LE BRIQUET
L'hiver approche; le froid commence à se faire sentir; l'humidité répandue dans l'air pénètre dans les appartements; de toute part on rallume le feu dans les cheminées et dans les poêles, et quelque triste que paraisse la saison des frimats, on revoit avec plaisir ce foyer pétillant, autour duquel il est si doux de se rassembler, pendant que le vent mugit au deliors et que la pluie tombe par tonents. Il n'est personne qui n'aime le coin du feu, les occupations tranquiUes qu'il égayé, les amusements qu'il anime les.réc.ts qui se font à sa lueur, les réflexions qu'il provoque. Parmi ces réflexions, j'en sais une qu'aucun de mes lecteurs ne peut manquer de faire, c'est qu.l y a des malheureux qui ont froid et qui n'ont pas de foyer. Cette pensée est affligeante sans doute, mais, quant à moi, je ne crains pas de m'y arrêter, car je sens qu'elle peut produire en moi trois bons effets: le premier, de me rappeler la reconnaissance que je dois a Dieu, pour m'avoir accordé des biens et des avantages que tous les hommes ne possèdent pas; le second de me faire sentir qu'en m'accordant ces pnvdeges, Dieu m'a imposé le devoir de secourir,
autant qu il est en moi, ceux nui «r. o * ■ ■ i . . .. ' „ , ' ^"^"-^ qui en sont prives; le
troisième enfin, de me faire ronrr;,- ^ • .
' «rtiie rougir de moi-même.
lorsque je serais tenté de me plaindre pour quelques légères privations, ou quelques petites contrariétés.
Telles furent les réflexions que je fis, il y a deux jours, en rentrant chez moi tout mouillé, ayant reçu une averse , sans parapluie, et sans avoir pu rencontrer une voiture quelconque pour me ramener. J'espérais trouver du feu pour me sécher et me réchauffer; mais tout le monde était sorti, et il ne restait pas une étincelle dans aucune cheminée. Je fus d'abord tenté de murmurer, mais je pensai aussitôt à ceux qui n'ont pas de bois, et je me dis: uDe quoi te plains-tu, puisque tu as là du bois et un briquet? » Je me mis donc a battre le briquet, j'allumai un bon feu, et tout en me chauffiint, je songeai à faire un article pour le prochain numéro du journal. nEli! vraiment, pensai-je tout-à-coup, c'est bien le moment de parler, à mes bons petits lecteurs, de cet utile instrument qui vient de me rendre un si grand service. Je suis sûr que, parmi eux, il s'en trouve beaucoup qui ont vu souvent battre le briquet, qui se sont amusés à le battre eux-mêmes, sans savoir ce qu'est un briquet, et comment il donne du feu. Eh bien, je vais le leur dire. 11 Alors, sentant mes doigts bien dégourdis, je «ç^^TT?" me mis à écrire ce qui suit, et à quoi je viens aujoii» d'hui d'ajouter ce préambule. jp;
Il faut d'abord , mes chers enfants, que vous sacmcz
( lofi )
Jeux clioses; la première c'est que les corps s'échauffent par le choc et par le frottement. Il n'est pas un écolier qui n'en ait fait l'expérience, soit en battant la semelle pour se dégourdir les pieds, soit en se frottant les mains pour les réchauffer. Cette chaleur produite par le frottement peut aller assez loin pour enflammer les corps combustibles. Des voyageurs ont raconté qu'ils avaient vu des peuples sauvages allumer du feu, en frottant un morceau de bois tendre avec un autre morceau de bois plus dur, taillé en pointe, et qu'ils faisaient tourner vivement entre leurs mains. J'avais lu cela étant écolier, et voulant m'assurer que le fait était possible, j'en fis l'essai sur un banc de sapin de ma classe, que je frottai vigoureusement avec un bâton. Je vis noircir et fumer le banc, à l'endroit frotté; mais on ne jugea pas à propos de me laisser pousser plus loin mon expérience. Depuis, j'ai vu plusieurs fois le moyeu d'une voilure, après avoir descendu rapidement une cote, être tellement échauffé par le frottement de l'essieu, qu'il fumait très fort et aurait probablement pris feu, si l'on n'avait eu la précaution d'y jeter plusieurs seaux d'eau.
La seconde chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que les métaux, et par conséquent le fer, sont des corps combustibles; je crois vous l'avoir déjà dit, en vous parlant de ces corps en général.
Ceci posé, vous allez comprendre tout de suite ce que c'est qu'un briquet.
Un briquet n'est autre chose qu'un morceau de fer, ayant la forme d'un anneau alongé, dans lequel on peut passer plusieurs doigts, pour le saisir et le tenir ferme.
Pour battre le briquet, on se sert d'une pierre appelée silex, qui est plus dure que le fer. On place sur cette pierre, ou au-dessous, un morceau d'amadou, substance qui s'allume très facilement et qui provient d'un champignon nommé agaric. Tenant d'une main la pierre et l'amadou, on frappe de l'autre, avec le briquet, cette même pierre, en ayant soin que le choc et le frottement soient fermes et vifs. Il arrive alors que des parcelles de fer sont détachées du briquet par la pierre qui est plus dure, et sont enllammées par le frottement. Ces parcelles s'échappent en étincelles brûlantes, et celles qui tombent sur l'amadou y mettent le feu.
Ainsi vous voyez, mcsamis,quc ce serait uncerreur de croire, comme font quelques personnes et comme l'ont exprimé en vers plusieurs poètes, que Vétincclle jaillit ilii caillou. Cela n'est pas possible, puisque le caillou, ou ,Silex, est un corps incombustible. Ces étincelles jaillissent du briqu<'t même, et sont des particules de fer qui s'enflamment par la chaleur (lue produisent le choc et le froltenient. C'est ainsi (nie
vous avez pu en voir jaillir quelquefois, dans l'obscurité, des fers d'un cheval, lorsque ces fers éprouvaient un frottement vif sur le pavé. C'est encore ainsi (juo vous avez pu en voir jaillir d'un couteau frotté fortement sur la meule d'un rémouleur.
Il vous sera aisé de concevoir que la batterie d'un fusil ou d'un pistolet, dans laquelle une pierre frappe sur le fer, et en fait jaillir des étincelles qui enflamment la poudre de l'amorce, est un véritable briquet. J'en réserve l'explication pour le moment où je vous parlerai de la poudre et des armes à feu.
(jomme le briquet sert à nous procurer du feu, on a donné son nom à divers instruments inventés pour servir au même usage, tels que le briquet pho:iphoii(iiie, dont je vous ai parlé à l'occasion du ver-luisant. Mais vous comprenez bien que ces instruments n'ont de commun, avec le véritable briquet, que le nom et les services qu'ils rendent. Ils sont, dans le fait, des choses toutes différentes.
J'espère, mes jeunes amis, que cette petite explication ne vous paraîtra pas trop insignifiante, et que vous penserez comme moi, qu'il est utile et satisfaisant de pouvoir se rendre compte des phénomènes qui se passent tousies jours sous nos yeux. Quelque peu importants qu'ils puissent paraître, au premier abord, il n'en est pas un qui ne se rattache à quelque grande loi de la nature. Et d'ailleurs, pourquoi dédaigner de connaître un instrument qui nous rend des services journaliers, lors même que cet instrument n'est qu'un simple briquet?