LES MOUTONS
Deux beaux moutons bien blancs, bien nourris et bien
gras ,
Côte à côte, dans la prairie,
Paissaient l'herbe molle et fleurie.
Sans soucis et sans embarras.
Tous deux en gambadant passaient gaiment leur vie. Mes deux moutons s'aimaient; ils ne se battaient pas \ qui boirait de l'onde la plus pure, Ou brouterait la plus fraîche verdure; Non, ils faisaient ensemble, en paix, tous leurs repas; Et quand la froide nuit descendait sur la plaine,
Afin de se tenir bien chauds.
L'un près de l'autre ils rapprochaient leur laine,
Et collant leurs petits museaux ,
Se réchauffaient de leur haleine.
Il n'advint rien aux amis, de nouveau, Jusqu'à ce qu'un beau jour, parcourant son troupeau.
Le tondeur de la gent moutonne , Le berger, de l'un d'eux avise la toison, Dit qu'il est grandement de le tondre saison. Et l'emporte à ces mots. L'autre d'abord s'étonne. En voyant loin de lui de la sorte emporter Celui qu'il ne croyait devoir jamais quitter; Puis, au bout d'un moment, il fait une gambade Et ne se souvient plus de son cher camarade. L'étourdi! dites-vous : Il faut lui pardonner;
Ce prompt oubli peut-il vous étonner?
Un animal n'est pas ce que nous sommes,
Toujours constants, ne sachant point changer; Les moutons ne sont pas des hommes.
Le nôtre tondu , le berger Au parc sous son bras le rapporte.
Mais lui se tient confus du côté de la porte , La tête basse, immobile, gelé.
Et tout honteux de se sentir pelé.
Quand on le voit dépouillé de la sorte Par personne il n'est reconnu :
L'un vient stupidement flairer son corps tout nu , Le regarde un moment et fait la cabriole; Un autre ancien ami lui fait un autre affront; Tous viennent tour à tour heurter contre son front.
Pour se nommer n'ayant pas la parole, De sa réception le pauvret se désole.
Il voit enfin son ami s'approcher :
Bon! se dit-il, mon sort va le toucher. Mais le mouton à cervelle légère, En cet état ne connaît plus son frère,
Et celui-ci tente tout vainement Pour ranimer son amitié première ;
11 le regarde tendrement.
Et par trois fois hèle avec sentiment.
Mon butor devant lui s'arrête,
Lr contemple d'un air bien bête.
Et lui donne un grand coup de tête.
Petits enfants, qui serez grands un jour, Petits agneaux, que votre âge rassemble, Et qui vivez si tendrement ensemble ; D'entrer au grand troupeauquand viendra votre tour, Songez qu'une loi commune Expose chaque mouton A voir tomber sa toison Sous les ciseaux de la fortune.
Alors , si quelque ami pauvre et bien ras tondu , Repoussé de par-tout et de froid morfondu. Devant vos yeux vient à paraître, Hâtez-vous de le reconnaître, Réchauffez -le en l'embrassant, Et ne lui donnez pas de la corne en passant, j. J. A.
ANECDOTE
Je viens de lire, dans un volume de Mémoires , la touchante anecdote que je m'empresse de reproduii-e ici.
Le jeune Dauphin, fils aîné de l'infortuné roi Louis XVI, était mourant. Ayant aperçu son gouverneur auprès de son lit, il demanda des ciseaux. On les lui refusa d'abord, mais il insista d'une manière si pressante qu'on finit par le satisfaire. Alors, se tournant vers son gouverneur: " Monsieur, lui ditil, je regrette beaucoup de ne pouvoir rien faire pour récompenser les bons soins que vous m'avez donnés, et pour vous en témoigner ma reconnaissance. » Puis coupant une mèche de ses cheveux, ((Tenez, ajoutat-il, prenez du moins ces cheveux, et consei^'ez-les. Quand je serai mort, vous les présenterez à mon père et à ma mère; et je ne doute pas qu'en souvenir de moi, ils ne fassent, à celui qui avait consacré ses soins à leur fils, tout le bien qu'il m'eût été si doux de pouvoir lui faire moi-même. »
AVIS. — J'ai annoncé, il y a quelque mois, un petit livre publié à Lyon sous le titre de doiiveinn cl Leçom de CEnfana: Plusieurs personnes l'ayant demandé aussitôt après cette annonce, on ne put les satisfaire immédiatement, parce qu'on n'en avait pas encore reçu un dépôt. Je crois devoir prévenir ces mêmes personnes qu'elles peuvent maintenant, si elles le désirent, se procurer cet ouvrage au bureau d'altonnement du bmi Génie.
iMiiiiMEiiiK DE JULES DIDOT aîné, nU'llIMEfH DD
; Ju l'oiil-dc-Lodi, n" G.
Dimanche, i i décem. iSaS.
Le prix de l'abonnemcni esl. pour Paris, de 22 francs par an , ei de 11 francs pour six mois. Pour les dépanemeols, de 24 francs par an , el i3 francs pour six muiï^.
ir AN>ÉE. N'O 33.
Bureaa deraboDDcmeni :liez Locis Colas, libraire rue Daupliine, n» 82; e :Iicz les principaux libraire i ilirccieiirs des postes de l<-pariemenu.