SOUFFLÉS PAR LE DOS GÉNIE
(| On plait moins en clieixhant à montrer son piopre méi-ite, qu'en s'efforçant de faire remarquer celui des autres.
^ Rappelez-vous que te n'est pas faire preuve d'esprit, que d'étaler avec prétention celui qu'on a.
(| Avant de vous glorifier du savoir que vous avez acquis, songez à tout ce qui vous reste à apprendre.
(| La modestie est le propre du vrai mérite; la simplicité, celui du véritable esprit; la réserve, celui du vrai savoir.
LE PETIT BOUFFOX.
Patrice Eymard était un jeune garçon rempli d'intelligence, d'esprit et d'aptitude pour toute espèce de travail. Doué d'une extrême facilité, il avait marché rapidement dans ses études, et s'était constamment trouvé le pins jeune dans toutes les classes qu'il avait parcourues jusqu'en seconde. Quel dommage que Patrice eut un travers qui ôtât toute dignité à son mérite naissant, et qui détruisît tout le charme qu'auraient pu avoir tant d'aimables dons que la nature lui avait accordés. Cette facilité que Patrice portait dans tout ce qu'il voulait entreprendre, n'était-il pas bien fâcheux de la voir s'exercer à l'ignoble emploi de contrefaire tous les ridicules qui s'offraient à lui, de copier les manières triviales des plus grossiers modèles, de dénaturer les mots de la langue, comme font ceux qui ont eu le malheur de ne recevoir aucune éducation, de faire mille contorsions pour ressembler à tout ce qu'il y a de plus abject, de se contourner enfin le corps, le visage et le gosier, pour imiter les gestes, les grimaces et le cri des animaux? Patrice excellait à représenter un homme ivre, à danser comme un grotesque, à sauter et grimacer comme un singe, à parler le langage ignoble de la Halle ou du Porcheron, à contrefaire le caquet d'une pie ou le cri d'un chien qui s'est cassé la patte. Malheureusement pour lui, on s'était avisé de rire, dans le principe, de toutes ces farces grossières; quelques personnes avaient eu l'imprudence d'y applaudir, et le pauvre Patrice s'était imaginé avoir là un talent charmant, tandis qu'il n'était en réalité qu'un petit bouffon; rôle pitoyable, dépourvu de toute dignité, qui
peut bien amuser un moment quelques oisifs, mais qui fait hausser les épaules à tout homme doue de sens et de raison.
M. Kymard n'avait pu voir sans peine une disposition si peu propre à donner à son fils la considération qu'il souhaitait pour lui. Quelcpies observations de sa part à ce sujet avaient produit assez peu d'effet sur Patrice, et M. Eymard ne voyait plus guère d'espoir que dans quelque bonne mortification que , malgré sa tendresse, il était réduit à souhaiter à son enfant.
Les choses en étaient là, lorque Patrice vit un jour son père l'aborder d'un air profondément affecté. « Bon Dieu ! mon papa , s'écria le jeune homme, qu'avez-vous donc aujourd'hui? comme vous paraissez triste! vous tenez une lettre à la main; serait-ce quelque fâcheuse nouvelle que vous auriez reçue? — Tu as à peu près deviné juste, mon fils, répondit M. Eymard; cependant cette lettre renferme une invitation à la soirée que doit donner M°" de Beaufort. — En vérité, papa, vous voulez plaisanter, en appelant
cela une fôclieuse nouvelle à moins cependant que
je ne sois pas invité avec vous. — Si ce n'était que cela, reprit M. Eymard, tu me verrais bien moins affligé; mais tiens, lis la lettre, et tu verras en quels termes tu es invité, d Patrice prit la lettre et lut :
Il M'"" de Beaufort prie M. Eymard, et son fils Paie triée, de lui faire l'honneur de venir passer la soirée
.1 chez elle, le Elle compte beaucoup sur
«M. Patrice pour amuser sa jeune société, et elle es- " père qu'il voudra bien donner quelques unes de ces Il scènes si plaisantes qu'il joue avec tant de naturel. Il Elle lui recommande sur-tout de ne pas oublier la « danse grotesque, le ventriloque, et le dialogue entre Il Polichinelle en goguette et la pie Margot. — Il y u aura un violon. »
Patrice lut la fin de ce billet lentement, et d'une voix qui s'affaiblissait peu à peu. « Eh bien, mon fils, reprit M. Eymard, tu vois que tu as une réputation faite. J'avoue que ce n'est pas celle que je te souhaitais, et qtie je t'aurais cru digne d'en acquérir une autre. Oui, c'est une bien triste et affligeante nouvelle pour ton père, d'apprendre qu'on te considère comme un bouffon , et qu'on t'attend pour servir «le jouet à toute une société. Mon pauvre Patrice, ah! si tu pouvais concevoir à quel point je me sens humilié par cette pensée! Moi qui aurais tout donné, tout sacrifié pour voir mon enfant acquérir de jour en jour l'estime et la considération qui sont les premiers biens de l'homme qui se respecte; moi, voir mon enfant traité comme un baladin et un grimacier! Patrice, j'espère que tu ne voudras pas me causer un tel chagrin, et que tu renonceras, pour me satisfaire,
à une partie oîi tout serait pour moi peine et humiliation. Eh bien, tu ne me réponds pas? •■>
Pendant que M. Eymard parlait, Patrice avait les yeux baissés; mais le rouge lui montait au visage; et jieu .à peu son regard exprimait l'indignation. «Non, mon papa, s'écria-t-il enfin en relevant la tête; non, nous ne renoncerons pas à cette partie. Je vous en supplie, et je vous promets que vous ne serez pas humilié dans votre fils; fiez vous à moi. — Je te crois, dit M. Eymard , après avoir regardé fixement Patrice pendant quelques instants; je te crois; nous irons chez M"'° de Beaufort. Embrasse - moi , mon enfant. Il
Pendant tout le reste du jour et toute la journée du lendemain, vous eussiez vu Patrice rayonnant. Ses manières étaient toutes changées; son attitude avait repris une grâce charmante, en recouvrant sa dijjnité naturelle. Enfin, l'heure de se rendre chez M ' de Beaufort arriva. Patrice y parut, avec une aisance pleine de noblesse autant que de modestie. Après avoir salué respectueusement M"° de Beaufort et les personnes qu'il connaissait, on le vit se réunir aux jeunes gens de son âge et causer décemment avec eux. Lorsque le violon se fit entendre, il prit sa place à une contredanse, mais ce fut en vain qu'on attendit la danse grotesque; sa danse fut gracieuse autant que simple, et il trouva le moyen de dire quelques phrases aimables et sans aucune prétention, à la personne qui figurait avec lui. Plusieurs jeunes gens qui le connaissaient lui demandèrent tout bas : i< Patrice, ne ferez-vous pas quelques farces dans la soirée, n II leur répondit, en s'en défendant avec un léger sourire, comme d'une chose qui serait inconvenante et peu respectueuse.
Ses manières distinguées, sa tenue décente, quelques phrases tournées avec esprit, sans la moindre affectation, attirèrent sur lui les regards de plusieurs personnes, et entre autres ceux d'une dame, mère de trois jeunes gens qui se trouvaient dans le salon. Vers la fin de la soirée, cette dame s'approcha de lui, et lui dit avec une extrême bienveillance : "Monsieur, seriez-vous assez aimable pour accompagner M. votre père, qui veut bien me faire l'honneur d'accepter une invitation chez moi, pour la semaine prochaine? J'ai des fils de votre âge; je serais charmée de les voir faire votre connaissance et se lier avec un jeune homme si bien élevé, dans le commerce duquel ils auraient tout à gagner. " Patrice, vivement énui de cette première marque d'estime et de considération qu'il recevait, exprima ses remercimcnts en termes aussi spirituels que polis; puis, voyant en cet instant son père à coté de lui, il prit la main de M. Eymard et la serra fortement en lui disant tout bas: u Oh! mon excellent père, combien je vous remercie! »