LE PHOSPHORE
J'ai expliqué, en parlant du briquet, comment, dans la percussion d'un morceau de fer sur un caillou, il se détache des parcelles de fer qui s'enflamment par le choc et le frottement, et jaillissent sous la forme d étincelles. J'ai tâché, en donnant cette explication, de faire comprendre à mes lecteurs que ce n'est point du caillou que sortent ces étincelles, puisque le caillou est un corps incombustible dont il ne peut se dégager des particules enflammées.
Peu de jours après l'impression de cet article, jai reçu une lettre, dans laquelle on me raconte qu'aussitôt après l'avoir lu, on s'est empressé de faire quelques expériences, au moyen desquelles on a remarqué que deux cailloux frottés l'un contre l'autre, dam l'obscurité, sans fer, donnaient aussi des éf/«celles. On m'a demandé enfin l'explication de ce fait.
Je vais tacher de satisfaire une curiosité que je trouve fort louable, et qui me prouve qu'on accorde quelque attention à mes petites instructions. Pour donner a ma réponse plus d'intérêt, et afin de la rendre plus intelligible, je profiterai de cette circonstance pour communiquer à mes jeunes lecteurs quelques notions sur le corps qui porte le nom de phosphore. r
Le phosphore ne se trouve pas naturellement à l'état de pureté; mais il existe en grande abondance combiné k d'autres corps, dont on parvient à le séparer par des procédés chimiques. On le retire des matières animales et végétales, et ce sont particulièrement les os des animaux qui en fournissent dans une proportion considérable.
Réduit à l'état de pureté, le phosphore est un corps solide, de la consistance de la cire, exhalant une odeur particulière, transparent et sans couleur lorsqu'il est en fusion, demi transparent et noir, suivant que son refroidissement s'est opéré d'une manière plus ou moins prompte. On le prépare ordinairement en j)etits bâtons de la grosseur d'un fort tuyau de plume, ce qui se fait en le coulant dans des tubes de verre, d'où on le fait sortir au moven d'une baguette également de verre qu'on passe dans le tube.
Aussitôt que ce corps est en contact arec l'air, il brûle et devient lumineux; mais sa combustion est très lente et s'opère sans développer une chaleur sensible. Cependant, dans cet état, il peut enflammer des corps très combustibles, tels que le soufre, ainsi que cela a lieu dans un briquet phosphorique, qui n'est autre chose qu'un petit flacon rempli de phosphore, où l'on plonge une alumette soufrée qui s'enflaiji|iié à l'instant.
Le phosphore se dégage spoutancment des matières animales et des matières végétales, à une certaine pe'riode de leur décomposition. On voit alors diverses parties des corps des animaux en putréfaction, et cettains bois pourris, jeter, dans l'obscurité, une lueur qui atteste la présence et le dégagement du phosphore.
On a donné à cette lueur le nom de pho.<plwrescence.
Il faut que le phosphore soit très généralement répandu dans la nature, car, indépendamment de la multitude de corps organisés d'où on le retire, ou bien dans lesquels sa présence se manifeste naturellement, la plupart des corps, même non organiques, sont susceptibles de devenir phosjihorescens par diverses causes. Il en est, tels que le diamant et certaines pierres, qui jettent une lueur phosphorique après avoir été quelque temps exposés aux rayons du soleil. D'autres, tels que le sucre, la porcelaine, la pierre à fusil ou silex, deviennent phosphorescens par le choc et le frottement. Ces corps frottés l'un contre l'autre jettent une lueur fugitive, qui est le résultat de leur phosphorescence. C'est cette lueur qu'ont observée celles de mes jeunes abonnées qui ont frotté deux cailloux l'un contre l'aiUre dans l'obscurité. Mais elles ont dû remarquer que la lumière produite dans cette opération suivait le mouvement du frottement, et ne jaillissait pas sous le choc en vives étincelles. Cette pâle clarté, dépourvue de chaleur, n'aurait point pu allumer l'amadou comme les étincelles brûlantes du briquet. La cause qui la produisait, enfin, n'était qu'une phosphorescence fugitive, et nullement la combustion daucune parcelle du caillou.
La justesse de raisonnement qu'on montrée mes jeunes abonnées en me faisant l'observation à laquelle je viens de répondre, me donne lieu d'espérer qu'elles n'auront pas de peine à comprendre cette explication.
Le phosphore est employé à un grand nombre d'usages dans les opérations de la chimie, et il est un poison très violent. Je ne dois pas omettre de dire, eu terminant cet article, qu'on s'est amusé souvent à épouvanter des gens simples et crédules, en traçant sur les murs, avec du phosphore, soit d'effrayantes figures, soit des caractères menaçants qui, apparaissant soudain dans l'obscurité, étaient propres à jeter la terreur dans l'esprit de ceux qui ne connaissaient pas la nature et les propriétés de ce corps. C'est là une preuve de cette vérité, que souvent les vaines frayeurs sont le résultat de l'ignorance, et que le meilleur moyeu de s'en guérir est de chercher à connaître et à examiner de près l'objet qui cause notre épouvante.
MOTS A L'OREILLE