qui reprend auprès du coeur de la force et de la chaleur.
" Les œufs restent dans cette étuve pendant vingt et un jour, autant que s'ils étaient couvés par une poule. Lorsqu'ils sont éclos, on laisse les petits poulets vingt-quatre heures sans manger; après quoi on les transporte dans un endroit moins chaud, où sont pratiqués des espèces de tiroirs séparés par le milieu. L'un des côtés de ces tiroirs est garni d'une peau de mouton; c'est dans celui là qu'ils passent la nuit. Le jour, on enlève la séparation et ils passent de l'autre coté. Ils restent quelque temps dans ces cages, ensuite on les transporte dans d'autres où ils sont tenus moins chaudement, et où ils s'habituent peu à peu à la température ordinaire. On peut faire éclore ainsi toutes sortes d'œufs. Il paraît que cette méthode était en usage chez les Egyptiens , où elle était d'autant plus sûre et plus facile que la tenapérature y est plus chaude. Aussi dit-on que les poulets y étaient à très bas prix.
i< Je crains, mon bon Génie, d'avoir bien mal rempli vos intentions; mais si vous voulez me permettre de vous rendre compte quelquefois de ce que je verrai d'intéressant, il me deviendra plus facile de vous en faire le détail , et je réussirai peut-être mieux une autre fois à vous satisfaire. " " b. r. "
ANECDOTE
Je connais un jeune garçon, nommé Louis, qui est élève du gouvernement dans un des collèges royaux de Paris. 11 travaille de manière à contenter ses parents et ses maîtres; mais il s(,' fait sur-tout remarquer par un caractère plein de douceur , de bonté, de complaisance, qui lui a acquis l'amitié de tous ses camarades à un degré extraordinaire. On en pourra juger
par l'anecdote suivante qu'on m'a racontée de lui tout récemment.
Un jour, en entrant en classe, ce bon enfant, qui est quelquefois un peu étourdi, oublia d'oter sa casquette, et ne s'aperçut qu'il l'avait sur sa tète que lorsqu'il fut assis à sa place. Alors il se hâta de la retirer et de la jeter loin de lui; mais par malheur, il la jeta maladroitement et elle alla tomber tout droit sur la table du professeur. Celui-ci fut surpris de ce mouvement, et pensant que c'était une mauvaise plaisanterie et un manque de respect de la part de l'élève, il le regarda sévèrement et lui dit : u Monsieur Louis, je vais vous donner un bulletin d'arrêts, n Les arrêts sont au colli'ge une des punitions les plus redoutées. Aussitôt il se fait dans la classe un petit murmure, au milieu duquel on entend ces mots: « Des exemptions! des exemptions! d Tous mes lecteurs savent sans doute qu'on appelle exemptions, des petites cartes qui sont données en récompense aux élèves dont on est satisfait, et qui leur servent ensuite à s'exempter, en les rendant, des punitions qu'ils encourent. " Des exemptions! des exemptions! 11 répétaient les camarades de Louis, en fouillant dans leurs poches. Le professeur, étonné de ce mouvement général en faveur de Louis, jugea aussitôt qu'un élève si bien vu de ses condisciples, ne pouvait avoir fait avec une intention coupable la faute apparente qui venait de donner lieu à sa menace. Cependant il voulut voir jusqu'où irait le dévouement de ces jeunes gens. « Des exemptions! reprit-il; c'est qu'il m'en faut beaucoup. " A l'instant chacun, sans hésiter, donna toutes celles qu'il avait, et le bureau en fut couvert. « Mes amis, dit le professeur attendri, ce que vous venez de faire là est très bien, et ne fait pas moins d'honneur à votre camarade qu'à vous. Je vois bien qu'un enfant qui sait se faire aimer à ce point de ses égaux n'a pas pu vouloir offenser un de ses maîtres. Reprenez tous vos exemptions. 11 n'y aura pas d'arrêts, et je prie Louis de venir me toucher la main. "
NOUVELLES
La seule nouvelle que j'aie à donner à mes lecteurs n'en sera probablement pas une pour eux; c'est celle de la rentrée qui vient d'avoir lieu dans lis collèges et les pensions, au commencement de ce mois. Voilà une nouvelle année scolaire qui commence. C'est le moment de former les bonnes résolutions. Quant au bon Génie, il fait des vœux sincères pour que ses jeunes amis travaillent bien et obtiennent des succès.
Imprimerie de JULES DIDOT AÎNÉ, iMPnmEUR du roi, rm du l'oni-de-l-oJi
DiMANCnr, ifioCIOBRE 182
Le prli de l'abonnenicnl esl , pour Paris , de 22 francs par ao , ei Je 1 2 francs pour six mois. Pour les depariements, de 24 francs par an, et i3 francs pour sis mois.
ir ANNÉE. N" aS.
Bureau de l'abonneincnl, chez Locis Colas , libraire, rne Daupliine , n° 32; ci chez les principaux liliraire»
cl directeurs des postes dct départements.