‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 120 sur 136 · LE LAPIN ET LE RENARD · texte numérisé non relu

LE LAPIN ET LE RENARD

FABLE

Un jour, un petit lapin A cervelle assez légère, Loin du terrier de sa mère.

Allait broutant la bruyère, Le serpolet et le thym.

Arrivé sur la lisière Du bois qu'il a traversé, 11 y rencontre un fossé Large comme une rivière.

Alors dressant roreille et levant le museau,

Il voit, sur l'autre bord de l'eau , Un animal poli qui fait la révérence.

Il Si je vois bien, dit-il, ce doit être un renard. Il Les siens passent chez nous pour très méchante eu-

ii geance; u J» ne sais trop pourquoi , car vraiment son regard

" N'exprime que la bienveillance; " Son salut me parait plein de grâce et d'aisance.

« Il a l'air de vouloir causer :

«Quecraiadrais-je? cette eau nous sépare, et je pense « Que je puis fort bien m'amuser Il A jaser.

« Voyons donc: Eh! Monsieur! si je n'ai courte vue, ■1 L'herbe de ce côté me semble bien tondue, li Et vous avez dû faire un fort maigre repas. « — Il est vrai , mon enfant, dit le renard; hélas! " Je n'ai pas, comme vous, un beau parc jiour demeure ; «Mais moi, je suis si sobre! En tous lieux, à toute heure. Il Avec quelque herbe sèche ou deux fruits d'un noyer.

Il J'ai de quoi me rassasier.

Il Je ne demande rien, ne fais mal à personne; " Et quoiqu'on ait tenté de me calomnier,

li Je trouve toujours assez bonne " La mince part de biens que Nature me donne.

« — Oh ! reprit l'imprudent lapin , Il J'avais deviné juste, et j'en étais certain. ■ Il 'l'ous êtes, à mon sens, unebéte admirable; Il C'est un vrai sage qu'un renard ; Il Et je conviens que, pour ma part, I' Je m'arrangerais mal d'un régime semblable.

" Mais le ciel m'a bien mieux traité : 'I Nous sommes riches, nous, et vivons dans l'aisance.

Il Notre terrier est abrité Il Contre les froids d'hiver; et puis, pendant l'été , Il C'est une maison de plaisance.

Il Le serpolet croit à l'entour « Et ne permet qu'à nous d'en retrouver l'entrée. « Nous ne redoutons là chien, furet, ni vautour;

Il Nous sortons dès le point du jour, " Et ma mère, le soir, se retrouve entourée

1, De ses quatorze enfants... — Quatorze! dites-vous ;

11 Ce doit être un moment bien doux!

Il — Oui, quatorze, pas davantage;

Il Et tous bien nourris, gras et frais.

Il C'est une famille , je gage ,

« Telle que l'on n'en vit jamais.

Il — Fort bien, dit le renard; je vous en félicite; Il Mais ce parc n'est pas moins une grande prison , .1 Et le fossé... — Du tout; quand il nous semble bon. Il Nous pouvons au dehors aller faire visite. Il Un petit pont se trouve à deux sauts du terrier, Il Et nous offre à toute heure un commode passage. " — Ah ! vous avez un pont dans votre voisinage? 11 — Oui, mais gardez-vous bien de l'aller publier

Il Chez quelque animal carnassier. »

Tel fut le dangereux langage

Qu'au renard tint notre lapin.

Or, voilà que le lendemain ,

A l'heure où la famille entière Sort de son souterrain pour aller voir le jour ,

Sous une griffe meurtrière

Chaque lapin tombe à son tour.

Nul ne fut épargné, ni les fils, ni la mère. Notre jeune imprudent se repentit trop tard

De sa funeste étourdcrie; Et quand il reconnut le perfide renard : Il A tous les miens, dit-il, j'ai donc coûté la vie!

Il Cruel ! que vous avions-nous fait ? Il Vous êtes un méchant! — Et vous un indiscret. » L. p. j.

QUESTION

Je prie mes jeunes lecteurs de vouloir bien me dire :

i", Quel est le sens moral qu'on peut tirer de la fable qu'ils viennent de lire ?

2", Ce qu'ils pensent de ta conduite du renard et de celle du lapin?

J'attendrai les réponses qu'on me fera le plaisir de m'adresser jusqu'au dimanche 1 1 décembre prochain.

CORRESPONDANCE

Depuis que j'ai eu la bonne pensée de prier mes jeunes amis de me rendre compte de ce qu'ils auraient vu ou appris de plus iutéressant, je m'aperçois avec un plaisir extrême que plusieurs d'entre eux continuent à me donner des détails sur ce qu'ils ont l'occasion d'étudier ou d'observer. Je leur en sais gré, et je trouve un grand charme dans les aimables confidences qu'ils me font. Toutes sont très intéressantes

pour moi, et il en est qui le seront aussi pour mon jeune public. Je réserverai donc à l'avenir une place à celles-ci dans mon journal, le plus souvent que cela me sera possible. Je vais commencer aujourd'hui par une jolie lettre sur la Suisse, qui m'est adressée de Genève.

« GeuLVc, 19 oclobre,

il Mon bon Génie, en quittant Paris pour une bien longue absence, mon plus grand soin a été de m'occuper de mon cher journal, et de massurer de le recevoir par-tout où je serais.

Il A mon retour d'un voyage en Suisse, j'ai trouvé à Genève celui où vous demande/; à vos petits abonnés les récits de ce qu'ils ont vu d'intéressant. Je me suis senti tout de suite le désir de vous raconter la tournée que je viens de faire dans les trois vallées de l'Oberland. .

«Mille choses m'ont frappée; mais je ne saurai peut-être pas vous les dire assez bien pour qu'elles vous intéressent. Cependant je vais essayer.

11 Pour nous rendre dans ces hautes montagnes, nous avons d'abord été le long du lac de Genève, qui ressemble à une petite mer. Ses rivages sont bien jolis. De l'autre côté, j'ai vu le Mont-Blanc tout couvert de neige; il ressemble k une montagne d'argent. Nous avons ensuite été à Fribourg. C'est la où j'ai commencé à voir des costumes qui ne ressemblent pas du tout à ceux de la France. Les femmes y sont habillées de toutes sortes de couleurs. Des jupes qui ne vont que jjisqu'au genou, des bas rouges, des corsets, de très grosses manches blanches, et des chapeaux ornés de fleurs et de rubans les rendent jolies et singulières.

oA Berne, qui est une bien belle ville, avec des arcades le long des rues, et des ruisseaux d'une eau bien claire, dans le milieu, j'ai été bien affligée de voir des galériens et des galériennes, enchaînés, avec des numéros sur le dos, traîner des charrettes comme des chevaux. J'ai vu aussi des ours que l'on nourrit dans les fossés des fortifications, parce que la ville de Berne a des ours dans ses armes. Les femmes de Berne sont très belles. Li urs habits sont presque toujours noirs. Elles portent de grandes tresses de cheveux qui descendent jusqu'à leurs talons.

«AThoun, nous nous sommes embarqués sur le lac de ce nom. J'étais bien contente. Au milieu de notre navigation, j'ai vu la belle cascade de Saint- Béat, qui tombe du haut d'une montagne dans le lac. Elle fait mi grand bruit et une pluie qui se répand bien loin. Je croyais ne pouvoir rien voir de plus beau, lorsque arrivés dans la vallée de Lauterbroun et logés dans un joli chalet, de nos fenêtres j'ai vu le

Stauback; c'est une autre cascade qui tombe de 900 pieds de haut. Le matin, on y voit des arcs-en-cielqui changent de place avec les vapeurs de la cascade.

u Un autre grand plaisir m'était réservé. Nous avons tous traversé, sur des mulets, une très haute montagne nommé le Scheydeck. Nous avons grimpé pendant sept heures; nous étions, m'a-t-on dit, à douze cents toises de hauteur. Arrivés sur le sommet, nous nous sommes reposés, et nous avons déjeuné avec du beurre, du lait et du fromage que des bergers nous ont apportés, en dressant à l'instant une petite table avec des escabaux de bois blanc. Là, nous avons eu un spectacle bien étonnant. Nous voyions tout près de nous la Yungfrau qui est une des plus hautes montagnes de l'Europe. Elle était toute couverte de neige et de glace. A tout moment, il en tombait, avec un bruit affreux, des avalanches, qui sont des torrents de neige et de glace qui roulent du haut de la montagne dans la vallée.

11 Au milieu de notre repas, les bergers ont thé un petit coup de canon. C'est un honneur qu'ils font aux étrangers. Il a produit dans la montagne un écho terrible qui a fait tomber de nouvelles avalanches.

i< Après avoir bien déjeuné, nous sommes descendus dans la vallée de Grinderwald. Nous y avons été voir de près le glacier des dames. La glace descend jusqu'au fond de la vallée, tout près des arbres, des prés et des moissons. J'y ai vu une grande arcade formée dans la glace, d'où sort une grosse rivière qu'on appelle la Lutcliine. Dans ces vallées, j'ai eu le plus grand plaisir à voir de jolies petites filles que l'on trouve souvent, vous offrant des fleurs et des fraises qu'elles cueillent au pied des glaciers.

«Je veux m'arréter ici, mon bon Génie, dans la crainte que vous ne trouviez ma lettre trop longue, etc. «NamneF. R...

CHARADE

Il y a long-temps que je n'ai donné une charade. En voici une, dont j'invite mes lecteurs à me transmettre l'explication, en même temps que leurs réponses aux questions sur la fable.

On trouve, dans un an, douze fois mon premier;

C'est l'air qui transmet mon dernier; C'est le soleil qui dore et mûrit mon entier.

AVIS : On m'a fait, à propos du briquet, une observation et une question qui me fourniront le sujet du premier article d'un prochain numéro , dans lequel je parlerai du pliosplwre.

iMPniMEiaE DE JULES DIDOÏ AÎNÉ, imibimeih du noi

du Poin-«le-l.o<li , 11" 0.

Dimanche, 2- novem. iSaS.

Le prij de rabonncmcnl est , pour Paris , .le 2 2 francpar an, elde 12 francs pour six mois. Pour les déparlcnieois, de 24 francs par an , el i3 francs pour sis mois

ir ANNÉE. NO 3l.

Durcan de l*al>onnenicnt clicz Lonis Colas, libraire, rue Daupliine , n" 32; ei chez les principaux libraire el directeurs des postes de!

départements.

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LE CHATAIGNIER.

C'est vers la fin de l'automne que l'on voit s'établir aux coins des rues de Paris, soit en plein air sous des parapluies, soit dans de petites e'clioppes , ces Limousins, Auvergnats, ou autres provinciaux, qui viennent mettre à profit le goût des amateurs, grands et petits, de marrons et de châtaignes. Un sac rempli de ces fruits savoureux , un fourneau , une poêle percée de trous, une corbeille rembourée pour tenir chaudement les marrons cuits, et une provision de sacs de papier, composent tout leur bagage. Ces marchands ont ordinairement de petites pratiques qui leur sont fidèles pendant tout l'hiver; et il n'est pas rare de voir le fourneau entouré d'enfants qui savent fort bien diriger de ce côté les pas de leur bonne. C'est une scène de ce genre que représente la Lithographie que j'envoie aujourd'hui à mes jeunes lecteurs; et afin de lui donner à leurs yeux plus d'intérêt, je vais profiter de cette circonstance pour les entretenir de l'arbre aussi utile que beau qu'on nomme châtaignier.

Cet arbre, qui parait se plaire particulièrement sur le sol de la France, y tient un rang distingué parmi nos arbres forestiers indigènes. Sa hauteur et sa grosseur qui le disputent à celles du chêne, la beauté de

son port et de son large feuillage dentelé, l'ombrage agréable qu'il procure a l'homme et aux animaux, sans nuire aux grains, sa belle verdure, dont il ne se dépouille que fort tard en automne, la bonté de son fruit sain et abondant, le parti avantageux qu'on tire de son bois à-la-fois dur, solide et fiexible, tous ces avantages lui assignent une des premières places entre les productions utiles et agréables du règne végétal. Le fruit du châtaignier est la châtaigne. Tous mes lecteurs connaissent assez sa forme pour que je n'aie pas besoin de la décrire. Ils savent aussi que ce fruit est renfermé dans une enveloppe épineuse qui en contient ordinairement deux et quelquefois trois. Le châtaignier sauvage, qui croît naturellement dans les forêts, ne donne que de petites cbâtaignes qui cependant sont, dans quelques pays, tels que l'ile de Corse, la presque unique nourriture des sobres montagnards. Lorsque le châtaignier est cultivé avec soin, on en obtient des fruits d'un plus gros volume, d'une saveur préférable, et auxquels on donne le nom de maiTom. Cet arbre croit dans tous les climats tempérés de l'Europe; mais les lieux élevés et les coteaux ou il peut développer plus librement son feuillage, sont sur-tout propres à sa culture et fournissent seuls des marrons et des châtaignes de bonne qualité. On en récolte en grande abondance dans les province du Lunousin,

du Vivarais et du Dauphiné. De ces pays, ils sont portes à Lyon où il s'en fait un grand commerce, et c'est pour cela qu'on les connaît généralement sous le nom de marrons de Lyon.

On mange les marrons et les châtaignes , soit bouillis, soit rôtis; mais les derniers sont ordinairement préfères. C'est une nourriture saine, dont cependant l'excès, comme celui de toute autre chose, n'est pas sans inconvénient. Il est des estomacs qui ne les digèrent pas facilement, et je conseille à mes jeunes lecteurs de n'en manger qu'avec modération.

Il est encore une manière de les préparer, en les faisant confire dans le sucre. C'est ce qu'on appelle marrons glacés, l'un des meilleurs bonbons et des moins malsains entre tous ceux qu'on débite, à l'époque de la nouvelle année, pour détruire l'appétit et déranger l'estomac des gourmands.

Ce n'est pas seulement aux hommes que la châtaigne sert d'aliment. On fait dessécher ce fruit, dans les lieux où il est le plus abondant, et on le brise ensuite pour le donner à manger aux bestiaux et à la volaille. On en fait aussi quelquefois une boisson fermentée; et enfin, sa peau même est employée pour la teinture en noir.

Si le fruit du châtaignier est utile, son bols ne l'est pas moins. Ce bois est excellent pour la charpente, et tient souvent lieu de chêne. Il a la propriété de conserver un volume toujours égal, sans se gonfler ni se resserrer, ce qui le rend plus propre qu'aucun autre à contenir des liquides, aussi est-il employé partout à faire les cerceaux des futailles dans lesquelles on conserve le vin.

Je n'ai pas besoin de dire que cet arbre précieux ne peut en aucune manière être confondu avec celui qui porte le nom de marronier cFInde. Ce dernier sans doute, ne connaît aucun rival qui puisse l'emporter sur lui par la majesté du port et de la forme, par la beauté de la fleur et du feuillage, par les nuances de la verdure, par l'épaisseur de l'ombrage. Il est un des plus magnifiques ornements de nos jardins; mais il n'a d'autre supériorité que celle de la beauté, et il est forcé de reconnaître, dans le modeste châtaignier, celle qu'assurent des qualités utiles et d'importants services. On n'a fait, jusqu'ici, que de vains efforts pour tirer ([uelque parti du fruit sec et amer du marronier d'Inde; tous les essais ont été infructueux. l'autil en accuser la nature de cet arbre ou notre propre ignorance? C'est ce qu'il serait difficile de décidei-. Quoiqu'il en soit, contentons nous du bel ombrape «ju'il nous donne: c'en est assez pour nous féliciter de ce qii'iuq>ort(' d'une contrée septentrionale de l'Asie il a pu se naturaliser parfaitement chez nous. Il est un des premiers à nous annoncer le retour du iiriutemps, et c'est assurément un litre en sa faveur.

LES CHUC[^OTERIES.

M. de Monthury avait trois filles, dont l'aînée âp-ée de quatorze ans se nommait Arsène, la seconde, Esther, et la plus jeune Eugénie. M. deMonthury, quoiqu'il ne fut pas dans l'opulence, jouissait d'une fortune sulhsante pour pouvoir suivie les impulsions de son cœur généreux, et avait adopté deux nièces orphelines, dont le père était mort ruiné par de malheureux événements. De ces deux nièces, lune âgée de douze ans se nommait Herminie, et l'autre plus jeune de deux années, était la filleule de M. de Monthury, qui lui avait donné le nom de Charlotte.

Toutes ces jeunes |)ersonnes recevaient ensemble la même éducation, pour laquelle M. de Monthury ne négligeait aucun soin, aucun sacrifice, en regrettant avec une profonde douleur qu'une mère tendre et éclairée ne put plus y présider.

Fort bien élevées, sous presque tous les rapports, sœurs et cousines, à l'exception d'une seule, la plus jeune, la bonne et bienveillante Charlotte, avaient toutefois contracté une disposition très fâcheuse qui désolait souvent leur père ( toutes indistinctement le nommaient ainsi), et contre laquelle, malgré son extrême indulgence, il avait cru devoir plus d'une fois se montrer sévère. Cette disposition consistait à se prévenir sans raison contre chaque personne qu'elles voyaient pour la première fois, et il en résultait en elles une manière d'être complètement choquante et désagréable, qui ne naissait pas, il est vrai, d'une malveillance réelle, mais qui y ressemblait étrangement.

M. de Monthury était obligé par sa position à recevoir, certains jours, une société assez nombreuse, où paraissaient de temps à autres de nouveaux personnages. Chaque fois que cela arrivait, une scène désobligeante se renouvelait dans le salon. Groupées dans un coin, nos jeunes personnes examinaient des pieds à la tête le nouveau venu, puis parlaient tout bas, chuchotaient avec vivacité, et se cachaient le visage avec leur mouchoir pour étouffer leurs éclats de rire. La chose se passait de telle manière, qu'il était impossible à la personne nouvellement présentée de ne pas s'apercevoir qu'elle était l'objet de ces impertinentes chuchoteries. Plusieurs en étaient telment clioquées qu'elles croyaient devoir abréger leur visite ou se dispenser de la réitérer. Le nombre des personnes blessées par cette conduite, eut sans doute été plus grand, sans les efforts que faisait la jeune Charlotte pour en affaiblir les effets. Elle était si bonne, si attentive, si obligeante pour tout le monde, si respectueuse envers les personnes âgées ou atteintes de quelque infirmité, (lie excitait tellement l'attention par sa grâce et son amabilité, qu'elle réussissait quelquefois à la d(;tourner de ses compagnes. Alors, celles-ci ne manquaient pas de se moquer d'elle, et de lui dire, quand tout le monde était retiré: « Eh bien , as-tu assez étalé tes grâces ce soir? t'en es-tu assez donné? t'es-tu fait faire assez de compliments? as-tu

assez fait la dame? » Certes rien n'était moins juste que ce dernier reproche; car il était impossible d'avenrnoins que Charlotte cette prétention ridicule, et , e conserver plus naturellement, dans la société, et la place, et les manières, et la modestie convenables a son âee. Charlotte ne répondait h tous ces propos que par un sourire, et par ces mots: ..Cela ne m amuse pas de me moquer. »

Sincèrement affecté de cette déplorable manie de ses enfants, M. de Monthnry chercliait à leur donner une grave leçon, lorsque cette leçon naquit naturellement d'une circonstance qui pouvait avoir des suites trop réelles.

M. de Monthury soutenait depuis long -temps, contre un parent de province, un procès delà réussite duquel dépendait presque toute sa fortune. Ce procès lui avait déjà causé de vives inquiétudes, et un nouvel incident venait d'en rendre l'issue plus douteuse quejamais. Dans cette situation, M. de Monthury voulut tenter un arrangement avec son parent. Celui-ci ayant reçu ses propositions, désira le voir, et vint à Paris. Il se présente chez M. de Monthury, dans un costume, il faut le dire, et avec une tournure assez étranges. On devine que les chuchoteries allèrent leur train: ii Ah! bon Dieu, ma chère, cet homme-là vient au moins de Kamschatka. — Est-il permis, dit Arsène, de se montrer avec une pareille figure? — Pourquoi donc pas? répondit Ilcrminie, il devrait au contraire se montrer pour de l'argent. — Sans doute, ajouta Esther; il ferait ainsi sa fortune, et cela vaudrait mieux que de chercher à la faire en nous ruinant. — Sais-tu qu'il n'a pas l'air trop bon? — Vraiment, je suis sùie que c'est uu très méchant homme. — Et une grosse béte qui ne sait lire que du jiapier timbré. — C'est une drôle de chose que cet homme-là soit notre parent. — Ah! notre parent, c'est-à-dire en remontant à xVdam. — Mais pas du tout, dit Charlotte, qui avait entendu, je vous assure qu'il est bien notre cousin ; je l'ai souvent ouï dire à mon oncle.— Ah! sûrement, tu vas prendre aussi son parti; vas donc, vas donc, faire l'aimable avec lui. — Je ne vois pas pourquoi je le désobligerais. » En effet, pendant tout ce colloque de ses sœurs qui avait lieu en attendant l'arrivée de M. deMonthury, Charlotte avait seule fait les honneurs du salon au parent provincial , lui avait approché un fauteuil, s'était informée de ses nouvelles, et avait prié un domestique d'avertir son oncle. Après avoir fait à voix basse sa petite observation aux jeunes chuchoteuses, elle revint près de la cheminée pour n'y point laisser seul l'étranger. Celuici tantôt regardait du coin de l'œil les mines impertinentes des petites étourdies, et fronçait le sourcil; tantôt, se retournant vers Charlotte, il la regardait d un air plein de bonté, l'appelait ma petUe cousine, et lui adressait avec bienveillance quelques questions auxquelles elle répondait avec une grâce enfantine et toute naïve. Apres avoir ainsi causé quelques instants avec elle : « Ma petite cousine, lui dit-il d'un ton vraiment ému, voulez-vous me permettre de vous em-

brasser?— Oh ! non , répondit-elle; vous avez ])oiirlant l'air bien bon, mais je sais que vous avez fait de la peine à mon oncle; et j'en suis bien fâchée, car je crois que sans cela je vous aimerais bien. — Oh! oh! reprit le parent attendri , j'espère que vous m'embrasserez plus tard. Tenez, ajouta-t-il, voilà un papier que ic veux que vous remettiez vous-même à votre onde. »

En ce moment M. de Monthury entra. Il aborda son parent d'un air moitié froid, moiti.- affectueux, mais comi)lètemeiit franc et loyal. «Eh bien, mon cousin, lui dit-il, mettrons-nous un terme à notre désunion? — Mon cher parent, reprit l'étranger, ma visite vous prouve que j'en avais le désir. Cependant je dois vous dire que la réception que m'ont faite ici ces quatre demoiselles m'eut déterminéà toutrompre, si je n'eusse été retenu par la charmante enfant que voilà. Sa conduite me prouve que ce n'est pas vous qui avez appris aux autres à se moquer de moi. Allons, petite cousine, c'est vous quiètes notre conciliateur , et vous avez les pièces en main. »

Charlotte remit alors à son oncle le papier que lui avait donné le cousin de province. « Que vois-je? s'écria M. deMonthury; voilà une pièce qui me ruinait!'» A ces mots, les causeuses levèrent la tète, regardant d'un air stupéfait le généreux étranger, i. Et connnent donc, reprit M. de Monthury, consentez-vous à transiger avec un pareil titre? — Bon, bon, reprit le cousin, je plaidais parce que je tiens à mes droits; mais je suis assez riche, et j'ai voulu voir si je n'allais pas faire une mauvaise action en gagnant mon procès. J'ai vu. Allons, cousin, déchirons ce papier, embrassons nous, et que tout soit fini. — Eh bien, s'écria Charlotte, vous voyez bien que j'avais raison d'avoir envie de vous aimer; maintenant je ne me ferai plus prier pour vous embrasser, mon cousin, d Et elle lui sauta au col.

Arsène, Esther, Eugénie et Herminie étaient demeurées consternées et immobiles, u Mon cousin, reprit Charlotte, voyez comme mes sœurs paraissent fâchées de vous avoir offensé; est-ce que vous ne leur pardonnerez pas? — Ah! dit le cousin, vous ne m'avez pas embrassé tout de suite. Il faut à leur tour qu'elles méritent leur pardon; peut-être ne s'en soucient-elles pas beaucoup; cependant elles auraient tort de dédaigner l'amitié d'un honnête parent. Qu'elles songent d'ailleurs aux suites que pouvait avoir aujourd'hui leur conduite, et j'espère que cette pensée contribuera à me les faire retrouver bonnes et bienveillantes comme vous, quand je reviendrai à Paris l'année prochaine. »

"SI. de Monthury, pénétré de reconnaissance et d'attendrissement, voulait retenir quelque temps auprès de lui le bon provincial. « Non, dit celui-ci, non, c'est assez pour aujourd'hui; nous verrons à mon prochain voyage, et certes je le ferai, dùt-on encore me regarder comme une bête fauve, et ne fût-ce que pour le plaisir de revoir ma petite Charlotte, n

CORRESPONDANCE

Paris, 8 novembre 183J.

Je n'ai pas oubl é, mon bon Génie, la permission que vous avez bien voulu me donner de vous rendre compte quelquefois des courses intéressantes que je pourrais faire.

Nous .avons été voir dernièrement une galerie d'antiquités E.oyptiennes fort curieuse, et je me suis dit aussitôt : Je l'écrirai k mon bon Génie. Cette collection est fort nombreuse, et une des plus complètes qui existe, à ce que nous a dit M. Passalacqua, qui en est le propriétaire. U a passé six ans en Egypte ]iour la former, et principalement dans la Thébàule, qui est la partie de l'Egypte qui renfermait le plus de tombeaux; mais ces tombeaux ont été ravagés bien anciennement déjà parles Perses, qui les bridaient et les comblaient ensuite. M. Passalacqua nous assura qu'il avait fait fouiller pendant trois mois sans rien trouver, et que la chambre sépulcrale qu'il a été assez heureux pour découvrir, est la seule qu'on ait trouvée jusqu'à ce jour. Il croit devoir le bonheur qu'il a eu, à la position de ce tombeau. Les Égyptiens faisaient creuser leurs chambres sépulcrales dans le roc, et l'on y descendait par une espèce de puits; chaque puits conduisait ordinairement à deux de ces chambres placées l'une vis-à-vis de l'autre. Dans le puits où M. Passalacqua faisait fouiller, il trouva d'abord unechambre qui avait été dévastée; il n'y en avait pas d'autre visà-vis; mais voulant pousser ses recherches jusqu'au bout, il ordonna de creuser encore, et l'on trouva effectivement du coté opposé, mais plus bas, une porte murée, intacte, et qui était celle de la chambre sépulcrale dans laquelle M. Passalacqua trouva le tombeau qu'il a apporté en France. Ce tombeau est l'objet le plus curieux de la galerie. Il se compose de trois cercueils en bois de sycomore, renfermés les uns dans les autres, et tous trois couverts de peintures et d'iiit'roglyphes. Dans le dernier était la momie qui tomba en poussière aussitôt qu'on la toucha. Il parait que c'était letondjeau d'un grand-prélre,car on a retrouvé dans le cercueil deux baguettes qui étaient les attributs de cette charge. Différens objets étaient placés autour du tombeau. Adroite, une petite barque, dans laquelle on voit représentées toutes les cérémonies qui avait eu lieu à l'enterrement; l'immolation d'un bœuf; des femmes qui pleurent sur le corps du mort, et différentes autres figures. Plus loin est placée la fenune du défunt, qui porte des offrandes, et qui tient à la main son miroir, couvert d'une peau de bœuf, en signe de deuil; ensuite on voit une seconde barque remplie de rameurs. Toutes ces figures sont en bois, et taillées assez grossièrement. De l'autre côté, on voit les deux baguettes dont nous avons parlé; les os de la tête du bœuf, qui probablement avait été immolé h l'enterrement; plusieurs vases contenant des liquides; une seconde figure de femme, que l'on croit représenter une parente du défunt, portant aussi des offrandes; enfin une espèce d'écuelle en bois, contenant du pain très grossier, placé sur des feuilles de sycomore. M. Passalacqua a rangé tous ces objets dans l'ordre mèirie où ils les a trouvés. Tout porte à

croire que ce tombeau remonte à la plus haute antiquité, et J'ai entendu dire, par des personne nui 1 trouva.ent en même temps q'ue moi , V-'il devJal^ au moms 4ooo ans. Ce qui est sùr,\'est qu'on n'y voitpomt de fer et que toutes les planches sont jointe^ avec des chevilles de bois. ■'

Nous yimes ensuite une multitude d'objets nlus curieux les uns que les autres: plusieurs Lom'^e une grande quantité de bijoux très bien travaillés trouves sur des momies; beaucoup d'amulettes fort jolies, en cornaline, en lapis; d'autres, moins précieuses mais toutes représentant les dieux des Égyptiens; des boites de peinture; une petite caisse renermant des médicaments; quelques instruments aratoires; des armes; plus de cent vases de formes différentes, remplis encore de baumes et de liquides, quon s occupe en ce moment à analyser; beaucoup de crocodiles de poissons, de chats; tous animaux qu adoraient les Egyptiens, embaumés et renfermés dans de petits cercueils; des fruits de toute espèce; du l5le; du pain, qui, je le pense, ne doit pas être fort tendre, car tous ces objets sont extrêmement anciens et ont presque tous été trouvés dans des tombeaux.

Au nombre des momies que nous vîmes, on nous en ht remarquer une grecque, plus moderne que les autres. M. ChampoUion, qui prétend avoir trouvé le secret des caractères hiéroglyphiques, assurait avoir lu le nom de cette momie parmi les figures qui couvraient son cercueil. Effectivement, en soulevant la bande de toile qui entourait son visage, on a trouvé ce même nom écrit en lettres grecques. J'ai entendu dire que cette circonstance était fort importante, parce qu'elle prouve que M. ChampoUion est réellement parvenu à connaître les signes hiéroglyphiques et à expliquer un langage dont la connaissance, réservée jadis aux seuls prêtres égyptiens, était perdue depuis long-temps.

Une des choses qui m'ont beaucoup intéressée aussi pend.int cette visite, c'était d'entendre M. Passalacqua lui-même, nous parler de son séjour en Egypte et du bonheur qu'il avait éprouvé à l'instant de sa précieuse découverte. Il nous a dit que ce jour avait été le plus beau de sa vie.

Je suis vraiment honteuse , mon bon Génie , de vous avoir ennuyé si long-temps, et de vous envoyer une nomenclature, si sèche, de tout ce que j'ai" vu. Je sais bien que tous ces objets si anciens sont intéressants, sur-tout parce qu'ils nous apprennent le degré de lumières et de civilisation auquel étaient parvenus les Egyptiens, mais c'est aussi la seule réflexion que je sois en état de faire.

Adieu, mon bon (iénie, recevez avec indulgence la nouvelle expression de mon bien sincère attachement. B. H.

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iMPr.iMEniE t)L JULES DIDOT AINlî, imprimeur di; roi, ru,' .1.. Poni-<le-Lodi. 11' C.

Dl31AA'CHE, 4 DÉCOIB. 182

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Il*" AN.\ÉE. NO 32.

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